La tournée de Kushner et le « deal du siècle » : une coquille vide ?

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Par l’Unité d’analyse politique

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du ACRPS ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Une délégation américaine menée par Jared Kushner, gendre et proche conseiller du président Donald Trump, et Jason Greenblatt, émissaire spécial de la Maison Blanche pour le Moyen-Orient, vient de conclure une tournée diplomatique dans quatre pays arabes – la Jordanie, l’Arabie Saoudite, l’Égypte et le Qatar –, ainsi qu’en Israël. L’objectif principal de cette tournée était de promouvoir le plan de paix américain entre les Palestiniens et Israël, connu dans les médias sous le nom de « deal du siècle », qui consiste en fait à recycler de vieilles idées et doctrines israéliennes en les présentant comme des propositions inédites pour un accord historique.

Ce que prévoit le « deal du siècle »

Bien que l’administration américaine n’ait pas dévoilé officiellement les détails du fameux plan qu’elle concocte depuis déjà un certain temps pour mettre fin au conflit israélo-palestinien, les fuites qui ont circulé dans de nombreux médias arabes et étrangers permettent de se faire une idée de la nature de la proposition et des intentions américaines.

Le plan américain vise non pas à régler la question palestinienne, en tant que cause nationale, et donc politique, mais à l’évacuer en normalisant les relations entre les pays arabes et Israël. Pour cela, il convient de créer un climat politique régional favorable au développement de bonnes relations entre les pays arabes et Israël, tout en faisant pression sur l’Autorité palestinienne pour qu’elle accepte la proposition américaine, basée sur la coopération et l’intégration économiques moyennant un ensemble de mesures incitatives et d’une série d’investissements américains et des pays du Golfe. Quant à la cause première du conflit, l’occupation israélienne, elle est passée sous silence, tout comme les droits fondamentaux du peuple palestinien, en particulier le droit au retour et celui d’avoir un État palestinien indépendant avec Jérusalem pour capitale, sont balayés d’un revers de la main.

Dans la pratique, la mise en œuvre de ce plan basé sur l’abandon pur et simple des dossiers du statut final – à savoir Jérusalem, les colonies, les frontières, les réfugiés et la question de l’eau – a déjà commencé, et sans négociations, avec la reconnaissance par Washington de Jérusalem comme capitale d’Israël, le 6 décembre 2017, et le transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem le jour même de la commémoration des soixante-dix ans de la création d’Israël, ce qui revient à exclure Jérusalem du cadre des négociations.

Au lieu de s’efforcer de relancer ces négociations sur la base des normes bien connues du droit international, en premier lieu les résolutions de l’ONU relatives à la terre, aux ressources et aux réfugiés, le « deal du siècle » se focalise sur la « paix économique », conçue comme la clé de la résolution du conflit. Kushner a ainsi déclaré à la presse que le plan de l’administration américaine englobe la mise en place de projets d’investissement de grande envergure dans différents domaines : la modernisation de l’infrastructure, la formation professionnelle et la promotion de l’économie. Et ce, non seulement dans les Territoires palestiniens, mais également en Jordanie et en Égypte[1]. L’idée d’étouffer la cause palestinienne par la normalisation des relations des pays arabes avec Israël et de faire en sorte que les Palestiniens soient accaparés par des questions de survie quotidienne, n’est pas nouvelle : Shimon Pérès et d’autres hommes politiques israéliens après lui en avaient fait la promotion. Toutefois, hormis les partisans de l’extrême-droite, les dirigeants israéliens eux-mêmes ont renoncé à cette façon de voir. Ce projet entend vider de son contenu la lutte existentielle menée par les Palestiniens depuis soixante-dix ans et leur combat pour la libération, l’autodétermination et le droit au retour, en les réduisant à une lutte pour l’infrastructure et le développement économique d’un État tronqué, morcelé et sans aucune souveraineté, avec le village d’Abou Dis pour capitale, plutôt que la ville de Jérusalem. Israël se contenterait de se retirer de quelques bourgades palestiniennes au nord et à l’est de Jérusalem, mais conserverait toutes les colonies de Cisjordanie, notamment les plus étendues, Ariel, près de Naplouse, Gush Etzion, près de Bethléem et Maale Adumim à la sortie de Jérusalem. En outre, elle renforcerait son occupation de la vallée du Jourdain et étendrait sa domination administrative et militaire à de nouvelles zones dites « C » en vertu des accords d’Oslo. En contrepartie, les Palestiniens recevraient une aide financière des pays du Golfe s’élevant à près d’un milliard de dollars, destinée à être investie dans la bande de Gaza, tandis que la tutelle des lieux de culte musulmans et chrétiens de Jérusalem serait élargie aux pays du Golfe, afin de minimiser le rôle de la Jordanie dans la ville sainte[2]. Nul doute que les dirigeants israéliens doivent se frotter les mains en voyant les États-Unis revenir dans la région avec des idées israéliennes, qui ont échoué dans le passé, et tenter de les imposer aux Arabes, avec peut-être même la possibilité d’y ajouter quelques conditions de leur cru.

Comment préparer la scène régionale

Les récentes manœuvres diplomatiques américaines visent à obtenir le soutien des pays arabes enthousiastes à l’idée de nouer des relations fortes avec Israël parce qu’ils ont des intérêts communs face à la menace représentée par l’Iran. La délégation américaine s’est tournée vers les pays influents dans la région, en particulier l’Arabie Saoudite et l’Égypte, pour leur demander d’infléchir la position de l’Autorité palestinienne à l’égard de ce deal. Celle-ci est en effet persuadée que le ballet diplomatique de Kushner pour mettre au point un pseudo-plan de résolution du conflit israélo-palestinien sans même consulter la partie palestinienne est voué à  l’échec. Elle l’a clairement fait savoir en invitant la délégation américaine à abandonner l’illusion que l’on peut falsifier la réalité et l’histoire grâce à des manœuvres politiques[3]. Kushner n’a pas masqué son mécontentement à l’égard du refus palestinien. En réaction, il a menacé de dévoiler son plan au public afin de montrer qu’en refusant la « paix », et en entravant les efforts déployés pour mettre fin au désastre sécuritaire et humanitaire de la bande de Gaza, l’Autorité palestinienne est indifférente aux souffrances du peuple palestinien.

Le communiqué conjoint publié à l’issue de la rencontre entre Kushner et le chef du gouvernement israélien, Benyamin Netanyahu, n’a pas hésité à mentionner la situation dramatique de la bande de Gaza, manière de faire pression sur l’Autorité palestinienne, qui passera pour responsable de la poursuite de cette situation si elle continue à refuser le plan de paix[4]. Pour plus de chantage encore, l’administration Trump a décidé de geler un premier versement de l’aide annuelle – 350 millions de dollars en 2017 – octroyée à l’UNRWA (l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens). En conséquence, l’UNRWA a dû suspendre son programme d’allocations mensuelles, ce qui ne manquera pas d’avoir un impact critique sur la vie du million de réfugiés présents dans la bande de Gaza[5].

Sur le plan de la diplomatie arabe, l’Égypte et l’Arabie Saoudite, que Kushner a visitées au cours de sa tournée, ainsi que les Émirats arabes unis, ont annoncé leur soutien au plan proposé par l’émissaire américain pour régler le conflit israélo-palestinien, sans faire aucun cas de la position de l’Autorité palestinienne, qui refuse avec insistance de rencontrer Kushner et Greenblatt[6]. Si ces États arabes ont enrobé leur position en affirmant soutenir « les efforts et les initiatives internationales en vue d’un accord juste et global basé sur deux États […] et la proclamation de Jérusalem-Est comme capitale de l’État palestinien[7] », une telle déclaration n’a aucune cohérence dans le cadre du plan de Kushner, qui, concrètement, permettrait à Israël de conserver la plus grande partie de la Cisjordanie occupée et de déclarer Jérusalem unifiée capitale d’Israël, après avoir supprimé l’épithète « occupée » de sa partie orientale. Les Palestiniens, eux, ne garderaient que les principaux centres urbains de Cisjordanie, de sorte qu’Israël, tout en détenant la majorité des terres, se débarrasserait des zones de forte concentration démographique. Quant à la bande de Gaza, elle serait réduite à une question humanitaire, une affaire d’assistance et de services, et les riches pays du Golfe se chargeraient d’y financer des projets hydrauliques et électriques et de reconstruire son infrastructure, dans l’idée de soulager les souffrances de la population et d’empêcher une catastrophe humanitaire, le tout sous contrôle étroit d’Israël.

Il est probable que les pays arabes qui ont déclaré leur soutien au « deal du siècle » – ceux qui légitiment l’occupation israélienne au mépris de l’ensemble des droits des Palestiniens, tels qu’ils sont énoncés par les résolutions et la législation internationales, et veulent réduire leurs aspirations légitimes à des intérêts et des avantages économiques – sont voués à devenir des instruments des États-Unis chargés de faire pression sur l’Autorité palestinienne, ainsi que sur le Hamas dans la bande de Gaza, pour qu’ils acceptent sans condition les termes de ce « deal ». Il s’agira également de convaincre la Jordanie, encore hésitante, qui subit de fortes pressions économiques et politiques du fait de sa position sur Jérusalem et de sa tutelle historique sur les lieux saints musulmans et chrétiens de la ville[8]. En témoigne l’agitation diplomatique qu’a connue Amman ces derniers temps, à commencer par la visite de Netanyahu, venu rencontrer le roi Abdallah II la veille de l’arrivée de Kushner dans la région. Le communiqué jordanien ayant fait suite à cette visite a certes mentionné la « solution des deux États » et la volonté d’Israël de maintenir la tutelle jordanienne sur les lieux de culte musulmans et chrétiens de Jérusalem, mais il a surtout mis l’accent sur le renforcement de la coopération économique entre Amman et Tel Aviv, notamment grâce au projet du « canal de la paix », ou « canal des deux mers » (visant à relier la mer Rouge à la mer Morte), et à la levée des restrictions sur les exportations entre le marché jordanien et le marché palestinien[9]. De surcroît, le roi Abdallah s’est envolé pour Washington le 25 juin 2018, juste après le départ de la délégation américaine de la région, afin de rencontrer le président américain et de s’entretenir avec lui du prétendu plan de paix.

Conclusion

Depuis des décennies, les administrations américaines successives, comme d’autres, ont proposé divers plans et projets pour régler la question palestinienne, mais le dernier plan de paix américain, baptisé le « deal du siècle » et promu par Kushner, Greenblatt et l’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, est de loin le pire. Il ne vise d’ailleurs pas à régler le problème : il s’agit en substance d’imposer l’idée qu’il n’y a pas de cause nationale palestinienne, mais de simples questions humanitaires et économiques. En ce sens, il reflète la conception traditionnelle du règlement politique par la droite israélienne, qui consiste à vouloir dicter aux Arabes la perspective israélienne, à savoir : conclure une « paix économique » au moyen d’un ensemble de mesures d’incitation commerciales. Ce qui est nouveau en revanche, c’est l’idée de faire participer un certain nombre de pays du Golfe au coût de cette paix, et, à terme, d’intégrer Israël à la région en normalisant leurs relations avec elle, tandis que les revendications politiques du peuple palestinien sont totalement occultées, de même que l’occupation israélienne des Territoires palestiniens, qui est l’essence du conflit. Reste que ce plan ne pourra pas réussir tant que l’Autorité palestinienne restera campée sur sa position de refus – malgré toutes les pressions qu’elle subit – avec le soutien de l’opinion publique arabe et internationale. Sans l’accord des Palestiniens, aucun plan de paix ne pourra légitimement être mis en œuvre.

(traduction de l’arabe par Stéphanie Dujols)

[1] Lire ici l’intégralité de l’entretien mené avec Kushner par le rédacteur en chef du quotidien palestinien Al-Quds, Walid Abou al-Zolof, 24 juin 2018, consulté le 26 juin 2018 (« Kushner : “Je suis prêt à travailler avec le président Mahmoud Abbas et je suis sûr qu’il est attaché à la paix.” ») :  https://goo.gl/8MVXNJ

[2] Zvi Bar’el, « Trump’s “Deal of the Century” for the Middle East Might Live or Die in Cairo », Haaretz, 23 juin 2018, consulté le 26 juin 2018 : https://goo.gl/vFDW5C

[3]  « La présidence palestinienne : “La visite des émissaires américains dans la région est vouée à l’impasse.” », Reuters, 23 juin 2018, consulté le 26 juin 2018 : https://goo.gl/HQeCAV

[4] « PM Netanyahu Meets with Jared Kushner Jason Greenblatt and David Friedman », Cabinet du Premier ministre, 22 juin 2018, consulté le 26 juin 2018 : https://goo.gl/ejMgdb

[5] « Sous prétexte de déficit budgétaire… Sit-in massif de protestation. L’UNRWA compte mettre fin aux contrats d’un millier d’employés des programmes d’urgence à la fin du mois prochain », Al-Ayyam (Palestine), 26 juin 2018, consulté le 26 juin 2018 : https://goo.gl/tnJWui

[6] Saleh al-Na’ami, « Dans la presse israélienne : l’Égypte, l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et la Jordanie affirment leur soutien au “deal du siècle” », Al-Arabi al-Jadid, 25 juin 2018, consulté le 26 juin 2018 : https://goo.gl/tnJWui

[7] « Le président égyptien rencontre Kushner et Greenblatt », France 24, 21 juin 2018, consulté le 26 juin 2018 : https://bit.ly/2Iy0Jmc

[8] Molley Hunter & Conor Finnegan, «  When Trump “makes a promise, he keeps it”, Kushner says as Jerusalem embassy opens amid protests », ABC News, 14 mai 2018, consulté le 26 juin 2018 : https://goo.gl/qBUvhA

[9] « Abdallah II : “Il est nécessaire de progresser dans la résolution du conflit sur la base de ‘deux États’.” », Al-Doustour, 19 juin 2018, consulté le 26 juin 2018 : https://goo.gl/s4XmBn