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Par l’Unité d’analyse de l’ACRPS

Déployée entre les villes de Tall Abyad et Ras al-Ayn sur un périmètre de près de 130 kilomètres de long et 32 kilomètres de profondeur, l’incursion militaire turque en Syrie entend mettre en place une « zone sécurisée » en vue d’y rapatrier la majeure partie des Syriens réfugiés en Turquie. À cette opération baptisée « Source de paix », participent conjointement des troupes de l’armée turque et différentes factions de l’opposition syrienne. Pour Ankara, il s’agit là de donner suite aux opérations « Bouclier de l’Euphrate » et « Rameau d’olivier » menées précédemment dans le Nord-Ouest syrien pour contrer le projet séparatiste que défendent les Forces démocratiques syriennes (FDS), composées principalement de Kurdes.

Cette opération diffère des deux précédentes conduites par la Turquie dans le nord-ouest de la Syrie et menées en coordination avec la Russie dans le cadre de la guerre contre Daech. Elle a pour objectif premier d’attaquer les FDS maintenant que leurs alliés américains, dont les troupes étaient jusqu’alors présentes au sol dans le Nord-Est syrien à travers la coalition internationale contre Daech[1], ont mis un terme à leur collaboration.

Derrière les objectifs officiels

L’armée turque a présenté les deux objectifs de son opération de la manière suivante : sécuriser la frontière « en éloignant les éléments terroristes » et établir une zone sécurisée de 460 kilomètres de long et de 30 à 40 kilomètres de large, aux abords de la frontière turco-syrienne à l’est de l’Euphrate. Il s’agirait d’y rapatrier près de deux millions de réfugiés syriens et d’en faire un « point de stabilité dans la région et pour l’ensemble de la Syrie »[2].

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du ACRPS ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Toutefois, derrière ces objectifs officiels se cachent un ensemble d’autres motifs non déclarés, dont les principaux sont :

      1. Alléger la pression interne qui s’exerce sur le gouvernement turc autour de la présence des réfugiés syriens sur son territoire national.
      2. Instaurer un environnement démographique favorable à la Turquie dans le nord de la Syrie, en y implantant une population dont la majorité serait composée d’anciens résidents en Turquie.
      3. Créer un tampon démographique et géographique entre la Turquie et les organisations armées kurdes.
      4. Renforcer l’influence turque dans le conflit syrien, ainsi que son rôle dans une solution politique.
      5. Élargir la région administrée par l’opposition syrienne affiliée à la Turquie, afin qu’elle inclue d’autres zones du nord syrien, riche en matières premières et en ressources énergétiques.
      6. Faire tomber ou affaiblir la « carte kurde » que manipulent les adversaires de la Turquie contre cette dernière, et régler ainsi l’un des contentieux majeurs de la Turquie avec Washington[3].
      7. Mettre un terme définitif au projet d’établissement d’une entité séparatiste kurde dans le Nord syrien.
      8. Rehausser la popularité du président Erdogan et du gouvernement turc, qui a pâti ces derniers temps de la résurgence des projets nationalistes. C’est là un élément particulièrement important en cette période de crise économique où se multiplient les créations de nouveaux partis dissidents de l’AKP.

Difficultés et défis

L’offensive, qui a débuté le 9 octobre avec des frappes aériennes et une préparation d’artillerie, suivies directement d’une incursion terrestre par les troupes turques et les factions de l’opposition syrienne traduit la détermination de la Turquie à atteindre rapidement les objectifs qu’elle s’est fixés, ainsi qu’une relative facilitée à gagner du terrain. Si les tweets publiés par le président américain Donald Trump laissent entendre qu’il a abandonné les FDS, confirmant en cela l’idée d’un accord tacite entre Trump et Erdogan autour du déclenchement de l’opération[4], l’opération militaire turque est toutefois confrontée à des difficultés et des défis de taille, dont les principaux sont :

  • Les défis opérationnels : Ils résident principalement dans l’étendue de la zone géographique située à l’est de l’Euphrate, qui représente environ un tiers du territoire syrien et est peuplée par près de deux millions de personnes de différentes ethnies, dont une majorité d’Arabes. La région compte en outre près de 60 000 combattants[5] des Forces démocratiques syriennes, qui sont équipés d’un armement américain récent et jouissent d’un entraînement solide, ainsi que d’une véritable expertise militaire acquise au cours des années de combat contre Daech. Or la région est d’une grande importance économique pour les FDS. En effet, en plus de ses ressources minières et aquatiques, elle détient près de 90 % du pétrole en Syrie et 45 % de la production nationale de gaz[6]. Elle accueille par ailleurs un certain nombre de bases et de postes militaires américains ou rattachés à la coalition internationale ainsi que des patrouilles conduites par les deux parties, ce qui risque de provoquer des accrochages involontaires comme à Ayn al-Arab/Kobané, où l’artillerie turque a tiré sur un poste de surveillance américain sans toutefois faire de victimes. Il sera également difficile d’employer les lance-missiles turcs, maintenant que la coalition internationale a cessé toute coordination aérienne et du renseignement avec la Turquie[7].

  • Les pressions internationales et régionales : Dès son lancement, l’opération militaire turque a suscité une vague de condamnations formulées par différentes puissances régionales et internationales dont, en tête, l’Union européenne[8] et la Ligue des États arabes[9]. L’Allemagne, les Pays-Bas et la France ont de leur côté adopté des sanctions à l’encontre de la Turquie[10]. Seuls quelques rares pays ont exprimé leur soutien, notamment le Qatar, le Pakistan et l’Azerbaïdjan[11]. Les pressions exercées sur la Turquie se concentrent autour des craintes de retombées négatives sur la lutte contre Daech et la gestion de ses détenus en Syrie, de la probabilité de victimes civiles, ainsi que des risques d’un bouleversement démographique à long terme dans la région. Or ces pressions sont appelées à durer et à augmenter au fur et à mesure de la progression turque.

  • La position américaine : Pour la Turquie, la position américaine (dans une moindre mesure la position russe) est celle qui importe le plus, en raison de l’influence de Washington de manière générale, de la présence militaire américaine à l’est de l’Euphrate, mais également du fait que les Américains sont considérés comme les principaux soutiens des FDS. En dépit des arrangements turco-américains qui ont conduit au retrait américain de Tall Abyad et de Ras al-Ayn, laissantde fait la voie libre aux troupes turques, qui ont vu dans cette décision un feu vert ; malgré la position américano-russe qui a bloqué la condamnation requise par les États européens au Conseil de Sécurité, Ankara redoute une possible volte-face du président Trump en raison des énormes pressions qu’il subit au sein de son pays, mais aussi de la part de ses alliés en Europe, dans le Golfe et en Israël. D’autant plus que le Pentagone ne cesse de répéter son opposition à l’opération[12] et que le Congrès menace d’imposer des sanctions économiques à la Turquie[13].

  • Les positions russe et iranienne : eu égard au soutien de la Russie et de l’Iran qui ont exprimé leur compréhension des « craintes de la Turquie pour sa sécurité », il semblerait qu’il existe entre les trois pays une sorte de coordination inédite. Cela va à l’encontre de la position de l’Iran et de la Russie jusqu’alors, qui consistait à rejeter toute opération militaire turque dans le nord de la Syrie, ainsi que la mise en place d’une zone de sécurité dans la région. On peut expliquer ce revirement des deux pays par leur volonté de voir, plus que toute autre chose, les Américains partir – quitte à devoir composer dans un second temps avec la Turquie. Le parti pris des Russes et des Iraniens indique également leur rejet du séparatisme kurde. Ils voient dans cette opération turque une punition infligée aux Kurdes pour s’être coalisés avec les États-Unis, qui vient leur prouver combien il est vain de les avoir choisis comme alliés. Mais cette position irano-russe est susceptible de changer si les Américains quittent définitivement les régions situées à l’est de l’Euphrate, les deux pays souhaitant vivement que le régime syrien récupère ces zones et que l’accord d’Adana sur les questions de frontière et de sécurité entre la Syrie et la Turquie, soit remis au goût du jour.

  • Le coût de l’opération : Au regard des écueils et des défis susmentionnés, il faut s’attendre à ce que cette opération militaire engendre des pertes humaines, civiles et militaires, plus importantes que les deux précédentes[14], surtout si elle s’installe dans la durée. Il est également probable qu’elle ait des répercussions sur l’économie turque si la pression internationale se maintient et donne lieu à des sanctions (ce qui est moins probable).

  • La zone sécurisée : Pour être viable, cette zone sécurisée que la Turquie entend mettre en place dans le nord de la Syrie a besoin de l’approbation d’importants acteurs internationaux comme les États-Unis, la Russie, l’Union européenne et les Nations-Unies, afin qu’ils collaborent à sa planification, son financement, son soutien logistique et sa mise en œuvre. Or cela semble inconcevable pour le moment.

Conclusion

En dépit des défis auxquels elle est confrontée et de la pression qu’elle subit, la Turquie semble déterminée à aller au bout de la première phase annoncée, en prenant le contrôle de la région frontalière qui va de Tall Abyad à Ras al-Ayn et représente un territoire de 130 km de long et de 32 km de large[15], d’autant que l’attitude réticente des grandes puissances n’a pour l’instant impliqué aucun obstacle sur le terrain. Les Russes et les Iraniens n’ont quant à eux opéré aucune manœuvre ni initié d’escalade à Idlib ou dans d’autres zones, qui puissent être interprétées comme une tentative de contrecarrer l’entreprise turque.

Jusqu’à présent, les troupes turques progressent avec rapidité et une certaine facilité, en comparaison des deux opérations précédentes. Au quatrième jour de l’opération[16], le ministre turc de la défense annonçait la prise de contrôle de la ville de Ras al-Ayn ainsi que la progression de ses troupes jusqu’à la route nationale M4 reliant Manbij à Qamishli. Il semblerait par ailleurs que la Turquie se hâte d’atteindre ses objectifs avant que les pressions pour la stopper n’augmentent, ou en anticipation des futures complications opérationnelles qui ralentiront sa progression et queque le président Erdogan souhaite achever rapidement de « purifier » des milices kurdes les zones en question et d’y asseoir son contrôle, avant sa rencontre avec le président américain, prévue à Washington le 13 novembre prochain.

Il est cependant trop tôt encore pour affirmer qu’Ankara sera en mesure de réaliser les objectifs de cette première phase opérationnelle sans rencontrer d’importantes complications, ni d’établir son contrôle sur l’ensemble de la région située à l’est de l’Euphrate au cas où les forces américaines se retireraient intégralement. Quoi qu’il en soit, la Turquie devra rassurer de manière convaincante les différents acteurs en présence sur le fait que son intention est bien de lutter contre le projet séparatiste dans le Nord syrien et protéger ainsi ses frontières et sa sécurité nationale ; et non de s’établir durablement sur le territoire voisin ou d’y provoquer un changement démographique profond qui plongerait la Syrie, et plus largement la région entière, dans l’instabilité pour de longues années.

(traduit de l’arabe par Marianne Babut)


Notes :

[1]بالانفوغراف .. خريطة القواعد العسكرية الأمريكية في سوريا” (« Infographie : carte des bases militaires américaines en Syrie »), site Afaq, 20/12/2018, consulté le 12/10/2019 sur : https://bit.ly/2Mzm82B

[2]بعد انطلاقها.. تعرف إلى أهداف عملية ’نبع السلام‘ التركية بشمال سوريا” (Après son déclenchement, la Turquie expose les objectifs de son opération « Source de paix » dans le nord de la Syrie), site aljazeera.net, 09/10/2019, consulté le 12/10/2019, sur : https://bit.ly/3264QRa

[3] Saïd al-Hajj, سعيد الحاج، “إقالة تيلرسون والعلاقات التركية – الأمريكية” « Le limogeage de Rex Tillerson et les relations turco-américaines », site eipss-eg, 23/3/2018, consulté le 12/10/2019, sur : https://bit.ly/32bs3ln

[4] La Turquie a en effet lancé son offensive après que le président américain a une nouvelle fois exprimé le souhait de son pays de retirer ses troupes de Syrie. Après le départ des troupes américaines de plusieurs points frontaliers, Donald Trump a publié plusieurs tweets :ترامب: حان وقت لخروجنا من الحروب السخيفة.. الأكراد: طعنة في الظهر” («Trump : Il est temps que nous nous sortions de ces guerres ridicules… Les Kurdes, poignardés dans le dos », site almodon, 07/10/2019, consulté le 12/10/2019 sur : https://bit.ly/2MbaLid

[5] Adnan Ahmad, “دعم أميركي مستمر لـ’قسد‘ لمواجهة التحديات المقبلة” (« Les Américains maintiennent leur soutien aux FDS dans les défis à venir »), site alaraby aljadeed, 06/4/2019, consulté le 12/10/2019, sur : https://bit.ly/32eft4k

[6]الثروات الموجودة في مناطق سيطرة الأكراد شرق سوريا” (« Les richesses présentes dans les régions sous contrôle kurde dans l’est de la Syrie »), site BBC, 07/10/2019, consulté le 12/10/2019, sur : https://bbc.in/2nENbkw

[7]البنتاغون يعلن إخراج تركيا من ’ترتيب المهام الجوية‘ بسوريا: المتحدثة باسم وزارة الدفاع الأمريكية كارلا غليسون قالت إن مركز العمليات الجوية المشتركة أوقف تزويد تركيا بمعلومات مراقبة واستكشاف” (« Le Pentagone annonce que la Turquie a été retirée de l’ordre des missions aériennes en Syrie : la porte-parole du Pentagone, Carla Gleason, a annoncé que le centre d’opérations aériennes combinées cessait de fournir à la Turquie ses informations de surveillance et de reconnaissance »), site Anadolu Agency, 07/10/2019, consulté le 12/10/2019, sur : https://bit.ly/31bZIK6

[8]المجر تعرقل الاتحاد الأوروبي في إصدار بيان يدعو تركيا لوقف عملية نبع السلام” (« La Hongrie empêche l’Union européenne d’émettre un communiqué appelant la Turquie à stopper l’opération Source de paix »), site turkpress, 11/10/2019, consulté le 12/10/2019, sur : https://bit.ly/2MbTiX0

[9]الجامعة العربية.. إدانات لـ’الغزو‘ التركي ومطالب بعودة سوريا” (« La Ligue des États arabes condamne ‘ l’invasion’ turque et réclame le retour de la Syrie »), site DW, 12/10/2019, consulté le 12/10/2019, sur : https://bit.ly/2M95GXG

[10]فرنسا تنضم لقائمة دول توقف تصدير السلاح إلى تركيا” (« La France suspend ses exportations d’armes vers la Turquie »), site Alhurra, 12/10/2019, consulté le 12/10/2019 https://arbne.ws/35riLDq

[11] “Işte Barış Pınarı harekatına destek veren ve vermeyen ülkeler,” Haber 7, 11/10/2019, consulté le 12/10/2019, sur : https://bit.ly/31aoEl9

[12]البنتاغون يحذر تركيا من ’عواقب وخيمة‘ بسبب ’نبع السلام‘” (« Le Pentagone met en garde la Turquie contre les ‘conséquences désastreuses’ de son opération ‘Source de paix’ »), site Arabi21, 11/10/2019, consulté le 12/10/2019, sur : https://bit.ly/2M8eBZv

[13]مشروع قانون في الكونغرس الأمريكي لفرض عقوبات على أردوغان ووزراء أتراك بسبب العملية العسكرية في سوريا” (« Projet de loi du Congrès américain pour imposer des sanctions à Erdogan et aux ministres turcs en raison de l’opération militaire menée en Syrie »), site RT, 09/10/2019, consulté le 12/10/2019, sur : https://bit.ly/2oFAJBs

[14] La première offensive turque sur le sol syrien est l’opération « Bouclier de l’Euphrate ». Ella a été menée par la Turquie et les rebelles syriens contre l’Etat islamique et le Forces démocratiques syriennes, du 24 août 2016 au 29 mars 2017 et a commencé par la prise de Jarablous et s’est soldée par la prise de Al-Bab. La deuxième opération, baptisée « Rameau de l’olivier » est plus connue sous le nom de « Bataille d’Afrine ». Elle a été déclenchée le 20/01/2018 par l’armée turque et les forces de l’Armée libre syrienne (ALS) contre les forces kurdes de YPG.

[15]تركيا تعلن عن المساحة التي تريد السيطرة عليها في سوريا” (« La Turquie définit le territoire sur lequel elle entend établir son contrôle en Syrie »), site alalamtv, 10/10/2019, consulté le 12/10/2019, sur : https://bit.ly/35uDhTL

[16]بعد رأس العين.. الفصائل تسيطر على قرى جديدة في ريف تل أبيض” (« Après Ras al-Ayn, les factions prennent le contrôle de nouveaux villages dans la périphérie de Tall Abyad »), site Orient-news, 12/10/2019, consulté le 12/10/2019, sur : https://bit.ly/2VMajuh