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Vidéo de la conférence donnée par Azmi Bishara le 3 février 2020, [en arabe].

Compte rendu de la conférence donnée par Azmi Bishara le 3 février 2020 à l’Arab Center for Research and Policy Studies (ACRPS)

 

Afin de remettre le « Deal du siècle » dans son contexte historique, Azmi Bishara commence par passer en revue les initiatives de paix américaines depuis la guerre de juin 1967 jusqu’à la fin du deuxième mandat de Barack Obama, soulignant qu’en général, ces plans de paix successifs ont été acceptés par les Arabes et refusés par Israël, contrairement à ce qu’essaient de faire accroire aujourd’hui certains régimes arabes. Se sont ainsi succédés :

      • En 1970 le plan Rogers, dû à William Rogers, le chef de la diplomatie américaine sous la présidence de Richard Nixon ;
      • en 1977 le projet de Zbigniew Brzezinski, conseiller pour la sécurité nationale du président Jimmy Carter ;
      • en 1978 les accords de Camp David, signés par le président égyptien Anouar El-Sadate et le Premier ministre israélien Menahem Begin ;
      • en 1982, après la fin de la guerre au Liban, “l’initiative présidentielle en faveur de la paix” du président Ronald Reagan ;
      • en 1991, après l’invasion du Koweït, le projet de [nouvel ordre mondial] du président George Bush père qui, devant le Congrès, explique que la paix doit être « établie sur la base des résolutions n° 242 et n° 338 du Conseil de sécurité ainsi que sur le principe de l’échange de territoires contre la paix », sans toutefois proposer une solution ;
      • en 2002-2003, la feuille de route de George Bush fils ;
      • sous la présidence de Barack Obama, les diverses tentatives du secrétaire d’État John Kerry pour relancer le processus de paix.

Par rapport à la série d’initiatives qui l’ont précédé, le plan de paix de Donald Trump, annoncé le 28 janvier 2020, constitue une inflexion dans la manière dont les Américains envisagent leur relation avec leur allié israélien dans la mesure où il s’agit d’un véritable alignement sur les positions de la droite israélienne.

De fait, le « deal du siècle » a été précédé d’une série de mesures significatives : reconnaissance le 6 décembre 2017 de Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël et annonce du transfert de l’ambassade américaine dans cette même ville ; déclaration, le 18 novembre 2018, par le secrétaire d’État Mike Pompeo que les États-Unis ne considéraient plus comme illégales les colonies israéliennes dans les Territoires occupés ; arrêt des financements américains pour l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) le 31 août 2018, et annonce de la fermeture de la délégation de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Washington le 10 septembre 2018. Dans la lignée de ces décisions qui annonçaient la couleur, le plan Trump sape les bases du droit international et donne la primauté à la force, selon une logique qui sous-tend toute la politique étrangère du président Trump. Il dénote un état d’esprit colonialiste, évoquant exclusivement les souffrances des Israéliens, jamais celles des Palestiniens. Il ne mentionne ni le mot Nakba, ni le mot « occupation » (remplacé par des termes comme « retrait » ou employé dans le sens d’« emploi »). Il suggère que si les Palestiniens souffrent de quelque chose, ce serait seulement de la politique et de la corruption – voire du « terrorisme » – des dirigeants palestiniens. Il n’accorde aucune place à la version palestinienne de l’histoire, mais reprend mot pour mot le discours israélien, jusques et y compris les récits de la Torah, comme si ces derniers avaient valeur de loi internationale, étaient un document politique moderne ou constituaient un titre de propriété. Le langage utilisé est, finalement, celui d’un promoteur immobilier, comme l’indiquent les propositions de soutien aux investissements pour la construction d’hôtels, de restaurants, de piscines et d’autres infrastructures touristiques, ainsi que de moyens pour la formation de personnel et de campagnes de promotion touristiques, comme si la Palestine était un terrain à attribuer à des entreprises d’investissements. Le regard porté sur les Palestiniens rappelle celui des Américains sur les autochtones d’Amérique du Nord, avec création de « réserves » clôturées dont on déclare contre toute évidence qu’elles sont « indépendantes ».

Mais surtout, le document, parrainé par le gendre du président américain Jared Kushner, son avocat David Friedman (nommé en 2017 ambassadeur américain en Israël), son ancien directeur juridique Jason Greenblatt (également représentant spécial pour les négociations internationales avant sa démission en septembre 2019) et Avi Berkowitz, qui a succédé à Greenblatt à ce poste et qui n’a d’autre qualité que d’être un ami personnel de Jared Kushner, comporte plusieurs mystifications. Quand il affirme par exemple qu’Israël « s’est déjà retiré d’au moins 88 % du territoire conquis en 1967 », il entretient une confusion entre territoires arabes en général et territoires palestiniens en particulier. En effet, Israël ne s’est évidemment pas retiré de 88 % des Territoires palestiniens, puisque ce chiffre est presque entièrement dû au retrait du Sinaï égyptien. Les 12 % restant des territoires conquis par Israël en 1967 sont le plateau du Golan, la bande de Gaza et la Cisjordanie.

De même, il décrit les juifs venus des pays arabes comme des réfugiés pour lesquels Israël devrait recevoir des compensations pour « les coûts engendrés par l’absorption de juifs qui ont fui ces pays » et pour les « pertes de biens » que cela a engendrées[1], alors qu’en réalité, Israël ne les considère pas comme réfugiés mais comme de nouveaux arrivants nécessaires à l’établissement de l’État.

Le plan américain prévoit également que les Palestiniens bénéficieront de la possibilité d’utiliser les ports de Haïfa et d’Ashdod, possibilité qui est présentée comme une « concession » israélienne, alors qu’elle correspond à la situation actuelle.

Le texte du « deal » exploite par ailleurs une confusion entretenue par Israël au sujet de la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies du 22 novembre 1977. Dans sa version anglaise, la résolution de l’ONU exige en effet le retrait israélien « from occupied territories », c’est-à-dire « de territoires occupés » et non pas « des territoires occupés ». Cette interprétation israélienne reviendrait à dire qu’Israël doit se retirer « des territoires occupés dernièrement » et que rien n’exige qu’elle se retire « de la totalité des territoires occupés », notamment celles occupées avant 1967. Tout cela pour justifier que, même avec les bouts de désert à la frontière égyptienne que le plan prévoit d’accorder aux Palestiniens, on atteindra à peine l’équivalent de la surface de la Cisjordanie et de la bande de Gaza [selon les frontières de 1967].

En réalité, les échanges de territoires proposés par le plan visent surtout à débarrasser Israël des Palestiniens vivant à l’intérieur de la ligne verte selon une logique de transfert de population, pour ne pas dire de purification ethnique. C’est pourquoi il fait sienne l’idée d’Avigdor Lieberman de « céder » aux Palestiniens le triangle d’Umm Fahm, alors même que celui-ci avait déjà été attribué à la Jordanie par les accords de cessez-le-feu de 1949, accords qu’Israël n’avait pas respectés.

Au sujet des réfugiés palestiniens, le plan Trump affirme que « l’accord de paix israélo-palestinien doit mettre fin à toute revendication relative au statut de réfugié et au droit au retour. Le plan Trump ne reconnaît aucun droit de retour, ni d’immigration, pour les réfugiés palestiniens dans l’État d’Israël. »[2]

La conception de l’État palestinien promue par le plan correspond à celle exprimée par Benyamin Netanyahou lors de son discours à l’université de Bar Ilan, le 14 juin 2009. Le terme de « souveraineté » y est également utilisé comme s’il s’agissait d’un terme vague sans contenu précis, alors qu’il ne peut y avoir d’État sans souveraineté. En effet, l’État palestinien tel que proposé par le plan serait situé à l’intérieur des frontières d’Israël et serait donc placé sous contrôle. Israël s’ingérerait jusques et y compris dans la gestion de la sécurité intérieure palestinienne, en ayant de facto la supervision sur ce domaine comme sur les points de passage, sur les frontières et même sur le droit de creuser des puits.

Le plan tend à accréditer l’idée que c’est une logique de force qu’il convient d’appliquer aux Arabes, pour leur dicter ce qu’ils doivent faire. C’est pourquoi la manière dont ce plan a été accueilli par les Arabes constitue un dangereux précédent, susceptible d’encourager Israël à appliquer la même logique dans l’avenir. Ce qui ne veut pas dire que les Palestiniens – ni les Arabes dans leur ensemble – resteront silencieux.

En conséquence, affirme Azmi Bishara, la question palestinienne est une question « d’apartheid colonial de remplacement ». Lutter contre un tel projet implique de se focaliser sur deux axes : d’une part la question de la terre (occupation, colonisation, judaïsation de Jérusalem etc.), d’autre part celle de l’apartheid. Chacun doit contribuer à cette lutte à partir de là où il est, en formulant ses idées dans un langage de justice, de libération nationale, de démocratie et de droits humains.

Pour conclure, Azmi Bishara insiste sur la nécessité de reconstruire l’Organisation de libération de la Palestine. Elle doit reconsidérer son rôle et adopter une stratégie nationale fondée sur des principes démocratiques, susceptibles d’attirer des mouvements de solidarité arabe et internationale. L’OLP, qui doit assumer son rôle qui consiste à gérer la vie quotidienne dans les Territoires occupés ne devrait plus se sentir tenue par des accords avec Israël qui sont devenus caducs. De cette manière, on pourra mener la lutte contre le régime colonial d’apartheid sans tomber dans le « fétichisme d’État ».

Traduction de l’arabe : Philippe Mischkowsky

Notes :

[1] “The Jewish refugees who were forced to flee Arab and Muslim countries also suffered. Most settled in the State of Israel and some settled elsewhere. The Jewish refugee issue, including compensation for lost assets, must also be addressed. Additionally, the State of Israel deserves compensation for the costs of absorbing Jewish refugees from those countries.” Voir le texte anglais du deal :  https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2020/01/Peace-to-Prosperity-0120.pdf

[2] Ibid.