Accord d’Idlib : Quelles perspectives de réussite ? Quels défis pour la mise en œuvre ?

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Par l’Unité d’analyse politique

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du CAREP ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Réunis le 17 septembre 2018 dans la ville russe de Sotchi pour une rencontre au sommet, le président turc Recep Tayyip Erdogan et son homologue Vladimir Poutine sont parvenus à un accord sur le maintien d’une zone de désescalade à Idlib. L’accord empêche l’offensive militaire prévue par le régime syrien et prévoit la création d’une zone démilitarisée. Il fait suite à l’échec du sommet tripartite qui s’est tenu à Téhéran le 7 septembre dernier afin de statuer sur le sort de cette province, dernier bastion rebelle en Syrie depuis que le régime a repris le contrôle des trois zones de désescalade que sont la Ghouta orientale, le nord de la région de Homs et le sud-ouest du pays.

Les termes de l’accord

D’après les déclarations des deux chefs d’État lors de leur conférence de presse, l’accord prévoit la création d’une zone démilitarisée de 15 à 20 km de large entre les combattants de l’opposition et les forces du régime syrien d’ici au 15 octobre prochain, et le retrait des armes lourdes de ce secteur d’ici au 10 octobre[1]. Il stipule également que la partie russe s’engage à garantir qu’aucune opération militaire ne sera menée à Idlib, en l’échange de l’évacuation des groupes extrémistes de la zone démilitarisée, de « la garantie de la libre circulation des habitants et des marchandises, de la restauration des liens commerciaux et économiques et du rétablissement de la circulation sur les routes M4 (Alep-Lattaquié) et M5 (Alep-Hama) avant la fin de l’année 2018 ». En outre, les deux parties ont affirmé « leur détermination à combattre toute forme de terrorisme en Syrie » et à prendre « des mesures efficaces pour garantir un cessez-le-feu durable à l’intérieur de la zone de désescalade d’Idlib ». Afin de contrôler le respect de l’accord, la Turquie et la Russie effectueront des patrouilles conjointes le long des frontières de la zone démilitarisée et se coordonneront pour que leurs drones la sillonnent[2].

Pourquoi ce revirement de la Russie ?

Quelques jours après le sommet de Téhéran, où les divergences entre les chefs d’État russe et turc avaient éclaté au grand jour, la signature de cet accord n’a pas manqué de surprendre. À Téhéran, la Turquie insistait sur la nécessité du respect du processus de désescalade à Idlib, conformément à l’accord d’Astana conclu début mai 2017 et dont les détails de la mise en œuvre ont été formulés en septembre 2017, de façon à éviter une offensive militaire dans la région qui pourrait entraîner une très grave catastrophe humanitaire – sachant qu’elle abrite plus de trois millions de civils dont la majorité sont des déplacés d’autres provinces syriennes. Quant à la Russie, elle rejetait tout appel en faveur d’un cessez-le-feu et refusait d’accorder plus de temps pour parvenir à un compromis politique – tout ceci allant dans le sens de ses efforts conjoints avec Téhéran pour rétablir la domination du régime dans la région avant de songer à un quelconque règlement politique au conflit syrien.

Un certain nombre de facteurs ont contribué à infléchir la position russe consistant à refuser tout règlement politique. Tout d’abord le fait qu’une offensive d’envergure sur Idlib entraînerait inévitablement l’effondrement du processus d’Astana. Celui-ci subit en effet d’intenses pressions face au groupe de travail sur la Syrie, qui, outre ses cinq membres initiaux – les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Arabie Saoudite et la Jordanie –, comprend à présent l’Allemagne et l’Égypte. Le groupe a récemment repris ses activités en formulant une série de principes pour la résolution du conflit syrien, principes qui s’opposent à l’approche adoptée par la Russie. L’accord d’Idlib a permis à Moscou de sauver le processus d’Astana, dont la Turquie menaçait de se retirer si la Russie lançait une vaste opération militaire contre Idlib, ce qui aurait pu compromettre toute chance de parvenir à une solution politique en phase avec la ligne russe en Syrie.

Dans une perspective stratégique plus large, il est clairement apparu qu’un assaut massif sur Idlib saperait les efforts de Moscou pour arracher la Turquie au giron de l’Occident, efforts qu’elle poursuit sans relâche depuis la tentative de coup d’État de juillet 2016, notamment en cherchant à lier les deux pays par des accords commerciaux et sur l’approvisionnement énergétique, voire en dotant la Turquie du système de missiles S-400, qui a suscité une vive inquiétude en Occident et parmi les alliés de l’OTAN.

De son côté, la Turquie a réussi, par sa résistance sans faille à l’idée d’une offensive contre Idlib, à démontrer l’importance que cette région revêt pour elle. Non seulement elle n’a cessé d’afficher son opposition à une telle offensive – comme elle l’avait fait auparavant au moment de la reprise des autres zones de désescalade –, mais elle a fourni toutes les formes de soutien à l’opposition armée dans la région et mobilisé des dizaines de milliers de soldats turcs à l’intérieur de la zone de désescalade et le long de ses frontières, façon de bien montrer qu’Idlib était une ligne rouge.

La multiplication des mises en garde internationales contre un bain de sang à Idlib a sans doute contribué également à faire avancer l’idée d’un compromis. Bien qu’en temps ordinaire Poutine se soucie peu de ces considérations, un grand nombre de victimes civiles l’aurait desservi, car, ces dernières semaines, sa stratégie s’est centrée sur la reconstruction du pays et le retour des réfugiés, questions sur lesquelles il tente d’obtenir le soutien de la communauté internationale et qu’il cherche à utiliser pour réhabiliter le régime d’Assad et restaurer sa légitimité.

La Turquie a présenté une proposition de règlement offrant à la Russie une grande partie des objectifs qu’elle comptait réaliser au moyen d’une offensive militaire, mais sans combats. La création d’une zone démilitarisée de 15 à 20 km de large et le transfert des factions rebelles vers le nord garantiront la protection de la base aérienne russe de Hmeimim, qui, ces derniers temps, a été la cible d’attaques aux drones répétées depuis les zones contrôlées par l’opposition à Idlib. En outre, la Turquie s’est engagée à démanteler les organisations terroristes actives dans cette province – autre objectif important pour Moscou. Le régime syrien a lui aussi tiré des bénéfices de cet accord : il a rouvert l’autoroute reliant Lattaquié à Alep, d’une part, et Hama à Alep, d’autre part, qui constitue la principale artère commerciale du pays. Quant à Erdogan, il a gagné la reconnaissance par la Russie de l’influence de la Turquie à Idlib et a réussi à y préserver ses intérêts, à savoir : empêcher l’exode de centaines de milliers de réfugiés vers son territoire et maintenir l’existence des factions opposantes, considérées comme une carte majeure pour faire pression en direction d’une solution politique.

Dernier facteur important ayant permis de parvenir à un accord : l’absence des Iraniens. Les expériences précédentes ont montré que la Russie et la Turquie s’entendent mieux lorsque Téhéran n’est pas de la partie. Cela s’est vérifié lors de l’accord d’Alep en décembre 2016 – accord qui, au demeurant, était désastreux pour l’opposition syrienne –, de l’accord de désescalade d’Idlib en septembre 2017, ainsi qu’à d’autres occasions.

Défis et obstacles

Si la Russie a réussi à promouvoir l’accord auprès de ses alliés (l’Iran et le régime syrien), les défis les plus tangibles auxquels elle va devoir faire face pour le mettre en œuvre concernent la partie turque et sa capacité à le défendre et à convaincre certains des groupes les plus radicaux présents à Idlib de l’appliquer. Idlib abrite en effet plusieurs organisations qui pourraient faire obstacle à sa réalisation. Les plus importantes sont Hayat Tahrir al-Cham, l’organisation des Gardiens de la religion et la branche armée du Parti islamique du Turkestan (les Ouïghours), pour ne citer qu’elles.

Hayat Tahrir al-Cham (ex-Front al-Nousra) est vue comme la principale pierre d’achoppement des négociations. Le nombre de combattants de l’organisation est estimé entre 12 000 et 15 000. Elle contrôle environ la moitié de la province, y compris son centre. Depuis la signature avec la partie russe d’un l’accord détaillé sur la création d’une zone de désescalade à Idlib, en septembre 2017, la Turquie s’est employée à tenter de démanteler Hayat Tahrir al-Cham et à en isoler l’aile la plus extrémiste (les étrangers et les immigrés) de ses combattants plus modérés. L’organisation comprend environ 90 % de Syriens. On ne sait pas clairement dans quelle mesure les efforts turcs ont réussi à séparer les extrémistes des modérés, même si des rapports font état de la défection de certains de ses membres, qui auraient rejoint les factions d’opposition plus modérées soutenues par la Turquie[3].

Hayat Tahrir al-Cham n’a encore publié aucun communiqué officiel clarifiant sa position sur l’accord d’Idlib. Cependant plusieurs de ses chefs dits « immigrés » ont rejeté l’accord russo-turc et se sont engagés à poursuivre le combat à Idlib[4]. L’organisation détient un important arsenal de chars d’assaut et d’artillerie lourde ; ses combattants sont déployés sur certains tronçons de l’autoroute Damas-Alep et en différents endroits proches du poste-frontière de Bab al-Hawa. La chaîne des monts Harim, près de la frontière turque, est l’un de leurs principaux bastions[5].

Quant aux Gardiens de la révolution, il s’agit en fait d’une faction dissidente de Hayat Tahrir al-Cham. Créée en février 2018, elle a déclaré son allégeance au chef d’Al-Qaeda, Ayman al-Zawahiri. Le noyau de l’organisation est composé de djihadistes étrangers, dont beaucoup ont combattu en Afghanistan et en Irak. Elle a également attiré des éléments de l’État islamique d’Idlib et de Deir al-Zor. Cette faction, dont le contingent est estimé à quelque 1 200 combattants, a clairement rejeté l’accord russo-turc dans un communiqué appelant à se mobiliser contre cet « accord de Dayton » (en référence aux accords de 1995 ayant mis fin à la guerre de Bosnie-Herzégovine)[6]. On s’attend donc à ce qu’elle entrave l’application de l’accord, d’autant que ses combattants sont présents en plusieurs endroits de la campagne à l’ouest d’Idlib et au nord de Lattaquié[7].

La troisième organisation qui pourrait s’opposer à l’accord d’Idlib est le Parti islamique du Turkestan, dont la plupart des combattants viennent du Turkestan oriental – la province du Xinjiang, majoritairement musulmane, à l’ouest de la Chine. Fondée en Syrie en juin 2014 sous le nom de « Parti islamique du Turkestan dans les pays du Levant », l’organisation est affiliée à Al-Qaeda et le nombre de ses combattants est estimé à 2 300[8]. Ils sont déployés à Jisr al-Chaghour et dans d’autres secteurs le long de la frontière entre les provinces d’Idlib et de Lattaquié. L’organisation n’a pas encore affiché sa position vis-à-vis de l’accord signé à Sotchi, mais, étant donné sa proximité et son alliance avec Hayat Tahrir al-Cham, il est probable qu’elle s’alignera sur la sienne[9].

Il existe encore d’autres factions extrémistes qui ont rejeté l’accord, notamment Ansar al-Dîn, Ansar al-Furqan et Ansar al-Tawhid, mais leur contingent n’est pas significatif. La position de Hayat Tahrir al-Cham reste la plus cruciale ; du fait de sa taille et de son influence à Idlib, elle aura forcément des répercussions déterminantes. La Turquie semble être déterminée à traiter avec chaque faction susceptible d’entraver la mise en œuvre de l’accord d’Idlib, en échange de quoi la Russie et ses alliés se sont engagés à ne pas lancer d’offensive d’envergure dans la province d’Idlib sous prétexte d’y éradiquer les factions extrémistes. Cela signifie que, dans la période à venir, les probabilités d’un affrontement entre, d’un côté, les factions opposées à l’accord d’Idlib, et, de l’autre, la Turquie et les factions syriennes qui lui sont alliées, vont s’accroître si les premières persistent à rejeter l’accord. Afin d’afficher sa ferme intention de l’appliquer, la Turquie a pour sa part envoyé d’importants renforts militaires dans la zone de désescalade d’Idlib, notamment des chars d’assaut et des véhicules blindés de transport de troupes.

Conclusion

L’accord d’Idlib constitue une nouvelle étape dans la coopération entre les présidents russe et turc, coopération entamée en Syrie après la tentative de coup d’État de mi-juillet 2016. Si la Russie a utilisé son rapprochement avec la Turquie comme un camouflage pour, sur le terrain, pouvoir trancher le conflit militaire en faveur du régime syrien, elle s’est montrée plus concernée par la susceptibilité de la Turquie quant aux zones frontalières. Ainsi, en août 2016, Moscou a permis à Ankara de lancer l’opération Bouclier de l’Euphrate sur le triangle Jarablus/Al-Bab/Azzaz pour en chasser l’État islamique et y instaurer une zone de sécurité. De même, au début de l’année 2018, elle lui a permis de mener l’opération Rameau d’olivier dans l’enclave d’Afrine et d’en expulser les Unités de Protection du Peuple kurde. L’accord d’Idlib marque une troisième phase dans ce processus de coopération, mais des difficultés s’annoncent, avec la résistance que certaines factions extrémistes ne manqueront pas d’opposer aux efforts de la Turquie pour créer une zone démilitarisée à Idlib et s’efforcer d’y démanteler leur présence, sans compter que l’Iran pourrait tenter de son côté de compromettre cet arrangement[10].

En tout état de cause, cet accord ne marque pas un réel tournant dans l’évolution du conflit syrien, mais plutôt un répit pour la province d’Idlib, qui abrite près de trois millions de civils. Il lui évite une bataille sanglante, en attendant que les négociations régionales et internationales sur le règlement politique de la question syrienne – et les moyens d’y parvenir – prennent une tournure plus claire. Pour l’heure, ce qui se joue concrètement en Syrie, c’est tout un processus visant à la restauration du régime despotique syrien. Pour les forces syriennes et internationales opposées à ce dernier, le véritable défi consistera à faire échec à ce processus et à ne pas lui accorder de légitimité.

(traduction de l’arabe par Stéphanie Dujols)

[1] « Conférence de presse du président russe Vladimir Poutine et de son homologue Erdogan à Sotchi », YouTube, 17 septembre 2018, consulté le 30 septembre 2018 : https://goo.gl/NKbTHM

[2] « Syrie : Quels sont les termes de l’accord sur la création d’une zone démilitarisée à Idlib ? », BBC Arabic, 18 septembre 2018, consulté le 30 septembre 2018 : https://goo.gl/VgDH2f

[3] Reportages et entretiens : « Que s’est-il passé dans les coulisses de l’accord d’Idlib ? », Al Jazeera Net, 22 septembre 2018, consulté le 30 septembre 2018 : https://goo.gl/G7DY4s

[4] Actualité et reportages : « L’Organisation des Gardiens de la révolution rejette l’accord d’Idlib », Enab Baladi, 22 septembre 2018, consulté le 30 septembre 2018 : https://goo.gl/BYA4of

[5] Reportages d’information : « Les factions rebelles du nord de la Syrie, leur taille et leur position sur l’accord de Sotchi », Nedaa Souria (« L’Appel de la Syrie »), 24 septembre 2018, consulté le 30 septembre 2018 : http://www.nedaa-sy.com/en/reports/180

[6] Actualité et reportages : « L’Organisation des Gardiens de la révolution rejette l’accord d’Idlib », Enab Baladi, 22 septembre 2018, consulté le 30 septembre 2018 : https://goo.gl/S2Q975

[7] « Les factions rebelles du nord de la Syrie… »

[8] Ibid.

[9] Aqeel Hussein, « Les djihadistes ont-ils rejeté l’accord d’Idlib ? », Al-Modon, 24 septembre 2018, consulté le 30 septembre 2018 : https://goo.gl/Hbqsha

[10] Rayyan Mohammad, « L’opposition enquête sur un accord entre l’Iran et l’État islamique pour le transfert de membres de l’organisation vers Idlib », Al-Arabi al-Jadid, 25 septembre 2018, consulté le 30 septembre 2018 : https://goo.gl/7yvSGp