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Par Victor Valentini

Pour la sixième année consécutive, le Gulf Studies Forum (Forum des études sur le Golfe) organisé par l’Arab Center for Research and Policy Studies (ACRPS) s’est tenu à Doha les 7 et 8 décembre 2019. Deux grandes sous-disciplines de la science politique ont été déclinées en panels distincts : l’un consacré à l’élaboration des politiques publiques dans le Golfe (Public Policy Making), l’autre orienté sur l’étude des enjeux de sécurité dans un environnement régional en pleine mutation (International Relations). Comme le veut l’esprit du forum, l’objectif consiste à revenir sur les représentations généralement admises afin de s’employer à démêler ce qui relève du fantasme, de la réalité et les complexités des situations. La diversité des sujets abordés — qui explorent les domaines politiques, économiques, sociaux, culturels ou relatifs à la politique étrangère — offre un panorama fort utile à qui cherche à comprendre les nouveaux enjeux politiques de la région.

Les politiques publiques dans les pays du Conseil de coopération du Golfe

Les discours d’ouverture, d’abord celui de Marwan Kabalan, directeur du département d’analyse politique à l’Arab Center for Research and Policy Studies, puis celui de Abdulaziz Bin Nasser al-Khalifa, directeur général de la Qatar Development Bank, insistent sur la nécessité de réévaluer la centralité de la notion d’État rentier dans l’étude des politiques des pays du Golfe.

Bien que la dépendance de ces États vis-à-vis de la rente reste très forte, il n’en demeure pas moins que depuis trois décennies ceux-ci s’emploient activement à la reconversion. Dans ce contexte, les politiques publiques des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont fait l’objet d’une remise en perspective historique et politique plus qu’utile. Les problématiques inhérentes à la reconversion économique de ces pays, tantôt freinées par l’absence de coopération et de coordination régionale, tantôt impuissantes à gérer le déséquilibre démographique entre population nationale et main-d’œuvre expatriée, ont été soulignées par les intervenants, qui ont aussi mis en évidence que les relations entre la société civile (parent pauvre des études sur les pays du Golfe) et les institutions en charge de l’élaboration des politiques publiques offrent quant à elles de nouveaux angles d’analyse prometteurs.

Victor Valentini

Chercheur associé au CAREP Paris

Docteur en science politique, Victor Valentini est chargé d’enseignements à Sciences Po Lyon et a réalisé son post-doctorat au Centre français d’archéologie et de sciences sociales du Koweït (CEFAS). Spécialiste des politiques étrangères dans la région du Golfe et auteur de nombreux articles sur le sujet, il a notamment écrit sa thèse sur « Le Qatar à l’épreuve des relations internationales » en partenariat avec l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) à Paris.

L’épilogue de la première journée a permis d’articuler plusieurs analyses pertinentes sur la problématique du changement climatique dans cette région. La nécessité d’allier la reconversion économique à la préservation de l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique, recouvre une réalité particulière dans les pays du Golfe, où la hausse des températures, celle du niveau des mers, ou encore la raréfaction de l’eau douce, constituent en effet un enjeu de survie pour les États. Les intervenants ont pourtant souligné que les résultats des politiques publiques en la matière sont encore loin des objectifs fixés dans les plans stratégiques nationaux de chacun des pays du CCG (Qatar Vision 2030 ; Oman Vision 2040 ; Koweït 2035…)

Les discussions de la seconde journée d’étude ont poursuivi la réflexion sur les perspectives de développement des politiques publiques, retenant tour à tour plusieurs enjeux liés à la reconversion des économies rentières, et en premier lieu, l’éducation. Depuis des décennies, les pays du Golfe font le pari de l’innovation et de la recherche, avec comme volonté commune d’incarner un pôle international de formations d’excellence. Les plus grandes universités internationales se sont implantées localement. La promotion d’une nouvelle élite intellectuelle soulève cependant des problématiques inédites pour ces pays : comment penser un système éducatif nouveau afin de préparer les élèves à devenir les étudiants de ces écoles de premier rang ? Le prestige conféré aux étudiants de ces grandes écuries suffira-il à attirer la jeunesse nationale ? Ces établissements seront-ils au contraire exclusivement investis par la jeunesse expatriée ? Sans concessions, les questions de compatibilité des systèmes éducatifs, de dilution des identités nationales ou encore celles des réformes éducatives ont été posées.

À la suite de ces interventions, le débat s’est ouvert sur la nécessité impérative d’employer ces politiques publiques au service du processus de démocratisation et d’approfondissement des droits de l’homme dans ces pays. Sur ce point, et bien que la situation ne soit pas similaire d’un pays à un autre, les recherches mettent en avant des tendances communes à l’ensemble des pays du Golfe où les attentes sont nombreuses et de plus en plus pressantes en matière de droit et de participation politiques, d’égalité homme/femme, qu’elles proviennent d’une partie des populations locales ou des pays partenaires, Organisations Internationales, ONG, etc. La question du statut des travailleurs étrangers a également été abondamment débattue au cours de cette dernière table-ronde.

Une première intervention a rappelé la nécessité de s’intéresser au processus de décision politique (Decision making) dans les pays de la péninsule arabique, notamment afin d’établir l’influence jouée par les Conseils consultatifs, à l’instar du Majilis al Choura qatari. Souvent présentées comme les étendards de la démocratisation des pays du Golfe, ces instances et leur rôle demeurent incertains en raison du manque de transparence.

La difficile adaptation des politiques publiques à certains grands principes fondamentaux du droit a été soulignée, ainsi que la nécessité d’ancrer davantage le respect de certaines normes dans le corpus de droit positif de chaque État. S’ils s’accordent sur la difficile évolution du droit des ouvriers étrangers­­­, les intervenants constatent cependant un poids croissant de l’opinion publique dans le processus de décision, une meilleure intégration des préoccupations de certaines populations expatriées ou encore les efforts des gouvernements pour améliorer la transparence de la vie publique.

La sécurité du Golfe dans un environnement en mutation

Outre l’analyse des politiques publiques dans le Golfe, le second volet du forum a abordé les relations internationales des pays du GCC. Les réflexions se sont orientées vers l’un des aspects fondamentaux de la dynamique régionale de ces dernières années : la question de la sécurité.

Au centre de l’analyse : l’évolution des structures de sécurité depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’influence croissante des États-Unis dans la région ; le jeu d’influences multiples des puissances régionales (Iran, Irak, Arabie saoudite) et les tentatives de reconversion des économies rentières, qui ont agi comme autant de contraintes structurantes pour les États. Ces évolutions, ont rappelé les intervenants, ont impliqué à la fois une fragilisation du consensus régional concernant les menaces communes aux pays du CCG, mais également un délitement de la confiance entre ses membres. Il en découle une aggravation du « dilemme de sécurité » et un affaiblissement des structures régionales.

Les chercheurs ont envisagé les politiques susceptibles d’être mises en œuvre par les États face au risque sécuritaire grandissant, notamment la menace qu’implique l’exacerbation des tensions entre les États-Unis et l’Iran. Tous s’accordent pour considérer que le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien le 18 mai 2018, dessine peu à peu les contours d’un nouvel ordre régional. Le renforcement des capacités militaires, notamment navales, le recalibrage des stratégies de politique étrangère de chaque État vis-à-vis de Téhéran et enfin le réajustement du dialogue avec l’administration américaine constituent des variables clés qui illustrent les changements de l’équilibre sécuritaire de la région.

Pour Mehran Kamrava, directeur du Center for International and Regional Studies à la Goergetown University du Qatar, à moins d’un incident, un conflit ouvert n’est une stratégie viable ni pour l’Iran ni pour les États-Unis, qui sont ainsi contraints à la politique du « ni paix, ni guerre », artefact diplomatique dont aucun ne tire un avantage stratégique, mais où chacun contient l’autre sans perdre la face. Les États du Golfe n’en sont pas moins sur le qui-vive selon ce chercheur : certains craignent d’être des victimes collatérales des tensions américano-iraniennes, tel le Qatar ou le Bahreïn qui abritent des bases militaires américaines. Ailleurs, en Syrie, en Irak, en Palestine ou encore au Liban, des équilibres confessionnels fragiles pâtissent des représailles d’une guerre par procuration.

Au cours de la matinée du dimanche, revenant sur les différentes crises traversées, du blocus Qatari en passant par le conflit américano-iranien, les intervenants ont abordé les enjeux liés à la sécurité énergétique de la région. La baisse des prix du pétrole constitue un danger pour les économies des pays rentiers dans la mesure où elle impliquerait moins de leviers d’action pour réformer ces États. L’affaiblissement du rôle de l’OPEP, la perspective d’un rapprochement russo-saoudien, le blocus contre le Qatar et l’accélération de la production d’hydrocarbure par les États-Unis, sont autant de facteurs qui fragilisent la coopération entre les États du Golfe et rendent le développement du nucléaire civil un enjeu de premier ordre dans les pays du CCG.

Abordant in fine les dissensions au sein du bloc régional, les interventions ont dressé un bilan sévère du rôle joué par le Conseil de coopération du Golfe depuis sa création en 1981, notamment au regard de son incapacité à empêcher la mise en place du blocus actuel contre le Qatar. Pour les experts en présence, le CCG, marqué par le manque de coopération, n’a pas permis la coordination des politiques internes ni externes, de ses membres. Au-delà de ses États membres, l’Irak, la Syrie, le Yémen ou encore les pays de la corne de l’Afrique ont gravement souffert des luttes d’influences qui se jouaient entre les États du Conseil. Leurs difficultés à établir une dynamique régionale se font sentir également au niveau national : elles ralentissent les processus de transition politique, économique et sociale dans ces États.

Dans une dernière session, les intervenants ont enfin invité les participants à repenser les équilibres sécuritaires des pays du GCC à l’aune des influences extérieures de trois acteurs majeurs : le Congrès américain, le Conseil de Sécurité des Nations unies et la Turquie.

Le rôle de plus en plus important joué par le Congrès américain dans la politique étrangère des États-Unis depuis l’élection de Donald Trump, l’inexpérience du nouveau locataire de la maison Blanche, sa volonté systématique d’annuler les engagements pris par son prédécesseur (Nucléaire iranien ; Accords de Paris) ainsi que son rejet affiché du multilatéralisme, ont conduit les pays du Golfe à engager des relations avec les deux chambres du gouvernement fédéral.

La crise du blocus qatari a par ailleurs conduit le Qatar à mettre en question le rôle joué par le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Malgré de nombreux recours et plusieurs demandes adressées par le petit émirat, le Conseil de Sécurité a considéré le différend qui déchirait le GCC comme une « escarmouche politique de faible intensité sans victime perceptible », éloignant, à mesure que l’Émirat épuisait les voies de recours au sein de cette instance, la perspective d’une sortie de crise.

Les velléités de certains États, enfin, à développer des relations avec Ankara ont ajouté de nouveaux éléments de tension au sein du GCC. Si le Qatar et le Koweït semblent vouloir renfoncer leurs liens avec la Turquie, il n’en va pas de même pour les Émirats arabes unis, le Bahreïn et l’Arabie saoudite qui voient la puissance turque davantage comme un concurrent régional que comme un partenaire, ce qui incite la majorité des observateurs à exprimer son scepticisme quant au rôle joué par la Turquie sur l’équilibre sécuritaire de la région.

En ce début d’année 2020, les initiatives telles que le Gulf Studies Forum restent extrêmement précieuses. Si le pari du forum semble tenu, on regrettera toutefois que celui-ci ait embrassé une vieille tradition des sciences politiques qui consiste à séparer l’étude des politiques publiques de celles de relations internationales, là où, par exemple, un James Rosenau n’y verrait qu’un seul et même sujet. La qualité des présentations et des débats n’a bien sûr pas permis de lever tous les doutes que soulève l’évolution de cette région aujourd’hui. C’est là toute la difficulté des études politiques de la péninsule arabique : les mutations permanentes rendent souvent les analyses éphémères. D’où l’importance, devant les enjeux colossaux – humains, économiques et sociétaux – qui travaillent cette zone, d’une recherche scientifique à même de dépasser la profusion des récits idéologiques et politiques qui brouillent l’analyse.