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Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine, sont parvenus lors du sommet tenu à Moscou le 5 mars 2020 à un accord de cessez-le-feu dans le Gouvernorat d’Idleb. L’accord, proposé en annexe à celui de Sotchi conclu en 2018, fait suite à l’escalade de violence qu’a connu Idleb. L’assaut mené par les forces du régime syrien et ses alliés pour contrôler les principales artères autoroutières du Gouvernorat s’était transformé en une confrontation directe avec des unités de l’armée turque au cours du mois de février 2020[1].

Les éléments de l’accord

L’accord, inclue trois clauses principales : un cessez-le-feu à compter du 6 mars 2020 à minuit ; l’établissement d’un corridor sécurisé le long de l’autoroute Alep-Lattaquié à profondeur de six kilomètres au nord et au sud de l’autoroute et la mise en place de patrouilles communes russo-turques sur un tronçon de l’autoroute entre le village d’Al-Trennbé (à l’ouest de Saraqeb) et le village d’Aïn Ḥour (dans la campagne de Lattaquié) à partir du 15 mars.

L’accord affirme en outre que la Russie et la Turquie s’engagent à respecter la souveraineté, l’indépendance et l’unité territoriale de la Syrie, et à mener la lutte « anti-terroriste conformément aux décisions du Conseil de sécurité des Nations Unies ». Moscou et Ankara s’engagent également à empêcher le déplacement des civils, à faciliter le retour des réfugiés et déplacés internes vers leurs lieux de résidence, et à favoriser un règlement politique du conflit, en accord avec la résolution nº2254 du Conseil de sécurité, de l’an 2015.

Le chemin de Moscou

 

Unité d’analyse politique

de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du ACRPS ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Dernier aboutissement du processus d’Astana initié en 2017, l’accord de Moscou peut être considéré comme une tentative de sauver les points d’entente auxquels les deux parties sont parvenues, notamment depuis l’accord de Sotchi en 2018.

Conclu pour préserver la dernière zone de désescalade à Idleb, suite à la prise de contrôle par le régime des trois autres zones (les alentours de Damas, Daraa et Homs) en violation d’un accord conclu en mai 2017, l’accord de Sotchi prévoyait en effet une zone démilitarisée entre les combattants de l’opposition et les forces du régime syrien dans les campagnes allant du sud d’Idleb jusqu’au nord de Hama (une zone de 15 à 20 km[2]). Il garantissait l’engagement de la Russie à ne pas mener d’opérations militaires à Idleb, en contrepartie de l’éloignement des groupes « extrémistes » de la zone démilitarisée. La Russie s’engageait, en outre à « œuvrer à garantir la libre circulation des populations locales et des marchandises, à rétablir les échanges commerciaux et économiques et le transit sur les autoroutes M4 (Alep-Lattaquié) et M5 (Alep-Hama) avant la fin de l’année 2018 ». La Turquie et la Russie, qui réitéraient par cet accord « leur détermination à combattre le terrorisme en Syrie sous toutes ses formes », à « garantir un cessez-le-feu durable […] à l’intérieur de la zone de désescalade à Idleb », devaient mettre en place des patrouilles militaires coordonnées pour observer le respect de l’accord en utilisant des drones le long de la zone démilitarisée[3]. Selon les termes de l’accord, la Turquie devait ainsi établir 12 points d’observation militaire dans la zone de désescalade à Idleb, afin de protéger le cessez-le-feu.

L’accord de Sotchi n’a pas tenu plus de quelques mois. Début mai 2019, suite à l’échec des pourparlers d’Astana sur l’établissement et la composition d’un comité constitutionnel, le régime et ses alliés, prenant prétexte des attaques menées par Hayat Tahrir al-Cham[4] avaient entamé une grande campagne militaire pour tenter de reprendre les autoroutes M4 et M5, ce qui avait coûté la vie à 22 soldats des forces du régime. La Russie, qui cherchait à sécuriser l’aéroport militaire de Hama et la base aérienne de Ḥmeimim dans la campagne de Lattaquié, avait, à cette occasion, accusé la Turquie d’avoir violé les termes de l’accord en menant des attaques par roquettes et drones à partir de cette zone démilitarisée.

Au cours des batailles qui se sont tenues entre les 12e et 13e cycles des pourparlers d’Astana (avril et août 2019), le régime et son allié russe ont pris le contrôle d’une large partie de la zone de désescalade, notamment dans les campagnes nord et ouest de Hama et d’autres grandes agglomérations comme Qalaat al-Madyaq, Kafer Nabbouda et la ville stratégique de Khan Cheikhoun sur l’autoroute Alep-Hama.

À la veille du 13e cycle, une nouvelle trêve a été conclue, lors du sommet trilatéral russo-turco-iranien à Ankara en septembre 2019. À cette occasion, les positions russe et iranienne vis-à-vis de la politique d’Ankara à l’est de l’Euphrate ont alors connu une évolution notable. Alors que le président Erdogan s’apprêtait à mener une grande campagne militaire pour écarter les Forces démocratiques syriennes (FDS), de la frontière turque afin d’empêcher les Kurdes d’établir une région autonome dans cette zone[5], le sommet tripartite a reconnu la légitimité des craintes sécuritaires turques dans les zones à l’est de l’Euphrate. Il a réitéré le respect de la trêve et un accord a finalement trouvé pour l’établissement du Comité constitutionnel après dix-huit mois de négociations et débats.

Ce qui a poussé les Russes et les Iraniens à laisser faire la campagne militaire turque à l’est de l’Euphrate en octobre 2019 – une stratégie démontrée par le maintien du cessez-le-feu à Idleb pendant cette période en dépit des tentatives limitées d’escalade – était leur souci d’écarter les Américains et les Européens, les Français notamment, qui maintenaient en place autour de 400 éléments de leurs forces spéciales en soutien aux Kurdes pour faire face à l’organisation de l’État islamique au nord-est de la Syrie. Russes et Iraniens souhaitaient également éloigner l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis qui avaient tissé des liens forts avec les FDS, et casser les velléités séparatistes kurdes dans la région.

Le 22 octobre 2019, Russes et Turcs sont parvenus à un nouvel accord à Sotchi, en vertu duquel Moscou s’est engagé à expulser toutes les unités des YPG de la zone frontalière syro-turque à l’est de l’Euphrate, et à mettre en place des patrouilles communes russo-turques à cette fin. En contrepartie, la Turquie a mis fin à son opération militaire « Source de paix » qu’elle avait entamée en accord avec les Américains. Cependant, dès la fin de l’opération turque à l’est de l’Euphrate, Moscou a recentré son attention sur Idleb, par un grand assaut lancé en décembre 2019.

Opération « Bouclier du printemps »

Le régime syrien et ses alliés Russes et Iraniens ont réussi pendant l’assaut lancé contre Idleb à la mi-décembre 2019, à contrôler de nouvelles zones dans les campagnes est et sud d’Idleb, ainsi qu’au sud et à l’ouest d’Alep. Parmi les plus importantes zones tombées sous le contrôle du régime lors de ce dernier assaut se trouvent les villes de Maarat al-Nouman et Saraqeb sur l’autoroute Alep-Hama, où le régime assiège plusieurs points d’observation turcs établis par Ankara en application de l’accord de Sotchi de 2018. Avec l’échec de toutes les tentatives turques pour contraindre la Russie à respecter l’accord établissant la zone tampon, et les forces du régime syrien à se retirer derrière les points d’observation turcs, Erdogan a lancé un ultimatum à Damas, menaçant de lancer une campagne militaire sur Idleb si les forces syriennes ne se retiraient pas avant la fin du mois de février 2020 et envoyant à cette occasion des milliers de militaires vers la zone de désescalade. Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères déclara alors que la situation à Idleb ne reviendrait pas à ce qu’elle était un an et demi auparavant et les forces turques qui soutenaient les factions de l’opposition syrienne dans leur tentative de reprendre la ville de Saraqeb essuyèrent le 27 février une attaque du régime syrien qui coûta la vie à 33 soldats turcs dans le village de Balyoun dans la campagne sud d’Idleb. En représailles, la Turquie a lancé l’opération « Bouclier du printemps » contre des dizaines de positions du régime et de ses milices iraniennes alliées provoquant de lourdes pertes dans leurs rangs.

Il est cependant remarquable que les Russes s’abstiennent d’intervenir militairement en faveur de leurs alliés au cours de ces affrontements. L’opération turque a finalement persuadé Poutine d’accepter la proposition turque de tenir un sommet russo-turc afin de maîtriser la situation qui commençait à échapper à tout contrôle à Idleb. Après plusieurs atermoiements, il a finalement consenti à rencontrer Erdogan en sommet à Moscou Tous les cycles de négociations entre les délégués russes et turcs à Moscou et Ankara avaient en effet échoué à parvenir à un accord de cessez-le-feu. Principalement à cause du refus russe de revenir aux lignes de front prévues par l’accord de Sotchi et l’insistance de Moscou à ce que le régime syrien préserve ses acquis sur le terrain.

Nouvel accord de phase ?

Sous sa forme actuelle, l’accord de Moscou ne répond à aucune des demandes turques. Il ne prévoit pas un retour aux lignes de front établies par l’accord de Sotchi, ce qui impliquerait le retrait des forces du régime des zones et des villes qu’elles ont prises depuis le lancement de l’assaut sur la zone de désescalade début mai 2019. L’accord n’évoque pas non plus le sort de l’autoroute Alep-Hama dite « M5 », que le régime contrôle désormais entièrement, ainsi que les principales villes qui la bordent, telles que Maarat al-Nouman et Saraqeb. L’accord n’évoque pas non plus le sort des 12 points d’observation turc assiégés par le régime[6]. Si l’accord prévoit le retour des déplacés à leurs villes et villages, il ne précise toutefois pas comment cela s’opérera, particulièrement dans les zones tombées sous contrôle du régime. Reste enfin la question du corridor de sécurité imposé par les Russes sur une profondeur de 6 km au nord et au sud de l’autoroute Alep-Lattaquié, qui est aujourd’hui sous contrôle du régime.

Ces éléments poussent à voir dans l’accord de Moscou un « accord de phase » de plus voué lui aussi à l’échec, si les Russes et les Turcs ne parviennent pas à le développer pour en faire un accord beaucoup plus cohérent dans le cadre d’une solution politique compréhensive du conflit syrien. Sa structure est similaire à celle des autres accords qui ont reconnu les avancées du régime, des Russes et des Iraniens, jusqu’à ce qu’une nouvelle avancée soit réalisée en violation de l’accord précédent.

Conclusion

Le déroulé du dernier cycle de combats porte à croire qu’ils avaient pour but de placer les autoroutes sous contrôle du régime. La Russie y est parvenue par la force concernant l’autoroute Alep-Hama, comme en témoignent les violents combats qui ont eu lieu autour de Saraqeb ; signe de la détermination russe à contrôler cette ville afin de créer un fait accompli avant la réunion de Moscou. L’accord préconise également l’ouverture de l’autre autoroute, Alep-Lattaquié, au trafic autoroutier et marchand par l’instauration d’un corridor de sécurité dans les zones contrôlées par l’opposition et la mise en place de patrouilles communes russo-turques.

L’accord, dans sa formulation actuelle, reflète avant tout l’équilibre des forces sur le terrain à Idleb et l’équilibre politique qui prévaut au niveau international. Il montre que Moscou tient à imposer le processus d’Astana comme unique instrument de négociation afin d’imposer sa vision politique en Syrie. Mais il prouve aussi que la Russie souhaite également maintenir son rapprochement avec la Turquie, en nouant des accords commerciaux et énergétiques, et même en lui fournissant le système de missiles « S400 ». Moscou a prouvé ce choix stratégique en s’abstenant d’intervenir pour protéger ses alliés contre l’opération militaire « Bouclier du printemps » lancée par la Turquie pour arrêter le progrès du régime et de ses alliés à Idleb, et qui leur a infligé de grosses pertes.

La Turquie de son côté, malgré sa volonté de préserver ses relations et ses intérêts intimement liés à la Russie, est parvenue à affirmer l’importance que représente Idleb pour elle par son appui aux forces de l’opposition syrienne, et son intervention directe à leur côté dans plusieurs offensives. Elle a ainsi indiqué être prête à une escalade calculée pour défendre son rôle et ses intérêts en Syrie.

(Traduit de l’arabe par Grégoire Bali)


Notes :

[1] Ces affrontements ont notamment coûté la vie à 33 soldats le 27 février 2020.

[2] مؤتمر صحفي للرئيس الروسي بوتين ونظيره التركي أردوغان في سوتشي («Conférence de presse des présidents Poutine de Russie et son homologue turc Erdoğan à Sotchi»), YouTube, 17 septembre 2018, visionnée le 10 mars 2020 à l’adresse : http://bit.ly/3cE1iLA

[3] سوريا: ما هي بنود اتفاق إنشاء منطقة منزوعة السلاح بإدلب؟  (« Syrie : quels sont les termes de l’accord d’établir une zone démilitarisée à Idleb ? », BBC Arabic, 18 septembre 2018, consulté le 10 mars 2020 à l’adresse : https://bbc.in/2PYORjF

[4] (Anciennement connu sous le nom de Jabhat al-Nusra).

[5] Les Unités de Protection populaires (YPG) kurdes constituaient l’élément principal des FDS.

[6] Ankara a menacé d’attaquer et d’expulser les forces du régime au-delà des points d’observation turcs si elles ne levaient pas leur siège autour d’eux et ne se retiraient pas.