photo :Creative commons on flickr, by thierry ehrmann “Mohamed Morsi, painted portrait DDC_7765”
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Par Claire Talon, Chercheur principal au CAREP Paris

La mort programmée de Mohamed Morsi en détention ce 18 juin 2019 augure mal de l’avenir politique de l’Égypte. Comment imaginer, comme certains commentateurs s’y essaient, que la disparition de l’ancien chef de file des Frères musulmans égyptiens consacre le reflux de l’islamisme politique à l’échelle régionale[1] ou même qu’elle puisse « marquer le début d’une nouvelle conversation » nationale[2] ?

Puisque l’évènement s’apparente à un meurtre prémédité (les conditions de détention de l’ancien président laissent peu de doute sur le fait que son décès a été activement recherché par ses juges), il convient de prendre la mesure de ce geste, qui constitue un acte de violence politique mémorable, couronné par le refus d’une inhumation normale.

Une telle provocation (faut-il rappeler qu’Hosni Moubarak, acquitté des charges qui pèsent contre lui, coule des jours paisibles à Héliopolis ?) ne peut que renforcer le clivage déjà dramatique de l’opinion publique égyptienne entre pourfendeurs et sympathisants des Frères musulmans. Ces derniers représenteraient encore, selon une étude[3] rendue publique par le Washington Institute en décembre 2018, un tiers de la population. Les conditions indignes de la mort de l’ancien président constituent en cela une menace flagrante au semblant de paix civile imposé au forceps depuis juillet 2013 par l’armée égyptienne et déjà largement entamé par les attaques répétées de l’État islamique et de plusieurs autres groupes armés sur l’ensemble du territoire.

Le décès de Mohamed Morsi donne surtout une indication inquiétante sur les intentions du régime à l’encontre de ses opposants. Si l’élimination à petit feu des prisonniers politiques se confirme relever de la stratégie politique, en quels termes faut-il envisager le sort des 60 000 détenus qui croupissent actuellement dans les geôles du régime ? Selon les sources, entre 245[4] et 500 décès enregistrés en détention depuis 2013 seraient dus à une absence de suivi médical. Pour les ONG égyptiennes indépendantes[5], qui pointent de nombreux antécédents (dont la mort en détention de Mahdi Akef, ancien guide suprême des Frères mort en 2017 dans des conditions similaires) et s’inquiètent du sort prochain de l’ancien candidat à la présidentielle Abdel Moneim Abul Fotouh : « les prisons égyptiennes se sont transformées en vastes camps de détention où les prisonniers sont poussés à une mort lente par absence de traitement médical »[6]. Un rapport[7] glaçant publié en mars 2019 par l’ONG indépendante égypto-suisse Committee For Justice intitulé « Les hôpitaux des prisons : comment soigner un prisonnier jusqu’à ce qu’il meurt », conforte ces allégations.

Si les services de sécurité égyptiens semblent avoir engagé fin 2014 de brèves tractations avec certains détenus pour qu’ils reconnaissent officiellement leur rupture avec la confrérie et la légitimité d’Abdelfattah El Sissi, aucun processus de libération de repentis n’a été évoqué.

À cet égard, la politique carcérale du régime égyptien constitue un enjeu de premier ordre quant à l’avenir du pays. Car contrairement au récit que cherchent à imposer les militaires, qui ont veillé à assurer une stricte omerta médiatique sur la mort de Mohamed Morsi comme pour mieux signer l’acte de décès de la confrérie et effacer les Frères musulmans de la mémoire collective, les informations qui sourdent des prisons égyptiennes sont d’une tout autre nature.

D’une part, la confrérie n’est pas morte dans les geôles du régime, sa réorganisation en prison est même activement entretenue par l’administration carcérale et les services de sécurité qui cherchent par-là à maintenir un contrôle sur les détenus ;

D’autre part, le transfert systématique des Frères musulmans dans des prisons de haute sécurité où ils sont mêlés avec des détenus jihadistes laisse peu de doute sur le manque d’empressement des autorités à prévenir la radicalisation des prisonniers.

Dans ce processus de radicalisation, la question de la violence politique exercée par l’État est déterminante. Non seulement parce que les témoignages attestent du lien entre conditions carcérales et processus de radicalisation : selon des témoignages de premier ordre recueillis auprès de détenus par le journaliste égyptien Abdelrahman Ayash[8], les capacités de recrutement de l’État islamique augmentent ainsi dans les zones de haute sécurité et dans le couloir de la mort (notamment la prison de Wadi Al Natroun) où les prisonniers sont soumis à un régime brutal et à de multiples tortures. Mais aussi parce que le mouvement des Frères musulmans a fondé son identité et sa légitimité politique sur le renoncement à la violence et à l’affrontement avec l’État.

Le choix des Frères musulmans d’intégrer le jeu démocratique et le processus électoral était-il une erreur ? Les jihadistes avaient-ils raison de lui préférer la lutte armée ? Telle est la question à laquelle les responsables des Frères musulmans doivent répondre face à leurs ouailles dans les prisons  où ils ont été jetés depuis  l’été 2013 suite au déchaînement de violence qui s’est abattu sur eux. Or, les chefs de file des Frères musulmans, qui maintiennent en prison leur positionnement idéologique contre vents et marées, se sont montrés peu convaincants dans ce débat[9].  De fait, si la confrérie a retrouvé une remarquable faculté d’organisation en prison, la faiblesse idéologique du mouvement qui, selon certains chercheurs[10], a contribué historiquement à en assurer l’emprise sociale, est aujourd’hui devenue un handicap majeur dans sa capacité à empêcher ses membres de céder aux sirènes radicales et jihadistes.

Dans un tel contexte, loin de consacrer, comme le régime égyptien voudrait le faire croire, l’acte de décès de l’islamisme politique, la mort de Mohamed Morsi cautionne le récit jihadiste qui légitime le passage à la violence et condamne la participation aux processus électoraux. Elle conforte la radicalisation[11] du mouvement des Frères musulmans, désormais lui-même divisé entre les irréductibles restés fidèles à la ligne du mouvement et une faction radicale (Hasm) qui a embrassé la lutte armée et revendiqué plusieurs attaques contre des juges et des policiers.

En assassinant le premier président démocratiquement élu de l’histoire de l’Égypte, en érigeant la violence politique en mode de gouvernement, les militaires ne tournent pas la page du passage raté des Frères musulmans au pouvoir, ils enterrent symboliquement une option portée par leur mouvement depuis les années 1920 qui est celle du renoncement à la violence. Une stratégie qui risque fort de faire évoluer les équilibres au sein de la mouvance islamiste et qui fait peser une lourde hypothèque sur l’avenir politique de l’Égypte.

 


Notes

[1] David Rugoulet Roze, « Déces de Mohamed Morsi en Egypte, après un malaise au tribunal », interview sur France 24, 18 juin 2019, https://www.youtube.com/watch?v=gSIJ7GoAJcw, consulté le 19 juin 2019

[2] Rania Al-Malky, « Décès de Mohamed Morsi : le dernier clou dans le cercueil de la révolution égyptienne », 18 juin 2019, https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/deces-de-mohamed-morsi-le-dernier-clou-dans-le-cercueil-de-la-revolution-egyptienne, consulté le 20 juin 2019.

[3] David Pollock, « In Egypte, One-Third Still Like the Muslim Brotherhood ; Half Call U.S. Ties “Important” », The Washington Institute for Near East Policy, 10 décembre 2018, https://www.washingtoninstitute.org/fikraforum/view/in-egypt-one-third-still-like-the-muslim-brotherhood-half-call-u.s.-ties-im, consulté le 19 juin 2019.

[4] مراقبة مراكز الإحتجاز -التقرير السنوي لعام 2018 (« Monitoring des centres de détention, Rapport annuel pour l’année 2018 »), Committee for Justice, 19 mars 2019,  http://k6.re/3Ismw, consulté le 19 juin 2019.

[5] مرسي لن يكون الأخير: الاهمال الطبي في السجون أداة نظام السيسي لقتل الخصوم («Morsi ne sera pas le dernier : la négligence médicale comme arme pour tuer les opposants ») Centre Nadim de Lutte contre la Violence et la Torture, 19 juin 2019, https://elnadeem.org/2019/06/19/2185/?fbclid=IwAR1OAPoEtSFpB92iOv3pgeGvAHJmexYfYsh_V47a45Zuz1PPpA7TIHOV30E, consulté le 19 juin 2019.

[6] Idem.

[7] « مستشفيات السجون: كيف تعالج سجيناً حتى الموت » (« Les hôpitaux pénitentiaires : comment soigner un prisonnier pour qu’il meurt »), Adala lil-huquq wa al-hurrya, 29 janvier 2019, http://k6.re/I=zFI, consulté le 19 juin 2019.

[8] Abdelrahman Ayash, « Strong organization, weak ideology: Muslim Brotherhood Trajectories in Egyptian Prisons since 2013, Arab Reform Initiative, 29 avril 2019.

[9] Idem.

[10] Hossam Tammam, الإخوان المسلمون: سنوات ما قبل الثورة (“Les Frères musulmans avant la revolution”), Shorouk Publishing House, 2012.

[11] Annette Ranko et Mohammad Yaghi « Organizational Split and Radicalization Within Egypt’s Muslim Brotherhood », The Washington Institute For Near East Policy, 4 mars 2019, https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/organizational-split-and-radicalization-within-egypts-muslim-brotherhood, consulté le 19 juin 2019.