La Syrie : un conflit sans fin ?

Print Friendly, PDF & Email

Par Salam KAWAKIBI
Directeur du Centre arabe de recherches et d’études politiques-Paris

Afin d’identifier ce qui se déroule actuellement en Syrie, il faut partir d’un constat : le conflit, si conflit existe, en cours, ne concerne pas seulement le régime en place mais il met aussi en cause la légitimité de l’État syrien tel qu’il existe depuis 1920.

Malgré les tourmentes que la vie politique syrienne avait connues depuis la fin de l’empire ottoman, il est important de souligner des périodes politiques où la construction collective d’un État-nation n’était pas une lueur. Avec les précurseurs de la renaissance syrienne fin 19e et début 20e siècle, l’idée d’une nation, syrienne d’abord et arabe ensuite, dominait les esprits de ceux-là. En revanche, il est fort probable que cette confrontation entre deux nationalismes avec une forte expression dogmatique ait semé les doutes identitaires qui vont perdurer. La carence endémique d’une gestion politique rationnelle de la diversité n’a fait qu’aggraver la situation. La dimension religieuse était loin d’être dominante dans les années « fondatrices ».

Il faut remonter presque un siècle en arrière pour comprendre comment on a pu en arriver là, ce que la critique du « multipartisme de façade » ne permet pas, manquant de profondeur historique. À l’époque du Mandat français (1920-1946), il existe des partis politiques de types occidentaux, parfois adossés ou issus des Cercles littéraires ou des associations communautaires (al-jama‘iyyat al-ahliyya). La vie politique et intellectuelle est contrôlée, mais florissante et se forme autour de deux principales forces : le Bloc national (al-kutla al-wataniyya) et le Parti du peuple (hizb al-cha‘b). Elles représentent principalement la bourgeoisie non confessionnelle d’Alep et de Damas, composée de féodaux, d’industriels, de financiers, d’intellectuels de toutes confessions. Ces deux composantes sont assez proches idéologiquement, nationalistes et libérales de centre-droit. En parallèle, on voit émerger des forces politiques à l’ancrage plus régional, comme le Parti communiste syro-libanais très attaché à l’Union soviétique, le Parti social-nationaliste syrien (inspiré par le nationalisme européen de la même période), le Ba‘th arabe (qui n’est pas encore « socialiste ») et, bien sûr, les Frères musulmans après leur création dans les années 1920 en Égypte.

Avec l’indépendance le 15 avril 1946, ces partis investissent les institutions de l’État nouvellement créées. On les retrouve, travaillant ensemble, dans le Parlement élu (1946-1949), toutes tendances confondues dans ce qui fut la première expression démocratique d’un pluralisme politique en Syrie. Puis survint le coup d’État de mars 1949 conduit par le colonel Husni al-Zaim qui accusa le gouvernement d’avoir manqué à ses obligations en 1948 durant la première guerre israélo-arabe. La « cause palestinienne » sera d’ailleurs, à la suite de ce premier coup d’État, le paravent de toutes les tentations dictatoriales qui, une fois au pouvoir, ne feront rien ni pour entraver la politique régionale israélienne ni pour « libérer la Palestine ».

De 1949 à 1954 s’ouvre la période des dictatures militaires, ou plutôt des régimes militaires tant la pratique du régime actuel doit nous faire relativiser l’idée que l’on se faisait de la dictature à l’époque. Ces régimes ont en effet toujours inclus des Premiers ministres civils et leurs dirigeants ont su quitter le pouvoir devant l’expression de la révolte populaire. Ce fut le cas par exemple pour Adib Chichakli, le dernier des dirigeants militaires de cette période, qui quitte la Syrie en 1954, pour éviter « l’effusion du sang », comme il le dit lui-même, suite à des manifestations contestataires, d’abord pour le Liban puis pour le Brésil. Les quatre années qui suivent (1954-1958) sont celles d’une extraordinaire effervescence de la vie politique, des débats qui animent tous les pans de la société.

Mû par un nationalisme arabe qui dépasse toute logique, le Président Choukri al-Kouatli signe l’unification avec l’Égypte au sein de la République arabe unie. Dès lors, les services de renseignement civils (mukhabarat) font leur apparition en Syrie, qui ne connaissait jusque-là que leur pendant militaire, à savoir le bureau issu du Mandat français. Avec l’installation de ce régime policier commencent les dissolutions dans l’acide de dirigeants communistes, la torture systématique, les rafles de Frères musulmans, et l’exclusion des ba‘thistes de l’armée.

En septembre 1961, un coup d’État rétablit la République syrienne et une vie politique riche. À peine deux ans plus tard, le coup d’État ba‘thiste va mettre fin à toute vie politique syrienne. Si la confiscation de l’espace public et de toute expression politique date de 1958, le court interlude de retour démocratique pouvait laisser espérer l’établissement d’une vie politique normalisée. De 1963 à 1970, c’est le règne de l’utopie dictatoriale naïve du Ba‘th syrien qui voulait s’engager sur tous les fronts : affrontement avec le bloc occidental, réforme agraire précipitée, nationalisations à tout-va qui génèrent une émigration massive des élites économiques syriennes. Mais nous ne sommes pas encore face à la corruption systémique et la bureaucratie de la torture, même si l’usage de la violence est déjà la norme et que les partis, tout comme la presse, sont interdits.

Peut-on parler d’une vie politique sous Hafez al-Assad (1970 – 2000) ?

L’année 1970 marque l’arrivée au pouvoir d’Hafez al-Assad et l’introduction de nouveaux agencements du pouvoir. Inspiré par l’expérience de la République démocratique allemande (RDA, Allemagne de l’Est), il introduit un pluralisme contrôlé à travers le Front national progressiste (al-jabha al-wataniyya al-taqaddumiyya) en 1972 constitué dans un premier temps de sept partis – mais sa composition évoluera constamment – qui ne représentent que leurs représentants. Ces derniers se voient attribuer, en échange de leur ralliement, des postes ministériels et des avantages matériels, mais n’ont pas le droit d’exercer aucune activité politique ni de disposer de leur propre organe de presse. Hafez al-Assad reviendra plus tard sur cette dernière décision pour les autoriser à distribuer leurs presses au sein de leurs cercles militants, mais ces derniers étant inexistants, ou presque, ceci revenait à les interdire. Il réussit même à coopter des membres du Parti communiste, mais le gros de l’appareil rentre en opposition et crée le Parti communiste syrien-Bureau politique, pour lequel leur chef emblématique, Riad al-Turk (surnommé le Mandela syrien), passera dix-huit années en prison.

Ceux qui rejoignent le Front ne deviennent pas des militants, mais des agents des services de sécurité. Hafez a identifié les deux principales menaces à son pouvoir : l’armée et le parti Ba‘th. Il est donc déterminé à affaiblir et diviser les rangs de l’armée et l’affaiblir au profit d’unités spéciales et des services de renseignement. C’est la naissance du régime de sécuritocratie, où le Ba‘th n’est qu’un rouage parmi d’autres. Ses militants n’ont d’autres activités politiques que d’écrire des rapports sur leurs entourages, leurs familles, leurs collègues pour bénéficier d’une bourse, d’un poste, d’une autorisation ou d’une dérogation qui améliore le quotidien. La sécuritocratie emploie bien plus que les 60 000 membres des services de renseignement. Il faut ajouter les près de 350 000 fonctionnaires « détachés » par leur administration d’origine (ministères ou entreprises publiques) et qui n’apparaissent pas sur les registres en tant que fonctionnaires de sécurité. Le système s’étend jusque dans les milieux syriens à l’étranger – c’est d’ailleurs le sujet du roman de Mustafa Khalife, La Coquille, qui raconte l’arrestation à l’aéroport, puis l’enfermement pendant quatorze ans, d’un étudiant syrien revenant de France qui a été dénoncé par ses paires.

Assad importe également de sa visite en Corée du Nord (1973) l’idée d’encadrement de la société à tous les âges. Il crée ainsi en 1974 les Avant-gardes du Ba‘th (tala’i‘ al-ba‘th) pour les élèves de primaire. Le lavage de cerveau commence au plus jeune âge et les parents vont commencer à avoir peur de leurs enfants, qui risquent de répéter ce qu’ils voient ou entendent à la maison devant leurs « encadreurs ». Au secondaire, ils doivent rejoindre l’Union des jeunes de la révolution (ittihad shabibat al-thawra) et obtenir, si leurs services sont appréciés, une majoration de leurs notes pour entrer dans des formations universitaires particulièrement demandées. Cet encadrement de la société ne se limite pas à la jeunesse : on le retrouve dans la vie syndicale ou dans les organisations féminines. Tout cela sous la bannière de ce que le pouvoir appel : « les organisations populaires démocratiques ». Aucune vie publique en générale et politique collective en particulier ne peut se développer.

Ce régime crée ainsi une politisation très individualisée et atomisée à cause de la culture de la peur. La gauche et les islamistes –qui disposent d’un avantage logistique, à travers le réseau des écoles coraniques et des mosquées,– essaient de donner naissance à des cercles de réflexion, qui sont bien souvent la cible de la répression politique. Depuis 1970, il n’y a pas plus d’opposition, mais des opposants, des voix disparates, dispersées et qui n’ont pas les moyens de se rencontrer ou de s’organiser. Face aux premiers soulèvements de 1976, le régime joue une carte : mettre en avant la composante islamiste radicale pour s’enfermer dans une confrontation qui lui permet de jouer sa participation de régime laïc. Les intellectuels syriens sont mis face à trois choix, quand ils sont encore en vie : la cooptation, la corruption ou l’exil. Mais de cet exil ne naît pas réellement une opposition structurée.

Au sein des exilés se développe difficilement une vie politique, et les rares tentatives font long feu, à l’instar du Front de salut national (jabhat al-khalas al-watani), fondé par l’ancien vice-président Abdel Halim Khaddam et des Frères. Outre leurs oppositions idéologiques, les exilés sont aussi prisonniers des agendas politiques de leurs pays d’accueil, tout particulièrement lorsqu’ils ont émigré dans des pays arabes, comme l’Irak ou l’Arabie Saoudite. L’arrivée au pouvoir de Bachar al-Assad (2000) sera marqué par un éphémère « printemps de Damas » où la parole politique des opposants restés en Syrie se libère relativement. Mais très vite, ces intellectuels et figures opposantes (Riad Seif, Michel Kilo, Aref Dalila, Yassin Haj Saleh, etc.) vont être victimes de répression, ce qui allait tuer dans l’œuf toute velléité d’assouplissement des conditions d’existence de l’opposition.

Des racines anciennes

Les racines de la crise syrienne actuelle se retrouvent donc dans les années 1970 quand le pouvoir d’Assad père a instauré la « Sécuritocratie » en Syrie pour étouffer les aspirations de la société syrienne, mais surtout pour contrôler le parti Ba’th et l’armée dont il était issu et les transformer en instruments de contrôle répressif et en les soumettant au dictat des services de sécurité. Dès lors, le paradigme nord-coréen fut adopté pour encadrer la société depuis l’enfance jusqu’à la retraite par une bureaucratie sécuritaire appelée « organisations populaires ». Ces organisations avaient comme objectifs le contrôle dogmatique et sécuritaire de toutes les catégories d’âge ou de profession. Ainsi, elles servaient de courroie efficace pour la distribution d’une certaine rente consacrée à s’assurer des loyautés.

Les mouvements contestataires commencent, même timidement, dans les années 1970 et se transforment rapidement en protestations revendicatives au sein des syndicats et des corps de professions avant de regagner d’autres sphères sociales et économiques. Il est cependant regrettable qu’une grande partie de la lecture occidentale de cette période se soit limitée à la seule variante religieuse de la contestation. La répression a donné lieu au renforcement de la culture de la peur fondée en 1958, date de l’union avec l’Égypte de Nasser et la création des premiers services de renseignement en liaison directe avec la gestion de l’espace socio-politique en dehors de l’appareil militaire.

Le conflit actuel en Syrie, si nous convenons de le designer ainsi, a bel et bien commencé par une révolte populaire pacifique en mars 2011. Même s’il parait évident, il semble de plus en plus que ce rappel ne dérange pas seulement le régime lui-même mais aussi et surtout ladite communauté internationale. Son attentisme qui avoisine l’indifférence, incarne une crise de fonctionnement politique majeure ainsi qu’une carence morale que le semblant de valeurs occidentales peinent à camoufler.

La révolte populaire qui avait réussi de garder une nature pacifique plusieurs mois d’affilés, n’a pas eu un encadrement politique préalable dans une logique d’un démentiellement d’un État ou de mettre en cause ses fondements. À ses débuts, elle n’a même pas songé à réclamer le départ du régime en place depuis des décennies. Elle s’inscrivait dans la même logique que celle des prémices du Printemps de Damas, aussitôt née aussitôt avortée, au début des années 2000.  Les raisons pour lesquelles cette contestation a éclaté sont multiples : politiques d’abord, mais aussi socio-économiques. Dès lors, les facteurs identitaires et religieux se sont ajoutés pour compléter le tableau.

La dernière période en date d’Assad avait renforcé, dès ses débuts, l’encadrement sécuritaire de tous les secteurs de la société en encourageant le retour à l’époque où les « Syriens » étaient des sujets d’un pouvoir oppressif et non pas des citoyens d’une nation. Diviser pour mieux régner, tel était le principe des forces coloniales, mais le cas syrien démontre que cette pratique peut être l’apanage des pouvoirs locaux. Dès lors, les différentes formes de repli tribal, ethnique, régional et religieux se sont répandues allégrement d’une manière méticuleusement organisée. L’instrumentalisation de la question religieuse, malgré les apparences de l’adoption d’une politique laïque, est devenue monnaie courante. La stigmatisation des « minorités » dans la case des « protégés » du pouvoir, même si cela n’a jamais été le cas, avait renforcé l’éclatement de cette union nationale fragile et fragilisée.

Ces multiples facteurs secondés par une série de mesures se traduisant, entre autres, par une répression méthodique de l’expression intellectuelle, qu’elle soit religieuse éclairée ou progressiste, ainsi que par une religiosité rampante d’une société conservatrice de nature mais qui ne s’est que rarement radicalisée. Le pouvoir politique, pensant devancer la scène et sachant contrôler le radicalisme, avait toléré la diffusion des pratiques obscurantistes au sein de certains cercles en avançant devant toute alerte et avec la langue de Shakespeare : « Evrything under control ».

Les derniers événements qui ont vu l’apparition en force du radicalisme, même s’ils ne peuvent pas être seulement expliqués par ce constat, mais ils sont une démonstration tangible de cette manipulation efficace. Il est intéressant de remonter dans le temps et voir les différents usages sélectifs du radicalisme par le pouvoir syrien dans sa politique de nuisance régionale au Liban, en Palestine et en Irak. Savoir manier cette arme redoutable et efficace dans la région n’était qu’une expérience encourageante pour essayer de l’utiliser sur la scène intérieure.

Qui furent les opposants de la révolte ?

Hafez al-Assad avait réussi à contrôler une classe moyenne docile, par une politique de distribution des emplois publics dont s’est privé Bachar en libéralisant l’économie syrienne en détournant sa manne par des entreprises privées qui lui sont affiliée. Cette population-là n’a pas eu besoin de l’élite oppositionnelle pour se saisir du vent révolutionnaire qui soufflait sur la région. D’ailleurs, ces opposants historiques, longtemps convaincus que le régime allait mater les manifestations et que rien ne pourrait aboutir, se tiennent à distance des premières manifestations.

Il n’y avait pas non plus de « société civile ». Outre les organisations mentionnées plus haut, le régime avait instauré ce que j’appelle les FLANGO, les First Lady’s Non-Governmental Organizations, le pire qu’il puisse arriver à une vie associative balbutiante. Les jeunes qui font la Révolution sont issus du quartier, du club de sport, de l’université, de la manifestation, des funérailles des premiers révolutionnaires qui tombent sous la répression. Cette jeunesse que l’on pensait atone, dépolitisée, uniquement tournée vers ses jeux vidéo, Internet ou ses envies d’exil est soudainement là, dans la rue. On s’était trompé et on continue de se tromper en les écartant de la responsabilité.

Les manifestants étaient en demande d’un encadrement politique. Ils avaient pour eux la volonté, l’envie d’en finir avec l’humiliation et le courage de sortir, mais n’avaient pas de projet politique clair. L’élite, essoufflée, n’y croyait pas. Ont alors émergé des manifestations, des représentants, des leaders qui n’étaient pas en rupture avec les opposants historiques, mais qui étaient critiques. Le premier Conseil national syrien est constitué de Syriens de l’étranger pour encadrer la Révolution, sur le modèle libyen. Mais cela n’a pas marché, plusieurs n’ont jamais été en Syrie, ou pas depuis des décennies et sont donc en décalage avec la société. D’un point de vue politique, leur volonté d’élargir la représentativité du Conseil à tout prix – en créant la Coalition nationale – fut une erreur tactique dictée par une vision idéaliste et des exigences des prétendus soutiens régionaux et internationaux. Un organe révolutionnaire n’a pas à être parfaitement représentatif, il doit se contenter d’être efficace, temporaire et de préparer la transition vers des élections qui elles donneront naissance à une formation démocratique. Cette existence « à distance » a fait perdurer la mauvaise communication entre intérieur et extérieur, au point que les révolutionnaires ne communiquaient avec leur représentation que par les réseaux sociaux. Au sein d’une manifestation, on voyait des jeunes Syriens porter des pancartes indiquant « al-majlis al-watani yumathiluni » (« le Conseil national me représente ») ; c’était filmé et diffusé sur ces réseaux, et le Conseil disait : « Vous voyez bien, on est représentatif ».

Comment se sont structurés les mouvements révolutionnaires ?

Très vite, les jeunes leaders des coordinations locales deviennent la cible de la répression méthodique : arrestations, tortures, assassinats et exil. Mais les institutions locales font les frais d’une autre politique : celle qui fait inviter leurs dirigeants à l’étranger et qui n’en reviennent pas. On prive ainsi les groupes locaux de leur chef, alors que c’est la pièce maîtresse de la révolution. Ces groupes locaux sont l’endroit où sont débattues les questions essentielles : où aller, où ne pas aller, quels slogans, quels principes. Très vite, ce maillage essentiel va subir les attaques sans relâche du régime et ne va pas trouver de relais suffisants, ni au sein des opposants historiques ni des institutions qui se créent à l’étranger, non plus.

Aujourd’hui, il faut regarder Internet tous les jours pour savoir quelle nouvelle formation a été lancée. Cette multiplication reflète les ambitions des acteurs régionaux et internationaux qui veulent peser sur le cours des événements – et plus encore sur les négociations et l’avenir de la Syrie. Mais dans les instances principales, on retrouve la Coalition nationale et le Haut comité des négociations, qui représente l’opposition. Le second est le regroupement de toutes les forces de l’opposition (à l’exclusion de Jabhat al-Nusra) représentées à Genève, dont des formations rivales, des indépendants, des militaires et la seule formation oppositionnelle encore à Damas qui n’est pas entièrement soumise au pouvoir, l’Instance de coordination nationale (hay’at al-tansiq al-watani). Il y a aussi les Frères (les seuls dotés d’une réelle organisation partisane) ou les libéraux indépendants.

Sur le terrain, les comités locaux n’existent plus que virtuellement, ils ont subi de plein fouet le coup de la répression puis celui de la militarisation. Dans les zones libérées, des Conseils locaux voient le jour, élus par la population – même si élire, se représenter, avoir un projet politique ne signifie pas grande chose pour une population ayant vécu sous dictature. C’est sûrement l’une des conséquences de la révolution que d’avoir fait émerger une société civile qui gère l’essentiel de la vie quotidienne. Qui apprend à formuler ses demandes, à demander des comptes aux élus. Ils sont représentés à Genève. Enfin, dans les zones occupées, le régime a organisé le regroupement de partis sous sa tutelle en les qualifiant de l’Opposition patriotique (al-mu’arada al-wataniyya) – dont la création fut annoncée sur la base militaire russe de Hmeymim ! – pour prendre part aux négociations.

Les groupes armés jouent également un rôle politique. Au début de la Révolution, l’Armée syrienne libre (ASL), première formation militaire rebelle et formée de déserteurs de l’armée loyaliste, a sollicité le Conseil national pour bénéficier d’un encadrement politique. Ces militaires de carrière connaissaient leurs limites, et ne voulaient pas risquer l’isolement. Mais le Conseil national, qui refusait la « militarisation » à cette période, a décliné leur offre. Ce refus a ouvert la porte aux revendications étrangères (dans la double acception géographique et politique) et au morcellement des forces armées. Néanmoins, les plus grandes formations ont compris la nécessité de constituer des bureaux politiques. Puisque personne ne voulait les encadrer ou les représenter, les milices comme Ahrar al-Sham, Jaysh al-Islam et d’autres ont coopté des acteurs civils pour former leur bureau politique et pouvoir les représenter dans la phase actuelle de négociations.

Officiellement, l’état-major de l’ASL est placé sous le contrôle de la Coalition, mais en réalité il n’en est rien ; non pas que la Coalition le refuse, mais pour contrôler il faut pouvoir assumer les salaires, la fourniture de matériels et d’équipements, l’aide, la représentation politique, etc. Or, faute de moyens, l’ASL est devenue dépendante de ses relations directes avec les bailleurs de fonds. Elle se maintient sur le terrain à travers la coalition militaire du Front sud (al-jabha al-janubiyya) dans la région frontalière avec la Jordanie et la Palestine, formant le noyau d’une future armée nationale. En revanche, dans le nord l’ASL est affaiblie par les radicaux et un manque de soutien. On demande par exemple à l’ASL d’attaquer Jabhat al-Nusra pour recevoir de l’aide alors que le commandement militaire de l’ASL demande de l’aide pour attaquer Jabhat al-Nusra. Devant ce blocage, de nombreux combattants rejoignent les rangs radicaux, non par idéologie, mais par désespoir, pour retrouver un salaire, une aide. L’ASL n’a pas les moyens de les faire vivre ni la possibilité de leur offrir de l’espoir.

Voit-on se former aujourd’hui des forces politiques issues de la Révolution ?

Dans les zones du régime, les organisations partisanes sont systématiquement associées au régime. Dans les zones en dehors du contrôle du régime, il n’y a que les islamistes qui sont relativement organisés. Les autres ne le sont pas, ou sont entravés par les islamistes. Il n’est pas ici question des Frères musulmans, qui sont marginalisés et dépassés par d’autres formations islamistes plus radicales, mais de l’Organisation de l’État islamique (« Daech », quoique ne faisant pas partie de l’opposition) ou Jabhat al-Nusra qui sévit à l’intérieur des zones où se trouve l’ASL. Al-Nusra n’est pas en guerre officiellement avec l’opposition, mais il a une capacité d’entrave à la circulation, de censure de l’expression publique voire de paralysie militaire. Il est impossible aujourd’hui de dresser une liste complète de ces mouvements. Finalement, le seul territoire syrien où l’on a une vie politique, c’est au sein du territoire contrôlé par les kurdes. Plusieurs partis politiques existent, mais le PYD (partiya yekitiya demokrat, Parti de l’union démocratique, qui est la version syrienne du PKK turc) dispose d’une puissance militaire qu’il n’hésite pas à mobiliser pour faire taire les oppositions.

Si la Révolution n’a pas fait émerger de structure politique partisane, elle a en revanche été témoin de l’émergence d’une société civile. Celle-ci, reflet de son peuple, est loin d’être parfaite ou homogène, mais d’elle naquit une conscience politique collective qui anticipe le « jour d’après ». Elle compose avec la distance de l’opposition institutionnelle en exil, avec les clivages réactivés pendant la guerre civile (tribaux, confessionnels) qui risquent de durablement marquer la société syrienne. L’urgence et l’horreur de l’actualité empêchent toute réflexion politique de long terme, et l’impunité du régime – initiée avec l’absence de réaction après l’usage d’armes chimiques par Bachar al-Assad en 2013 – a préfiguré la « palestinisation » de la question syrienne, où s’enchaînent crimes de masse et négociations infructueuses.

Le vivre ensemble sera encore possible dans la Syrie de la future ?

La guerre civile nécessite par définition l’implication de deux ou plusieurs forces relativement équilibrées sur un fondement idéologique. Cela m’amène à conclure que la guerre en Syrie ne l’est pas. Elle a commencé par être une guerre contre les civiles, menée par le régime, pour persister dans cette définition avec la duplication des agresseurs. Cependant, des pays qui ont connu des vraies guerres civiles ont réussi, tant bien que mal, à instaurer une pacification relative et à redémarrer dans un long processus pour aboutir à une paix réelle. La reconstruction d’une paix en Syrie est possible malgré les fissures et les déchirures au sein de la société après 5 ans de tuerie.

La désignation des coupables, même symboliquement, aide à recoudre les blessures. Il sera impossible de tourner la page, même si cela pourra apporter une accalmie, mais la reconstruction nationale nécessite une vérité juste. La société civile syrienne émergente après cinq décennies de confiscation totale de son expression et de son action, peut être un atout crucial pour cette reconstruction sociale avant d’entamer la reconstruction matérielle. Sans doute, et pour consolider une telle démarche, une implication constructive de la communauté internationale et notamment des acteurs régionaux est une chose impérative.

La fin des combats et le recours à une justice transitionnelle adaptée aux circonstances locales sous l’égide d’une force onusienne de maintien de la paix avec un vrai mandat, feront tous partie du bouquet d’éléments nécessaire pour entamer le processus de revivre ensemble au sein d’une société syrienne reconstruite.

Quelle solution dans le contexte actuel ?

Après des années d’indifférence de certains ou de l’inefficacité d’autre, les acteurs internationaux, alertés par la crise des réfugiés et les menaces terroristes, décident de réagir. Les centaines de milliers de victimes ne représentaient pas une raison valable ni suffisante pour, ni les prémices d’une radicalisation orchestrée, tant que cela ne menace la sécurité et la stabilité des Occidentaux et des pays alliés.

Avec ce réveil, la diplomatie internationale vient de lancer un processus qui peine à démarrer. Avec l’intransigeance « habile » des Russes et le retrait déjà instauré et presque achevé de l’administration américaine de toute implication, la scène des négociations est chaotique. Une délégation relativement représentative de l’opposition fait face à une armada de diplomates prêts à négocier. Les diplomates du régimes n’ont qu’une mission dans leurs cartables : saboter toute tentative d’accord ou de réflexion sérieuse sur un gouvernement de transition.

La tuerie syrienne perdure en marge des négociations qui perdurent aussi. La solution n’est plus dans les mains des Syriens depuis un bon moment. La trêve qui a été très peu respectée par le régime, et qui a été décrété le 27 février 2016, avait permis, malgré tout, à la réémergence des manifestations pacifiques dans plus de cent localités syriennes. Le pays est en ruine, mais il n’y a que les ruines du site antique de Palmyre qui attire la sympathie. Des millions de déplacées intérieurs et de réfugiés dans les camps, mais il n’y a que ceux qui traversent la mer et « menacent » le calme des côtes nord qui attirent la sonnette d’alarme. Toute une génération privée de scolarité et dont les jeunes se retrouvent déjà désemparés et désespérés.

La paix s’installera peut-être un jour en Syrie, mais les répercussions de la guerre continueront à rappeler à ladite communauté internationale ses manquements et ses carences.

(Article préalablement publié in “Mutations politiques comparées au Machrek: 7 ans après le printemps arabe”, OCP Policy Center, 2018).