Crise du gouvernement israélien : qui sont les gagnants ?

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Par l’Unité d’analyse politique

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du CAREP ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Introduction

En novembre 2018, Israël a traversé une crise politique qui a failli entraîner la chute du quatrième gouvernement Netanyahou et fait planer l’ombre d’élections législatives anticipées – élections dont l’échéance est normalement fixée à novembre 2019. Le 14 novembre, Avigdor Lieberman, chef du parti Israel Beytenou, a démissionné de son poste de ministre de la Défense et retiré sa formation de la coalition gouvernementale, tout en appelant à la dissolution de la Knesset et à la tenue d’élections législatives « le plus tôt possible ». Avec le retrait des cinq députés du parti de Lieberman, le gouvernement de coalition de Netanyahou s’est retrouvé avec 61 sièges sur 120 à la Knesset, soit une majorité parlementaire d’une seule voix, et seulement cinq partis : le Likoud, dirigé par Netanyahou (30 sièges) ; le parti Koulanou de Moshe Kahlon (10 sièges) ; le Foyer juif de Naftali Bennett (8 sièges) ; le parti religieux séfarade Shas, dirigé par Aryé Déry (7 sièges) ; la coalition religieuse ashkénaze du Judaïsme unifié de la Torah (6 sièges). Aussitôt après l’annonce de la démission de Lieberman, Naftali Bennett a fait savoir publiquement à Netanyahou que s’il n’obtenait pas le portefeuille de la Défense, il se retirerait à son tour de la coalition, ce qui aurait provoqué la chute du gouvernement et la tenue d’élections anticipées.

Pourquoi la démission de Lieberman ?

Lors de la conférence de presse dans laquelle il a annoncé sa démission, Liebermann a justifié sa décision en évoquant les différends qui l’opposent au Premier ministre Benjamin Netanyahou et au Cabinet de sécurité sur la politique d’Israël à l’égard du Hamas dans la bande de Gaza. Il a dénoncé l’accord de cessez-le-feu conclu entre Israël et le Hamas sous médiation égyptienne, après deux jours de pilonnages mutuels, comme une « capitulation devant le terrorisme ». Quant à ses récents désaccords avec Netanyahou et le Cabinet de sécurité, il a mentionné le soutien financier et l’approvisionnement en carburant fournis par le Qatar à l’autorité du Hamas, ainsi que le report de la destruction du village bédouin de Khan al-Ahmar aux abords de Jérusalem – village dont Israël a décidé d’expulser les habitants pour agrandir la colonie de Maale Adumim[1].

En fait, il semblerait que Lieberman ait pris la décision de donner sa démission au cours de ces dernières semaines, lorsque Netanyahou et le Cabinet de sécurité ont fait échec à sa politique et révoqué ses décisions unilatérales sur l’enclave de Gaza, l’obligeant à accepter celles du Cabinet de sécurité. Quand les « marches pour le retour » ont débuté à Gaza en mars 2018, Lieberman a dans un premier temps aligné sa position sur celle de Netanyahou, de l’armée et du Cabinet de sécurité : la priorité étant de contrer l’influence militaire iranienne en Syrie, il s’agissait d’éviter une double confrontation sur les fronts nord et sud. Mais cette entente entre Lieberman et Netanyahou n’a guère duré. Dès août 2018, la discorde a éclaté, quand le chef du gouvernement, avec l’appui de l’institution militaire et la médiation de l’Égypte, a entrepris des démarches pour parvenir à un accord de cessez-le-feu à long terme entre Israël et l’autorité du Hamas à Gaza[2].

Début août 2018, le Cabinet de sécurité s’est penché sur la politique à adopter vis-à-vis de la bande de Gaza. Deux propositions ont été discutées : parvenir à un arrangement incluant le retour de l’Autorité palestinienne dans l’enclave et son contrôle sur les points de passage frontaliers, ou bien s’efforcer de s’entendre avec l’autorité du Hamas elle-même. En définitive, le Cabinet de sécurité a décidé d’adopter la position de Netanyahou, à savoir la volonté de parvenir à un accord avec le Hamas sous médiation égyptienne[3].

Opposé aux deux propositions, Lieberman a tenté de faire échec au compromis entre Israël et l’autorité du Hamas. C’est ainsi qu’au cours des trois derniers mois, il a imposé unilatéralement à la bande de Gaza des sanctions à court terme sans en référer au Cabinet de sécurité ni au chef du gouvernement : réduction de la zone de pêche accessible aux habitants de Gaza, fermeture des points de passage de Kerem Shalom et de Beit Hanoun (Erez), blocus des livraisons de carburant. Chaque fois, il finissait par faire marche arrière sous la pression de Netanyahou et de l’institution militaire. Jusqu’à ce que, récemment, le Cabinet de sécurité décide que le ministre de la Défense ne pourrait plus prendre de décisions de ce type sans son aval.

Par ailleurs, Lieberman a été forcé de constater que, depuis son accession au poste de ministre de la Défense, ni lui ni son parti n’ont gagné en popularité. D’après les sondages, celle-ci aurait même légèrement reculé, alors que l’on sait qu’habituellement, le portefeuille de la Défense accroît la popularité de celui qui l’occupe. On peut donc avancer que sa démission est également motivée par des considérations électorales : à l’approche des élections législatives, dont Lieberman veut croire qu’elles se tiendront avant le printemps 2019, il a choisi de se positionner comme l’homme qui s’est démarqué de la politique du gouvernement.

Comment Netanyahou a-t-il pu contenir la crise ?

Dès l’annonce de la démission de Lieberman et le déclenchement de la crise, lorsque Naftali Bennett a menacé de quitter le gouvernement s’il n’obtenait pas le portefeuille vacant de la Défense, Netanyahou a engagé d’intenses consultations avec les chefs des partis de la coalition pour les exhorter à rester au gouvernement et à tout faire pour éviter des élections anticipées. Contrairement aux crises qu’a connues son gouvernement l’année dernière, au cours desquelles il n’a pas hésité à agiter l’épouvantail d’un scrutin anticipé face à ses partenaires politiques, il est apparu cette fois particulièrement déterminé à préserver sa coalition.

Dans ses entretiens avec les dirigeants des partis comme dans ses déclarations à la presse, le Premier ministre a insisté sur l’intérêt qu’il y a pour la sécurité d’Israël de conserver ce gouvernement plutôt que d’organiser des élections anticipées. Israël est toujours au cœur de la bataille, a-t-il déclaré, on ne peut se permettre de jouer avec le feu et de faire tomber un gouvernement quand la bataille est en cours ; la sécurité d’Israël passe avant les manœuvres partisanes et les intérêts personnels. Il a annoncé qu’à cette fin, il reprendrait lui-même le portefeuille de la Défense et a affirmé qu’il ne tenait pas à organiser de nouvelles élections, jugées superflues en cette période exigeant que l’on fasse preuve de responsabilité[4].

Lors de ses rencontres avec les chefs des partis de la coalition gouvernementale et avec certains leaders de droite et d’extrême-droite particulièrement importants, notamment les grands rabbins colons qui influencent Naftali Bennett, Netanyahou a souligné le fait qu’à ce stade, la chute du gouvernement pouvait entraîner une défaite de la droite, comme cela s’est produit en 1992 : l’extrême-droite s’était retirée du gouvernement, provoquant la défaite de la droite aux élections qui s’étaient tenues la même année.

Cette campagne a eu un effet sur Bennett : son ultimatum n’ayant pas recueilli de consensus parmi les députés de son parti, il a annoncé dès le 19 novembre qu’il retirait toutes ses exigences et qu’il restait au sein de la coalition gouvernementale. Ce qui ne l’a pas empêché de critiquer Netanyahou pour ne pas avoir adopté, selon lui, une politique suffisamment sévère envers les Palestiniens et lui reprocher de ne pas avoir enregistré de victoire décisive sur l’autorité du Hamas à Gaza, d’avoir érodé la force de dissuasion israélienne, de ne pas avoir évacué les habitants du village palestinien de Khan al-Ahmar et enfin de ne pas avoir démoli les habitations des Palestiniens responsables d’attentats contre Israël[5].

Les motivations de Netanyahou

À l’inverse des précédentes crises gouvernementales, Netanyahou a tout fait pour maintenir son gouvernement au pouvoir et éloigner le plus possible la perspective de nouvelles élections législatives. Il semble considérer qu’à ce stade, le report des élections sert ses intérêts sur plus d’un plan. Citons en premier lieu les enquêtes judiciaires dont il fait l’objet et la date à laquelle le procureur général Avichai Mandelblit établira son acte d’accusation dans trois dossiers de corruption. Mandelblit est censé se prononcer au plus tard en février 2019. Si Netanyahou est inculpé, comme c’est à prévoir, la loi israélienne ne l’oblige pas à démissionner. Dans de telles circonstances, il préfère être Premier ministre plutôt que chef d’un gouvernement intérimaire occupé à mener une campagne électorale.

D’autre part, Netanyahou a tout intérêt à ce que la date de la signature du « deal du siècle » soit annoncée avant la dissolution de la Knesset. On s’attend à ce que Trump et Netanyahou se mettent d’accord sur une date qui servira l’agenda de ce dernier. L’annonce du « deal » devrait en effet s’accompagner d’intenses pressions américaines pour hâter la normalisation des relations des pays arabes avec Israël, ce qui consolidera la force électorale de Netanyahou. Lui comme Trump espèrent également que cet accord aidera le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman à sortir de la crise dans laquelle il se trouve après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi : Israël et l’administration américaine s’efforceront de présenter le prince saoudien comme un « homme modéré, défenseur de la paix au Moyen-Orient », plutôt que ce tyran sanguinaire qu’il incarne depuis le meurtre de Khashoggi.

En outre, Netanyahou souhaite promulguer un certain nombre de lois servant ses intérêts avant la dissolution de la Knesset, notamment celle qui obligerait le président de l’État d’Israël à nommer comme Premier ministre le chef du parti le mieux représenté à la Knesset. De fait, Netanyahou craint que, s’il est mis en examen, son rival Reuven Rivlin, le chef de l’État, désigne un autre dirigeant du Likoud pour former un nouveau gouvernement après les prochaines élections.

De la même façon, il espère faire passer une loi qui réduirait le seuil électoral pour entrer à la Knesset de 3,25 % à 2 ou 2,5 % des suffrages : il pense qu’une telle mesure pourrait servir le camp de la droite israélienne, en particulier celui de l’extrême-droite, tout en affaiblissant les partis religieux, comme le Shas, dont les différentes mouvances seraient incitées à former des listes électorales indépendantes. Netanyahou compte également sur cette loi pour faire éclater la liste unifiée des partis arabes, lesquels, se présentant aux élections sous plusieurs listes, perdraient sans doute des sièges à la Knesset.

Conclusion

Netanyahou a réussi à préserver son gouvernement malgré la crise à laquelle il a été confronté. Il n’en est pas sorti affaibli et l’on peut même dire que sa position s’est trouvée renforcée, car en plus de son rôle de chef du gouvernement, il assume à présent la fonction de ministre de la Défense, et ce pour la première fois de sa carrière. On s’attend à ce qu’il cède à un autre dirigeant du Likoud le poste de ministre des Affaires étrangères qu’il occupe depuis quelques années. Tout laisse penser qu’il pourra maintenir son gouvernement dans les mois à venir et que, si les élections législatives doivent se tenir de manière anticipée, elles se feront à une date qui lui convient. Dans ce cas, d’après les derniers sondages, le « camp nationaliste » dont il est le chef de file obtiendra une nette majorité qui lui permettra de former un gouvernement avec ce même camp – la droite et les partis religieux. Enfin, il ne semble pas qu’en l’état actuel des choses, Netanyahou soit sérieusement menacé de perdre sa position de chef du Likoud.

(traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols)

[1] Chaim Levinson et al., « Lieberman annonce sa démission : “Le cessez-le-feu est une capitulation face au terrorisme” », Haaretz, 14 novembre 2018, https://bit.ly/2DDNSkD (consulté le 24 novembre 2018).

[2] Amos Harel, « Beaucoup de bruit pour rien : le mandat de Lieberman n’aura pas laissé l’impression qu’il souhaitait », Haaretz, 14 novembre 2018, https://bit.ly/2Pqum16 (consulté le 24 novembre 2018).

[3] Avi Dabush, « Le gouvernement discute l’accord : Lierberman s’y oppose à quatorze reprises », Haaretz, 19 novembre 2018, https://bit.ly/2OZkIgV (consulté le 25 novembre 2018).

[4] Noa Landau et Jonathan Lis, « Netanyahou : “Nous sommes dans une phase sécuritaire des plus complexes ; ce n’est pas le bon moment pour organiser des élections.” », Haaretz, 18 novembre 2018, https://bit.ly/2DIE3Rx (consulté le 25 novembre 2018).

[5] Jonathan Lis, « Bennett et Shaked : “Nous ne démissionnerons pas. Nous retirons nos exigences et aiderons Netanyahou dans son rôle de ministre de la Défense.” », Haaretz, 19 novembre 2018, https://bit.ly/2TIbfy3 (consulté le 25 novembre 2018).