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Par l’Unité d’analyse politique de l’ACRPS

Les manifestations de masse qui ont soulevé la rue irakienne, à Bagdad et dans plusieurs provinces du Sud et du Moyen-Euphrate au début du mois d’octobre 2019, ont été l’objet d’une répression d’une violence sans précédent, qui a fait des dizaines de morts et des milliers de blessés[1]. Bien que les responsables de ces violences n’aient pas été officiellement identifiés, ces attaques questionnent la capacité du gouvernement à maîtriser les milices paramilitaires qui échappent au contrôle de l’État et mettent plus que jamais en cause l’avenir du système politique mis sur pied au lendemain de l’invasion américaine de 2003 et qui fait face aujourd’hui à l’émergence d’une nouvelle génération contestataire.

Symbole de l’unité nationale

Les appels à manifester contre le gouvernement du premier ministre Adil Abd al-Mahdi diffusés au cours du mois de septembre par différents comptes anonymes sur les réseaux sociaux, semblent avoir échappé aux forces politiques traditionnellement impliquées dans les manifestations, qui ont d’ailleurs pris ces appels peu au sérieux. Les manifestations, qui avaient été précédées au cours de mois de septembre par différentes mobilisations, organisées tour à tour par les médecins, les chômeurs diplômés, puis les soldats mis à pied, ont pris une ampleur sans précédent quand ces différents mouvements se sont joints aux cortèges.

La mobilisation s’est structurée fin septembre dans une atmosphère politique complexe, marquée par une escalade des tensions au sein de l’organisation du Hachd al-Chaabi [2] entre les factions associées aux forces irakiennes et celles inféodées à l’Iran suite à une série d’attaques perpétrées contre des entrepôts d’armes appartenant au Hachd. Face aux acteurs de la scène nationale ou régionale [3] qui se renvoyaient la responsabilité de ces actions, on vit émerger une opinion publique qui refusait expressément que l’Irak s’implique au côté de quelque partie que ce soit dans le conflit opposant l’Iran et les États-Unis.

La crise ne fit qu’augmenter avec la décision soudaine de Adil Abdel-Mahdi, en sa qualité de commandant général des forces armées, de destituer de sa fonction de haut commandant des troupes d’élite du Service de Contre-Terrorisme, le général de corps d’armée Abdul-Wahab al-Saadi et de l’affecter à la Direction des combattants approvisionnement et des troupes. Aux yeux d’une grande partie des Irakiens, ce héros de la guerre contre l’État islamique est en effet un symbole de l’unité nationale transcendant les divisions confessionnelles et d’une armée irakienne qui avait retrouvé son prestige après sa débâcle de 2014 face aux combattants de Daech, quand elle avait dû recourir au soutien de factions armées dont les sources d’armement, d’entraînement et de financement étaient critiquées pour leurs liens avec l’Iran, autant que pour leur participation dans le conflit syrien.

La destitution d’al-Saadi quelques jours avant le début de la contestation a donc fourni un motif de mécontentement et de mobilisation supplémentaire. Son portrait fut brandi sur la place al-Tahrir, accompagné de slogans accusant l’Iran d’être derrière son évincement tandis que plusieurs chefs de factions du Hachd al chaabi accusaient de leur côté al-Saadi de conspiration et « d’incitation au désordre »[4], le chef du gouvernement déclarant lui-même qu’il y avait, au sein de l’armée irakienne, des officiers supérieurs séditieux qui répondaient aux ordres de chancelleries étrangères[5], laissant ainsi entendre qu’al-Saadi pourrait faire partie d’un projet de coup d’État militaire visant à renverser le pouvoir corrompu.

Nouvelle génération protestataire

La menace constituée par l’avancée de Daech à partir de l’été 2014 avait largement oblitéré les préoccupations d’ordre économique. Mais la défaite de l’État Islamique et le rétablissement d’une sécurité relative à partir de 2018 ont réinscrit ces questions à l’ordre du jour, dans un contexte de perte de confiance généralisée envers le gouvernement et sa capacité à mener de véritables réformes. C’est ainsi que des slogans réclamant le départ de l’ensemble de la classe politique ont été scandés dès l’automne 2018 dans les manifestations organisées à Bassora, au cours desquelles on percevait déjà les signes annonciateurs d’une nouvelle génération protestataire. Les manifestations de Bassora étaient certes axées, comme toutes celles qui l’ont précédé en Irak, sur l’incurie de l’administration, la déliquescence des services publics et la corruption endémique, mais elles ont également exprimé les aspirations de l’ensemble de la population, par-delà les agendas spécifiques des différentes forces politiques. Il est d’ailleurs intéressant de relever que ces rassemblements protestataires n’ont bénéficié du soutien d’aucun parti, et que les forces de gauche n’y ont pas pris part. En outre, elles ont fait la part belle aux critiques du régime iranien, accusé de s’immiscer dans les affaires de l’Irak et de soutenir des factions armées qui noyautent désormais le parlement, le gouvernement et l’appareil sécuritaire du pays. Les manifestants ont pris pour cible les locaux des factions armées et des partis politiques, détruit et brûlé des symboles et affiches représentant le Guide de la révolution iranienne, Ali Khamenei, allant même jusqu’à incendier le consulat iranien de Bassora.

Absence des partis politiques

Les protestations de Bassora ont constitué un précédent qu’ont imité les récentes manifestations de Bagdad et du Moyen-Euphrate, marquées elles aussi par l’absence des partis politiques – dont les locaux furent, là aussi, incendiés. La présence prédominante d’une nouvelle génération de jeunes gens âgés de 16 à 30 ans, qui se caractérisent par leur faible attachement aux appartenances confessionnelles et claniques, ainsi que par leur méconnaissance (ou leur indifférence) du conflit politique qui prévalait à l’époque du parti Baath et du régime de Saddam Hussein, apparaît très nettement dans ces manifestations. Nés à l’époque de la révolution informatique et numérique, ces jeunes sont bien plus sensibles aux dynamiques mondiales et interagissent davantage avec les autres langues et cultures que ne le faisaient leurs ainés.

Sentiment d’appartenance à l’entité nationale irakienne.

On peut lire ce qui s’est passé à Bassora il y a maintenant près d’un an, ainsi qu’à Bagdad, dans le Moyen-Euphrate et dans le sud du pays en octobre 2019, comme l’avènement d’une nouvelle génération protestataire en Irak. Cette nouvelle génération ne se contente plus de réclamer une amélioration des conditions de vie matérielle et l’éradication de la corruption de la classe politique, mais se distingue également par l’expression d’un profond sentiment d’appartenance à l’entité nationale irakienne. Elle croit en outre dans le fait que l’indépendance politique face à quelque acteur régional et international que ce soit, est le seul moyen d’accéder à une réforme politique indispensable. Or il a jusqu’à présent été impossible de mener de telles réformes à l’ombre d’une classe politique pilotée depuis l’étranger, et de factions armées et de groupes religieux qui se partagent les ressources du pays comme on le fait d’un butin de guerre.

Il est ainsi possible d’expliquer l’importante adhésion populaire autour de la figure du général démis Abdul-Wahab al-Saadi par le fait qu’il représente l’emblème de ce nouveau patriotisme irakien ayant réussi à défaire Daech et souhaite désormais se libérer de l’ingérence iranienne.

Le gouvernement joue la carte confessionnelle

L’élite chiite gouvernante – et notamment sa composante rattachée à l’Iran – voit dans ces protestations qu’elle accuse d’être une attaque pilotée depuis l’étranger contre les chiites, une menace existentielle pour son maintien au pouvoir. Et ce, bien que les manifestations se déroulent dans des régions chiites et que la grande majorité des protestataires soient eux aussi des chiites duodécimains. Les représentants officiels iraniens ont repris ce même argument en se hâtant, contrairement à leurs habitudes, d’accuser les manifestants de participer à une conspiration[6].

Ces accusations sont d’autant plus sensibles que les foyers de la contestation se situent dans les quartiers densément peuplés et à majorité chiite de Bagdad, ainsi que dans d’autres importantes régions chiites du sud, comme al-Najaf, Dhi Qar, al-Diwaniya ou encore al-Muthanna.

Les auteurs de ces accusations et responsables de la répression ont beau partager la même identité confessionnelle que les protestataires, la violence déployée contre ces derniers a été particulièrement féroce, faisant de nombreux tués et blessés parmi les manifestants dont certains ont été pris dans le viseur de snipers. Il y a en outre eu d’importantes vagues d’arrestations, y compris à Bassora qui n’a pourtant pas participé aux manifestations cette fois-ci, mais continue d’être considérée comme « la capitale de la contestation » en Irak. La violence exercée contre le mouvement contestataire sur ordre de l’élite politique chiite traduit la menace existentielle ressentie par cette dernière, mais surtout un changement de nature de la répression et de la violence exercée par l’État, sans parler des nombreuses arrestations, coupures d’Internet et restrictions de la liberté de circulation. Or ces agissements du pouvoir apparaissent aux yeux de nombreux Irakiens comme la confiscation de la relative liberté acquise après 2003.

Confusion au sommet de l’État

Devant le nombre inhabituellement élevé de victimes parmi les manifestants d’octobre 2019, la confusion s’est installée au sein du gouvernement et des partis politiques. Sur les six jours qu’ont duré les manifestations, le nombre de tués et de blessés a été si important que le gouvernement a été contraint de prétexter la présence de tireurs d’élite inconnus infiltrés dans la foule, et de solliciter l’aide de la population pour les identifier – suscitant par là une vague d’indignation et de sarcasme.

Bien qu’il n’existe pas de chiffre officiel comptabilisant les victimes, l’Institut médico-légal de Bagdad estime qu’il y a eu 160 tués et plus de 6000 blessés[7]. Les premiers récits concernant l’identité des auteurs de ces tirs meurtriers parlent d’hommes encagoulés appartenant aux milices armées. L’un d’eux accuse des agents iraniens d’être à l’origine de ces tirs contre les manifestants. Le commandement des opérations signale quant à lui la présence de snipers non-identifiés[8] afin de renforcer la théorie d’une brèche dans la sécurité qui permette d’exonérer le gouvernement de la responsabilité de ces exactions, en l’imputant implicitement à des milices soustraites au contrôle du chef du gouvernement.

Parallèlement aux déclarations du commandement des opérations des forces régulières, le conseiller à la sécurité nationale, Faleh al-Fayadh, a accusé des agents étrangers d’avoir fomenté ces manifestations, en insinuant que cette conspiration avait contraint le gouvernement à ouvrir le feu[9]. Le chef du gouvernement s’est pour sa part montré plus prudent dans ses propos, se contentant de dire que l’usage de la force avait été proportionnel entre les forces de sécurité et les manifestants, éludant la question de l’identité des responsables de l’usage de cette violence démesurée, en promettant des aides financières et des emplois[10]. Quant au président de la République, Barham Salih, il a blanchi les organes sécuritaires de toute responsabilité dans ce déferlement de violence, préférant parler de criminels ayant compromis la sécurité du pays et devant être jugés pour cela[11].

Si le discours ultérieur du chef du gouvernement a totalement ignoré celui du chef de l’État, les autorités religieuses, elles, ont repris les propos de ce dernier dans leurs sermons du vendredi, en accusant des « agents criminels » d’avoir ouvert le feu sur les manifestants. Mais elles ont toutefois ajouté que ces exactions s’étaient déroulées sous le regard des forces de sécurité irakiennes, ne laissant ainsi aucune chance au gouvernement de se soustraire à l’enquête. Par ailleurs le grand ayatollah Ali al-Sistani a déclaré, par la voix de son représentant lors du prêche du vendredi à Karbala, qu’un délai de deux semaines devait suffire à l’enquête officielle pour révéler au public l’identité de ces agents non-étatiques qui ont tué des manifestants et blessé des milliers d’autres, dans des proportions jamais égalées au cours des nombreuses années de protestations qu’a connues le pays[12].

Conclusion

Face à la brutalité de la répression employée et aux mesures adoptées par le gouvernement, les protestations se sont finalement réduites. Il est cependant probable que cette accalmie ne soit que passagère, les raisons du mécontentement étant toujours d’actualité. En effet, les réseaux sociaux continuent à relayer des appels à descendre manifester.

Pour la première fois dans l’histoire du mouvement protestataire en Irak, les réseaux sociaux sont devenus un véritable moyen de mobilisation. Ainsi, des centaines de vidéos filmées sur des téléphones portables et dénonçant le scandale de la répression démesurée exercée par le pouvoir ainsi que des cas d’exécutions pratiquées en dehors de tout cadre légal, ont largement circulé sur ces plateformes. Ce qui importe en fin de compte, c’est que le mouvement contestataire ait été au-delà des traditionnels slogans revendicatifs, pour exiger la réforme du régime politique voire son changement, en endossant les noms de « révolution » et de « soulèvement ». De ce point de vue, on peut considérer les protestations actuelles comme le mouvement contestataire le plus important qu’a connu l’Irak depuis 2003.

(traduit de l’arabe par Marianne Babut)


Notes :

[1] Bien qu’il n’existe pas de chiffre officiel comptabilisant les victimes, l’Institut médico-légal de Bagdad estime qu’il y a eu 160 tués et plus de 6000 blessés. Voir : “العراق: أكثر من مئة قتيل و6 آلاف جريح في المظاهرات والحكومة تعلن ’تدابير اجتماعية‘ لتهدئة الأوضاع” («Après plus de 100 morts et 6000 blessés dans les manifestations, le gouvernement irakien annonce des ‘mesures sociales’ pour apaiser la situation »), site France24, 06/10/2019, consulté le 20/10/2019, sur: http://bit.ly/2pB5l7z

[2] Les Hachd al-Chaabi, (en arabe : الحشد الشعبي, « Unités de mobilisation populaire ») sont une coalition paramilitaire de milices en majorité chiites formée en 2014 pendant la seconde guerre civile irakienne.

[3] “مستقبل الحشد الشعبي في العراق: بين سيادة الدولة وصراع المحاور” (« L’avenir du Hachd al-Chaabi en Irak : entre souveraineté d’État et conflit des axes »), site Doha Institute, 09/9/2019, consulté sur : http://bit.ly/33PNybB

[4] Delchad al-Dilawi, “مسؤول عراقي يكشف عن مخطط إيران للسيطرة على الجيش” (« Un responsable irakien révèle l’existence d’un plan iranien visant à contrôler l’armée »), site Al-ain, 29/9/2019, consulté le 20/10/2019, sur : http://bit.ly/2VZGsyd

[5] “العراق: الساعدي يؤكد التحاقه بوزارة الدفاع تنفيذاً لأمر عبد المهدي” (« Irak : al-Saadi confirme qu’il rejoint le ministère de la Défense, sur ordre de Abd al-Mahdi »)، site Al-sharq Al-awsat, ; 30/9/2019, consulté sur : http://bit.ly/2VWzEBH

[6] “خامنئي يكسر صمته عن مظاهرات العراق: مؤامرات الأعداء لن تفرقنا” («Khamenei sort de son silence concernant les manifestations en Irak: ‘les manigances des ennemis ne nous diviseront pas’»), site arabe de CNN 07/10/2019, consulté le 20/10/2019, sur : https://cnn.it/2MykOhM

[7] “العراق: أكثر من مئة قتيل و6 آلاف جريح في المظاهرات والحكومة تعلن ’تدابير اجتماعية‘ لتهدئة الأوضاع” («Après plus de 100 morts et 6000 blessés dans les manifestations, le gouvernement irakien annonce des ‘mesures sociales’ pour apaiser la situation »), site France24, 06/10/2019, consulté le 20/10/2019, sur    : http://bit.ly/2pB5l7z

[8] “حصري-فصائل تدعمها إيران نشرت قناصة في احتجاجات العراق” (« Exclusif : Des milices soutenues par l’Iran ont déployé des snipers contre les manifestations en Irak »), site arabe de Reuters, 17/10/2019, consulté le 20/10/2019, sur: http://bit.ly/33QI68l

[9] “رئيس الحشد الشعبي يتوعد ’المتآمرين على العراق‘: سعيكم سيخيب” (Le président du Hachd al-Chaabi prévient les ‘conspirationnistes contre l’Irak’ : « vos efforts vont être déçus »), site Aljazeera.net, 7/10/2019, consulté le 20/10/2019, sur: http://bit.ly/2P1iwZV

[10] “رواتب للفقراء وإطلاق المعتقلين.. رئيس الوزراء العراقي يوجه كلمة للمحتجين” («Des salaires pour les pauvres et la libération des détenus… Le premier ministre irakien s’adresse aux manifestants »), site Aljazeera.net, 3/10/2019, consulté le 20/10/2019, sur: http://bit.ly/35OONJR

[11] “العراق: الرئيس برهم صالح يدعو إلى حوار وطني من دون ’تدخل أجنبي‘” («Irak : le président Barham Salih appelle au dialogue national sans ‘ingérence étrangère’»)، France24, 07/10/2019, consulté le 20/10/2019, sur : http://bit.ly/2N0xXio

[12] “’ناس‘ ينشر النص الكامل لبيان السيستاني عن قمع الحكومة للتظاهرات” («Le site ‘ Nas’ publie le texte complet de la déclaration d’al-Sistani sur la répression des manifestations par le gouvernement »), site Nasnews, 11/10/2019, consulté le 20/10/2019, sur : http://bit.ly/2VXItei