Élections législatives israéliennes : la victoire de Netanyahou sonne le glas de la gauche israélienne

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Par l’Unité d’analyse politique

photo Victoire Netenyahou Élections législatives israéliennes

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du CAREP ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Les résultats des élections de la 21e Knesset, qui se sont tenues le 9 avril 2019, consacrent la victoire du « bloc de droite » nationaliste mené par le Likoud et son chef Benyamin Netanyahou – les partis de la coalition de droite ayant remporté une majorité parlementaire de 65 sièges sur 120. Une victoire qui permettra à Netanyahou de former un gouvernement de coalition dans les semaines à venir.

Les élections

Plusieurs éléments ont caractérisé ces élections :

  • La personnalité de Netanyahou et la question de son maintien au pouvoir ont constitué un enjeu majeur du scrutin. Deux courants politiques se sont affrontés : l’un cherchant à faire tomber Netanyahou, l’autre œuvrant pour qu’il soit reconduit à son poste. La discorde a été exacerbée car c’était la première fois qu’un premier ministre israélien se présentait aux élections alors même que le procureur général de l’État avait lancé à son encontre une procédure de mise en examen pour corruption, fraude et abus de confiance dans trois affaires criminelles distinctes.
  • La compétition s’est jouée principalement entre le bloc de l’extrême droite laïque et religieuse, mené par Netanyahou – bloc incluant quelques groupes fascistes – et la droite laïque, mené par l’ancien chef d’état-major Benny Gantz, qui comprend également des groupes d’extrême droite. Face à la faiblesse des partis d’opposition, et en particulier du Parti travailliste, une alliance électorale, nommée « Bleu et Blanc » a été créée in extremis par Benny Gantz et deux autres anciens chefs d’état-major aux côtés du centriste Yair Lapid, dans l’idée de constituer une opposition forte qui soit à même de renverser Netanyahou[1].
  • La multitude de partis d’extrême droite candidats aux élections indique clairement le dynamisme du camp de la droite et contraste avec la réduction du nombre et de l’importance des partis de la gauche israélienne, dont le pouvoir ne cesse de décliner. Face à seulement deux partis de gauche (le Parti travailliste et le parti Meretz), six formations du bloc nationaliste de droite étaient en lice, dont la majorité sont des partis extrémistes : le Likoud, Israël Beytenou, Koulanou, le Shas, le Judaïsme unifié de la Torah et une alliance de droite réunissant trois partis fascistes – la Maison juive, l’Union nationale, Force juive – et trois partis de droite – la Nouvelle droite, le parti Zehut et le parti Tzomet.
  • Peu avant les élections, le Parti travailliste a mis fin à son alliance avec le parti Hatnuah de Tzipi Livni. Il a donc fait cavalier seul. Malgré tous les efforts qu’il a déployés, il n’est pas parvenu à convaincre Benny Gantz de prendre la tête du mouvement, pas plus qu’il n’a pu faire partie de l’alliance Bleu et Blanc, parce que sa direction tenait à s’éloigner de la gauche, considérée comme une entité « en voie d’extinction » rejetée par une grande majorité de la société. Si la gauche israélienne a perdu son assise sociale depuis longtemps, il lui restait des bases sur lesquelles s’appuyer dans le cadre du « processus de paix ». Mais celui-ci ayant fait long feu et plusieurs pays arabes s’étant engagés dans un processus de normalisation sans condition de paix, le Parti travailliste et ses alliés n’ont à présent plus aucun rôle à jouer.
  • La liste arabe unifiée, qui réunissait quatre partis lors des précédentes élections et avait réussi à accroître la proportion de votants arabes et à obtenir 13 sièges à la Knesset, a fait les frais d’une importante division. À la veille des élections, Ahmed Tibi, chef du Mouvement arabe pour le renouveau, s’est retiré de la liste avec le soutien public du pouvoir israélien, désireux de porter un coup à cette initiative arabe conjointe. Ses membres ont donc été contraints de renégocier pour finalement former deux alliances distinctes, ce qui a entraîné une baisse de la participation arabe aux élections – seulement 50 % de l’ensemble des votants arabes contre 63,2 % lors du précédent scrutin –, et, partant, de la représentation des partis arabes au Parlement, qui n’ont obtenu cette fois que 10 sièges. Force est de constater l’apparition de signes inquiétants d’une indifférence politique des citoyens arabes d’Israël, qui semblent s’être accoutumés à leur marginalisation politique, si bien que, de plus en plus, ils s’abstiennent de voter, voire votent pour des partis sionistes. Quant au mouvement national arabe, sa force organisationnelle et politique ne cesse de péricliter.
  • Contre toute attente, ces élections ont été marquées par une baisse significative du taux de participation : 67,9 % sur un total de 6 millions 335 000 électeurs admissibles (dont 520 000 résident à l’étranger), contre 72,2 % lors des élections précédentes.

Les raisons du succès de Netanyahou

Un certain nombre de facteurs ont contribué à la victoire de Netanyahou lors de ces élections, en particulier le basculement persistant de la société israélienne vers l’extrême droite. La majeure partie de la population cautionne la vision militaro-sécuritaire de Netanyahou, autant sur la question palestinienne que sur le dossier nucléaire iranien ou la présence iranienne en Syrie. La droite s’étant installée durablement au pouvoir et le camp de Benny Gantz n’ayant pas réussi à proposer une alternative politique et idéologique aux positions de Netanyahou, les Israéliens ont accepté l’idée que la droite et l’extrême droite renforcent leur mainmise sur les centres de pouvoir de l’État et de la société. Outre une certaine stabilité économique et politique, la démarche normalisatrice adoptée par plusieurs pays arabes vis-à-vis d’Israël, d’une part, et le rejet de l’Autorité palestinienne par le gouvernement Netenyahou d’autre part, donnent l’impression que la politique de colonisation, d’annexion et d’obstruction du processus de paix menée par le gouvernement de droite est une stratégie payante pour Israël. Il faut ajouter à cela l’important soutien que Netanyahou a reçu de l’administration américaine – notamment à travers sa reconnaissance de Jérusalem, où elle a transféré son ambassade, comme capitale de l’État d’Israël, puis de la souveraineté israélienne sur le Golan syrien occupé – et les liens étroits qu’il a noués avec le président russe, qui a toujours autorisé Israël à bombarder des cibles iraniennes ou alliées à l’Iran en Syrie. Par ailleurs, à la veille des élections, Netanyahou a réussi à récupérer la dépouille d’un soldat israélien qui avait été enterré en Syrie après avoir été tué lors de la bataille de Sultan Yaaqoub en 1982. Enfin, il s’est employé avec succès à renforcer les relations d’Israël avec de nombreux pays du monde, tels que la Chine, l’Inde et le Brésil.

Un nouvel échiquier politique

Les résultats des élections du 9 avril ont bouleversé l’échiquier politique israélien au profit des partis de droite et d’extrême droite. La gauche israélienne, elle, est réduite à la portion congrue et semble même menacée de disparaître de la scène politique.

Le Likoud a remporté une double victoire dans ces élections : le bloc de Netanyahou, mené par son parti, a obtenu une nette majorité (65 sièges) et le Likoud lui-même a gagné de nouveaux sièges à la Knesset (36 contre 30 lors des précédentes élections). Cela s’explique par les voix que le parti de Netanyahou a pu récupérer des formations d’extrême droite, grâce à l’intense campagne menée par le Premier ministre quelques jours avant les élections. En effet, conscient qu’une supériorité numérique des députés de l’alliance Bleu et Blanc sur ceux du Likoud aurait donné des raisons au chef de l’État – qui est en mauvais termes avec lui – de choisir Benny Gantz pour former un gouvernement, il a mis en garde les électeurs de son camp et les a incités à voter pour le Likoud lui-même, et pas seulement pour le bloc mené par celui-ci.

Le parti Koulanou de Moshe Kahlon ne remporte que 4 sièges, contre 10 lors des précédentes élections, et Israel Beytenou, mené par Avigdor Lieberman, n’en obtient que 5 (contre 6 dans la précédente Knesset), à égalité avec la coalition fasciste de droite. Le parti ultra-orthodoxe séfarade Shas améliore légèrement son score : il dispose de 8 sièges, contre 7 la fois précédente. Le parti ultra-orthodoxe ashkénaze du Judaïsme unifié de la Torah conserve ses 7 sièges. Quant à la Nouvelle Droite de Naftali Bennett, au parti Zehut de Moshe Feiglin et au parti Tzomet d’Oren Hazan, ils n’ont pas réussi à franchir le seuil électoral.

Bien que la liste Bleu et Blanc menée par Benny Gantz ait réalisé un bon score – 35 sièges –, il ne lui permet pas de former un gouvernement ni d’empêcher le camp du Likoud de monopoliser le pouvoir.

Le Parti travailliste est le grand perdant de ces élections. Il n’obtient que 6 sièges, contre 24 lors du précédent scrutin, lorsqu’il s’était allié avec le parti Hatnuah de Tzipi Livni (18 sièges pour les travaillistes et 6 pour Hatnuah). Les partis arabes sont en recul du fait du fractionnement de leur liste commune : ils passent de 13 à 10 sièges, 6 pour l’alliance du Hadash (Front démocratique pour la paix et l’égalité) et du Taal (Mouvement arabe pour le changement) et 4 pour celle du Mouvement islamique et du parti Balad (Rassemblement national démocratique).

La coalition gouvernementale de Netanyahou

Netanyahou a obtenu ce qu’il espérait de ces élections. Il pourra à la fois former un gouvernement de coalition avec les partis de son bloc et faire face à la décision finale du procureur général à son sujet. Le Premier ministre craignait que son bloc ne remporte pas une majorité parlementaire suffisante pour former un gouvernement, d’autant que deux des chefs de partis de son camp (Moshe Kahlon et Naftali Bennett) avaient déclaré qu’ils ne participeraient pas au gouvernement de Netanyahou si le procureur général prononçait officiellement son inculpation à l’issue de son audition.

Mais cette situation a changé. Le parti de Naftali Bennett n’a pas réussi à franchir le seuil électoral. Quant à celui de Moshe Kahlon, il n’a obtenu que 4 sièges et ressort nettement affaibli de ces élections. Netanyahou peut donc former un gouvernement sans son appui. Des négociations ont d’ailleurs été entamées entre Netanyahou et Kahlon pour réintégrer ce dernier, ainsi que son parti, dans le camp du Likoud. Kahlon conserverait le portefeuille des Finances en échange de son soutien aux mesures prises par Netanyahou et le Likoud – mesures qui permettront au Premier ministre de rester en place même dans le cas où il serait inculpé –, ainsi qu’au projet de loi proposé par le Likoud pour empêcher que son chef soit traduit en justice. Netanyahou et Kahlon devraient bientôt parvenir à un accord sur ces points.

Dans toutes les consultations informelles qu’il a engagées auprès des partis de son bloc pour former un gouvernement, la première préoccupation de Netanyahou est de s’assurer qu’ils resteront dans sa coalition s’il est inculpé officiellement. Son deuxième objectif est de laisser la porte ouverte au vote d’une loi parlementaire qui empêcherait de juger le Premier ministre tant qu’il est en poste. Son troisième intérêt est de garantir que son immunité ne lui sera pas retirée s’il est inculpé – soit au moyen d’un simple amendement de la loi sur l’immunité, soit même sans qu’elle soit amendée.

À l’issue de ses réunions avec les chefs des partis représentés à la Knesset, le chef de l’État Reuven Rivlin devrait charger Netanyahou de former le nouveau gouvernement. Il est à peu près certain qu’il constituera une coalition d’extrême droite restreinte aux partis de son bloc – une fois qu’il aura résolu un certain nombre de contradictions dans les exigences des partis, notamment entre celui de Lieberman et les formations ultra-orthodoxes.

Les déclarations des dirigeants du Likoud et des partis du bloc national laissent à penser que la coalition gouvernementale parviendra à surmonter la crise qui surviendra vers la fin de l’année lorsque l’acte d’accusation de Netanyahou sera prononcé. Cela signifie qu’il restera premier ministre même s’il est traduit en justice, car, de fait, la loi israélienne ne contient aucun texte qui le contraigne à démissionner dans ce cas de figure. De plus, il n’est pas impossible que la coalition gouvernementale de Netanyahou réussisse à faire passer une loi qui empêche ou du moins entrave sa mise en examen. Quant à la Cour suprême d’Israël, il est difficile d’anticiper la décision qu’elle prendra si elle est saisie pour trancher sur le sort du chef du gouvernement après son éventuelle inculpation.

Conclusion

Le cinquième gouvernement Netanyahou sera le plus extrémiste de tous. Le Premier ministre est convaincu qu’en soi, Israël est suffisamment fort pour réaliser ses objectifs et imposer la réalité qui lui convient en Palestine, tout comme il est persuadé qu’à présent, la conjoncture régionale et internationale est non seulement propice à l’intensification de la colonisation israélienne en Cisjordanie et à Jérusalem, mais aussi à l’annexion des colonies, ou du moins de la plupart d’entre elles, avec l’aval et le soutien des États-Unis.

(traduction de l’arabe par Stéphanie Dujols)


Notes :

[1] Créée moins de deux mois avant les élections législatives du 9 avril, l’alliance Bleu et Blanc réunit trois formations : le parti de la Résilience d’Israël de Benny Gantz ; le parti Telem de Moshe Yaalon, ancien chef d’état-major qui a occupé le poste de ministre de la Défense dans les troisième et quatrième gouvernements Netanyahou, avant de démissionner en raison de divergences de point de vue avec celui-ci ; le parti Yesh Atid (« Il y a un futur ») de Yair Lapid. Voir : « Les alliances politiques en vue des élections de la Knesset et l’avenir de Netanyahou » [en arabe], ACRPS, Évaluation de situation, 4 mars 2019 : https://bit.ly/2URizLt (consulté le 15 avril 2019)