De la question arabe : introduction à un manifeste démocratique arabe

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Après plusieurs réimpressions, le livre de Azmi Bishara, De la question arabe : Introduction à un manifeste démocratique arabe, continue de jouir d’une audience importante et sans cesse renouvelée. Cela est dû à la profondeur analytique de l’ouvrage et sa vision capable de percevoir « la forêt que cache l’arbre », qui interroge ce que pourrait être la désintégration de l’État national-autoritaire, si jamais il s’avérait impossible de construire la démocratie sur un programme national arabe, qui n’est concevable que s’il est conduit par des démocrates. Au cas, donc, où il s’avérerait impossible de bâtir des régimes démocratiques dans les pays arabes, dont l’unité serait fondée sur la citoyenneté et les droits qui y sont associés.

Démocratie et changement

Cet ouvrage, publié pour sa quatrième édition par l’Arab Center for Research and Policy Studies, compte 399 pages de format moyen, références et index compris. Il est une recherche théorique sur le changement démocratique et l’exception arabe, qui découle de l’interaction entre les récentes crises arabes et l’expérience personnelle de l’auteur, qui propose une formulation à la fois du nationalisme arabe et de la citoyenneté démocratique, en ces temps extrêmement complexes et paradoxaux.

Dans le premier chapitre, « La démocratie prête-à-l’emploi et les démocrates », Bishara établit une distinction entre les conditions de l’évolution historique de la démocratie d’une part, et ses composantes développées et prêtes-à-l’emploi de l’autre, durant le processus d’autoreproduction. L’auteur considère cette distinction utile pour comprendre la nécessité de la présence de démocrates dans le processus du changement démocratique. De même qu’il aborde la question de l’état d’esprit dominant au cours de la phase de changement démocratique, et son aspiration révolutionnaire à la justice, à la liberté et à l’égalité. Il décrit par ailleurs la situation de déliquescence ainsi que les valeurs qui s’en dégagent et conditionnent l’acceptation de l’ingérence coloniale se cachant derrière le slogan de « la démocratie », imposée comme régime.

Dans son deuxième chapitre, « L’infortune des théories du changement démocratique », Bishara traite des théories de la transition démocratique, qu’il considère comme des théories rétroactives qui ne servent ni de guide pour l’action, ni d’alternative à l’action. En effet, ces dernières décrivent les entraves à la transition vers la démocratie ou les raisons du rejet de cette dernière, davantage qu’elles n’expliquent la cause de la transition démocratique et ses modalités.

Problématiques et obstacles

Dans son troisième chapitre, « La démocratie et l’État rentier », le chercheur se penche sur le rapport de l’économie rentière au développement démocratique, à l’ombre de la question arabe. Il s’agit pour lui de démontrer que cette question arabe donne à l’économie rentière un rôle qui dépasse le seul cadre des petits États rentiers, et lui confère une influence politico-culturelle plus large sur les États arabes qui ne se caractérisent pas nécessairement par une économie rentière.

Dans le quatrième chapitre, « La culture comme obstacle », Bishara aborde la question de la culture politique, accusée de faire obstacle au développement démocratique. Il revient dans un premier temps aux origines de cette théorie moderne, avant de distinguer l’utilisation légitime de ce concept en tant qu’outil explicatif, et l’usage infondé qui peut en être fait. Pour lui, cette théorie est l’une des composantes qui ont introduit les politiques de l’identité dans les relations et les conflits entre les États et les peuples. D’autant que la culture se retrouve au final réduite à la religion, ou à l’appartenance à une religion donnée.

Dans le cinquième chapitre, « Le problème de la tribu et de l’État », l’auteur soulève un problème qui nous rapproche des difficultés arabes concrètes, notamment la contexture entre la société, l’économie et la politique au sein de cette unique entité sociale qu’est le clan – quand bien même sa structure serait dissimulée par le système politique. Il examine la façon dont cela distord la nécessaire séparation entre les éléments et les composantes de l’État, à savoir la séparation entre État, société et économie ; entre parti, opinion et appartenance familiale ; entre individu et groupe ; entre sphère privée et sphère publique, et autres distinctions essentielles.

Nationalismes et homogénéité

Bishara s’intéresse, dans son sixième chapitre « Le nationalisme, la religion et la problématique identitaire », à une autre ramification de la question arabe qui vient complexifier davantage le processus de constitution de la nation (oumma). À savoir la relation problématique entre la pensée nationaliste arabe et l’Islam comme religion et comme civilisation. Or la pensée se clarifie en opérant une distinction entre les deux et non en les opposant artificiellement dos à dos. Elle se clarifie en les considérant tous deux culturellement et historiquement comme une jonction d’éléments distincts, situés dans leur contexte socio-historique. L’auteur réfute ici l’idée répandue et erronée selon laquelle le nationalisme arabe serait élitiste, là où l’Islam serait populaire.

De la question arabe : Introduction à un manifeste démocratique arabe, Azmi Bishara, Arab Center for Research and Policy Studies, 2018.

Azmi Bishara

Azmi Bishara est Directeur général et membre du Conseil exécutif du Arab Center for Research and Policy Studies. Chercheur et écrivain, Azmi Bishara a à son actif de nombreux ouvrages et articles de recherche sur la philosophie, la pensée politique et la théorie sociale, en plus de plusieurs travaux littéraires. Après un doctorat en philosophie obtenu à l’université Humbold de Berlin en 1986, il occupe le poste de professeur de philosophie et d’histoire de la pensée politique à l’université de Birzeit, de 1986 à 1996. Il est l’un des fondateurs de Muwatin, l’Institut palestinien pour l’étude de la démocratie, et de Mada al-Carmel, le Centre arabe en sciences sociales appliquées. Azmi Bishara est le fondateur de l’Assemblée nationale démocratique (Balad), un parti arabo-palestinien à l’intérieur de la Ligne verte, qui défend les valeurs démocratiques indépendantes de toute appartenance religieuse, ethnique ou identitaire. Durant quatre législatures consécutives, de 1996 à 2007, il représente son parti en tant que membre élu à la Knesset. En 2007, visé par les autorités israéliennes pour ses prises de positions politiques, il quitte le pays et s’installe au Qatar.

Azmi Bishara est le lauréat du prix Ibn Rushd pour la liberté de pensée en 2002, et du prix des Droits de l’Homme du Global Exchange en 2003.

Dans le septième chapitre, « La citoyenneté, entre homogénéité et pluralité », Bishara aborde la question de la citoyenneté d’un point de vue théorique, en faisant la lumière sur le gouffre qui sépare les conditions et les composantes de la citoyenneté d’une part, et la façon dont elle a été traitée jusqu’à présent, de l’autre. Revenant sur la citoyenneté dans la « polis » et la citoyenneté contemporaine, il compare les deux modèles dans l’Histoire et conclut que la citoyenneté moderne est celle de l’individu, du sujet individué dans la société et porteur de droits dans sa relation à l’État. Toutefois, le chemin menant à cette citoyenneté n’est pas l’antithèse de celui visant la construction de la nation. Au contraire même, cette dernière s’harmonise avec et dans la citoyenneté. Aussi, la nation se compose-t-elle de citoyens, une fois la citoyenneté établie à travers la souveraineté d’une communauté nationale ayant appliqué son droit à disposer d’elle-même. En découlent une donne socio-politique historique et sa traduction constitutionnelle, qui offrent la chance d’une séparation entre l’individu et la communauté nationale, afin que devienne possible l’affiliation directe de l’individu à la communauté des citoyens, considérée comme nation.

Communautés et identités

Dans « La démocratie, la communauté politique et l’identité », le huitième chapitre, l’auteur met en évidence la différence qui existe entre ce que l’on nomme à l’américaine « le processus de construction nationale » dans certaines régions du monde et, dans le cas de l’intervention en Irak, le processus de destruction nationale. Ce dernier s’est opéré en faisant l’impasse sur la question arabe et en tentant de répandre l’idée selon laquelle le pluralisme démocratique étant le pluralisme confessionnel, il peut tout à fait exister sans appartenance nationale arabe.

Dans le neuvième chapitre, « La question arabe et la démocratie », Bishara récapitule brièvement le processus de transformation de la pensée arabe, passée d’une conception de la démocratie comme fondement d’un cadre politique national, à une pensée essentialiste sans substance. Une pensée qui rend incompréhensible la relation entre citoyenneté, nationalisme arabe et nation de citoyens. L’auteur traite également de la nécessité d’une réflexion au cas par cas sur le changement démocratique dans chaque pays arabe. De même qu’il réfute les ennemis de la pensée nationaliste arabe, qui invoquent une incompatibilité fabriquée de toutes pièces entre cette dernière et la démocratie.

Dans son dixième et dernier chapitre, « La démocratie comme cause politique : la spécificité de la réforme arabe », Bishara retrace l’expérience arabe de la réforme politique à travers un angle particulier de l’expérience égyptienne. En l’occurrence, une expérience parlementaire insuffisante pour permettre de tirer des enseignements sur la réforme politique dans les pays arabes qui l’ont entreprise relativement tôt. Car réformer le Parlement d’un régime non-parlementaire ne signifie pas grand-chose. D’autant plus lorsque la mise en place d’un parti présidentiel est venue annuler le peu de sens qu’aurait pu porter cette réforme. C’est également ce que signifie le maintien hors d’atteinte des sources du pouvoir et des centres de fabrique de la décision, qui restent au-dessus de la réforme et ne l’initient que lorsqu’elle sert leurs intérêts, en la cantonnant à des secteurs non-décisionnels du pouvoir.

(traduction de l’arabe par Marianne Babut)