Blocus contre le Qatar : persistance de la crise et perspectives de solution

Date de publication : 09/06/2020
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visuel blocus contre le Qatar

Par l’Unité d’analyse politique de l’ACRPS


Trois années de crise ouverte par le blocus du Qatar ont profondément ébranlé le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Ni les efforts de médiation du Koweït, ni les démarches d’autres acteurs internationaux, dont notamment les États-Unis ces dernières semaines, n’ont abouti. Les nouveaux défis que rencontrent la région, l’épidémie du Covid-19 et les difficultés économiques provoquées par la baisse du prix du pétrole et la récession mondiale, n’ont pas non plus fait avancer les choses ni permis de surmonter cette crise, la plus grave que le CCG ait connue depuis sa création en 1981.

Historique

La crise commence deux jours après un sommet qui, les 20 et 21 mai 2017, a réuni à Riyad Donald Trump et les représentants de quelque cinquante pays arabes et musulmans autour de la lutte contre le terrorisme et la menace iranienne. Dans la nuit du 24 mai, l’agence de presse qatarie est piratée et de fausses dépêches sont publiées sur son site, attribuant à l’émir du Qatar Tamim ben Hamad al-Thani un certain nombre de déclarations qu’il aurait faites lors de la cérémonie de remise de diplômes des élèves d’une académie militaire.

Unité d’analyse politique

de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du ACRPS ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Ces documents – fabriqués de toutes pièces – servent de prétexte à l’Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn ainsi qu’à l’Égypte pour déclencher la crise. Ces quatre pays lancent alors une campagne médiatique sans précédent contre le Qatar et annoncent, le 5 juin 2017, la rupture de leurs relations diplomatiques avec Doha, la fermeture de leurs frontières terrestres, maritimes et aériennes à tout trafic en provenance ou à destination du Qatar. Du jour au lendemain, leurs ressortissants n’ont plus le droit de voyager ou de résider au Qatar et les ressortissants qataris doivent quitter leurs territoires dans un délai de deux semaines, qu’ils soient touristes ou résidents. Jamais un pays du CCG n’avait pris de telles mesures, ni vis-à-vis d’un autre pays membre, ni même d’un pays tiers, fût-ce l’Iran aux pires moments de tension. L’ampleur de ces mesures suggère que les pays à l’origine du blocus avaient pour but de contraindre le Qatar à se plier à leurs exigences.

Les leçons de la crise de 2014

Cette crise n’est pas la première qui divise le Qatar et ses voisins. La révolution égyptienne du 25 janvier 2011 et plus généralement les révolutions arabes depuis celle de la Tunisie, fin 2010, ont été à l’origine d’un conflit au sein du GCC. En 2014, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn étaient allés jusqu’à retirer leurs ambassadeurs en poste à Doha en signe de désaccord avec le Qatar au sujet du coup d’État militaire en Égypte, le 3 juillet 2013 contre le président élu Mohamed Morsi.

Le Koweït avait alors organisé une médiation réussie pour contenir la crise. Cela avait abouti au premier accord de Riyad, puis à un deuxième accord complémentaire au bout de huit mois de négociations, lors d’un sommet le 16 novembre 2014 à Riyad entre les dirigeants des pays du CCG à l’exception d’Oman. Comme il ressort du texte de l’accord, l’objectif consistait à imposer au Qatar une réorientation de sa politique étrangère.

À l’époque, la crise en était restée là. Les ambassadeurs saoudiens, émirati et bahreïni étaient retournés à Doha, et le sommet de Doha en décembre 2014, tenu en présence du prince héritier de l’époque, Salmane ben Abdelaziz, représentant le roi Abdallah ben Abdelaziz qui était malade, a été considéré comme un grand succès de la diplomatie qatarie, Doha ayant démontré sa capacité à surmonter les tensions avec ses voisins et à conserver son autonomie de décision.

Mais si la crise n’avait pas pris de dimension plus grave à ce moment-là, c’est que les pays à l’origine du blocus s’inquiétaient de la politique étrangère de Barack Obama qui, au cours de son second mandat, se rapprochait en effet de l’Iran dans l’espoir de régler le dossier nucléaire. Le président américain avait en outre fait preuve, lors de son premier mandat, d’un certain parti pris en faveur des révolutions arabes, et s’était abstenu de soutenir le président égyptien Hosni Moubarak. Les pays du Golfe, traditionnellement alliés de l’Égypte et confrontés aux velléités hégémoniques de plus en plus marquées de Téhéran avaient le sentiment d’être abandonnés par les États-Unis. Se sentant en position de faiblesse, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis avaient par conséquent préféré ne pas aggraver leurs différends avec le Qatar, dont ils sollicitaient par ailleurs le soutien médiatique, financier et militaire pour leur guerre au Yémen, lancée début 2015. Le Qatar apportait alors son soutien à la coalition arabe contre les Houthistes en lutte contre le gouvernement du président Abed Rabboh Mansour Hadi, et qui, après avoir établi leur contrôle sur la capitale Sanaa en septembre 2014, avaient commencé à avancer vers Aden en janvier 2015.

Si le Qatar considérait alors que la page du différend avec ses voisins était tournée, il a mis toutefois à profit la crise de 2014 pour renforcer son autonomie, constituant notamment des stocks stratégiques de denrées alimentaires, accélérant les travaux de construction de son nouvel aéroport et du nouveau port qui devaient permettre de moins dépendre des ports de Dubaï pour l’import-export. Au moment de la crise de 2017, ces infrastructures étaient achevées et ont permis d’atténuer l’impact du blocus sur l’économie et la société qataries. C’est aussi grâce à cela que le Qatar a pu résister aux pressions de ses voisins.

Facteur américain

Riyad et ses alliés du Golfe furent soulagés de la fin de l’ère Obama. L’arrivée de l’homme d’affaires Donald Trump à la Maison Blanche fut pour eux l’occasion de rétablir un parfait partenariat en tournant la page de la question du Printemps arabe et du rapprochement américano-iranien. Riyad passa outre les commentaires offensants, remarques méprisantes et humiliations que Trump avait proférés sur l’Arabie saoudite pendant sa campagne électorale[1] : seuls comptaient pour les Saoudiens la franche hostilité de Trump à l’égard de l’héritage d’Obama, et la promesse de Trump de se retirer de l’accord nucléaire avec l’Iran. Riyad et Abu Dhabi appréciaient également le fait que Trump avait un faible pour les « hommes forts » tels que le président égyptien Abdelfattah al-Sissi, et qu’il affichait son indifférence pour les questions de démocratie et des droits humains[2].

Ainsi, derrière l’apparent retour à la normalité des relations entre le Qatar et ses voisins, les causes profondes de la crise de 2014 n’avaient pas disparu[3]. Saoudiens et Émiratis persistaient notamment à vouloir imposer leur tutelle sur la politique étrangère du Qatar, si ce n’est sur sa politique intérieure, comme l’indique la liste en treize points des conditions posées par Riyad et Abu Dhabi à Doha pour lever le blocus.

La couverture politique donnée par Trump à l’Arabie et aux Émirats leur permettait d’accentuer fortement leurs pressions sur le Qatar. En visite à Washington en septembre 2017 pour obtenir un soutien américain à ses efforts de médiation, l’émir du Koweït révéla même, en déclarant que ses démarches avaient permis d’éviter une opération militaire[4], qu’une telle option avait été envisagée.

De son côté, le Qatar s’employa à dissiper les malentendus qui préexistaient avec la Maison Blanche et à faire en sorte que celle-ci ne tire pas ses informations d’une seule source. Les Qataris mirent à profit leurs contacts au Congrès et les désaccords au sujet de la crise qui divisaient Donald Trump d’un côté son secrétaire d’État et son secrétaire à la Défense de l’autre. Là où le président américain apportait son soutien aux pays du blocus, ses deux ministres plaidaient pour une solution à la crise par le dialogue et proposaient leur concours pour y parvenir.

Tout en jouant le jeu de la médiation koweïtienne, le Qatar estimait que l’élément clef du rapport de force avec les pays du blocus était l’attitude de Donald Trump. Il se focalisa donc sur l’objectif de lui faire changer d’avis. Pour commencer, Doha conforta la position du secrétaire d’État et du secrétaire à la Défense vis-à-vis de Trump en signant, le 12 juillet 2017, un protocole d’entente portant sur la lutte contre le financement du terrorisme, à l’occasion de la tournée diplomatique dans la région du secrétaire d’État Rex Tillerson. Ce succès fut suivi par la ratification d’un accord avec le ministère de la Défense américain portant sur l’achat de trente-six avions de chasse F-15, pour une valeur de douze milliards de dollars[5].

Le 19 septembre 2017, en marge de la réunion plénière annuelle de l’Assemblée générale de l’ONU, une rencontre entre l’émir Tamim ben Hamad al-Thani et le président Donald Trump fut ensuite organisée à la Maison Blanche. Cette rencontre fut un succès, Donald Trump déclarant qu’il était lié à l’émir par une « longue amitié[6] ». Il y eut d’autres rencontres, puis un premier sommet officiel à la Maison Blanche en avril 2018. Un second sommet eut encore lieu en juillet 2019, consacrant le changement d’attitude de Donald Trump. La déclaration commune publiée à l’issue de la rencontre entre les deux chefs d’État réaffirmait, de fait, l’importance des relations stratégiques et de défense entre les États-Unis et le Qatar et président américain écrivit ensuite sur son compte Twitter : « Après un merveilleux dîner au ministère du Trésor la nuit dernière avec l’émir du Qatar Tamim Ben Hamad, c’était un grand honneur pour moi de l’accueillir à la Maison Blanche cet après-midi[7]. »

Les efforts du Qatar pour amener Donald Trump à changer d’avis ont donc été couronnés de succès. Là où il adhérait au départ à l’idée que le Qatar soutenait le terrorisme, le président américain a fini par reconnaître que Doha était un « allié majeur » pour la stabilité et la sécurité dans la région[8].

D’autres éléments ont alors contribué à affaiblir encore les pays à l’origine du blocus : l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat de son pays à Istanbul, les échecs de Riyad dans la conduite de la guerre au Yémen, son implication – aux côtés des Émiratis – dans des crimes de guerres qui y sont commis, et l’échec du pari saoudien sur Khalifa Haftar en Libye. Petit à petit, la communauté internationale en est venue à considérer le blocus contre le Qatar comme un nouvel épisode de la série d’aventures inconsidérées et de ratages à mettre au passif de la nouvelle équipe dirigeante saoudienne.

Perspectives d’avenir

Malgré les considérables efforts de médiation du Koweït au cours de ces trois dernières années, il n’y a pas eu de véritable avancée vers une solution, bien que le Premier ministre qatari ait participé à deux sommets en Arabie saoudite : le sommet conjoint de la Ligue arabe et du CCG à La Mecque du 3 mai 2019, puis celui du CCG à Riyad en décembre 2019. Même les appels du Qatar à lever le blocus pour permettre aux pays du GCC de coordonner la lutte contre le coronavirus n’ont pas trouvé d’oreille attentive en Arabie et aux Émirats.

Alors que le Qatar semble se cramponner à sa souveraineté et à son indépendance, notamment en matière de politique étrangère, les pays à l’origine du blocus continuent à miser sur des changements régionaux et internationaux pour faire plier le Qatar. Ils maintiennent la liste de leurs exigences qui paraissent de plus en plus incongrues aux yeux de la communauté internationale, y compris les États-Unis. Ces pays pourraient cependant être amenés à revoir leurs calculs à la lumière des possibles conséquences pour l’élection présidentielle américaine du 3 novembre 2020, de la crise sanitaire et économique provoquée par le coronavirus aux États-Unis, ainsi que la vague de colère déclenchée par George Floyd, cet Afro-Américain tué par la police.

Si le Qatar est prêt à faire des concessions, il a déjà prouvé qu’il ne renoncera pas à sa souveraineté. Loin des règlements tactiques temporaires auxquels préfèrent recourir les pays pratiquant le blocus dans l’attente de circonstances favorables pour renouveler leurs pressions, le Qatar insiste sur la nécessité d’une solution durable et fondée sur le respect de la souveraineté de chaque pays. Sans accord sur ces points fondamentaux, la crise est susceptible de se poursuivre.

Cette crise a porté préjudice au CCG et à son image internationale. Elle a également mis à mal ses instances et entravé la réalisation des objectifs pour lesquelles il a été créé. Il est de son intérêt d’y mettre un terme par un règlement juste, fondé sur le respect mutuel et les intérêts réciproques de ses membres.

(Traduction de l’arabe : Philippe Mischkowsky)


Notes :

[1] “In Saudi visit, Trump offers contradictions from campaign”, PBS News Hour, 21 mai 2017, consulté le 10 juin 2019 sur : https://to.pbs.org/2EVlCZN

[2] Jonathan Weisman & Julie Hirschfeld Davis, “Republican Lawmakers Vow Fight to Derail Nuclear Deal”, The New York Times, 14 juillet 2015, consulté le 10 juin 2019 sur : https://nyti.ms/2KF9saU

[3] Jorn Vennekens, “Saudi Arabia’s Endgame in the Qatar Crisis”, International Perspective, 16 juillet 2017, consulté le 10 juin 2019 sur : https://goo.gl/dmZSdN

[4] “Remarks by President Trump and Emir Sabah al-Ahmed al-Jaber al-Sabah of Kuwait in Joint Press Conference”, White House, 7 septembre 2017, consulté le 10 juin 2019 sur : https://bit.ly/2Fexkkg

[5] Anthony Capaccio & Nick Wadhams, “Qatar Signs $12 Billion Deal for U.S. F-15 Jets Amid Gulf Crisis”, Bloomberg, 14 juin 2017, consulté le 10 juin 2019 sur : https://cutt.ly/vyXJ8KP

[6] “Remarks by President Trump and Emir Tamim bin Hamad Al Thani Before Bilateral Meeting”, Maison Blanche, bureau du porte-parole, 19 september 2017, consulté le 10 juin 2019 sur : https://bit.ly/2IHsTki

[7]“أمیر قطر وترامب یؤكدان تعزیز علاقات بلدیھما الإستراتیجیة والدفاعیة”, Al Jazeera net, 9 septembre 2020, consulté le 3 juin 2020 sur : https://bit.ly/2XqHPsm

[8] “Trump: US-Qatar ties ‘work extremely well’”, Aljazeera, 11 avril 2018, consulté le 10 juin 2019 sur : https://cutt.ly/pyXKfu2

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