Pourquoi Netanyahou a-t-il décidé de dissoudre la Knesset et d’organiser de nouvelles élections ?

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Par l’Unité d’analyse politique

ill. Netenyahou_Knesset

Moins de deux mois après les élections générales du 9 avril 2019, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, a décidé de dissoudre la Knesset et de convoquer de nouvelles élections en septembre 2019, ceci après avoir échoué, contre toute attente, à former un gouvernement de coalition avec le bloc de droite – bloc qui avait obtenu une majorité de 65 sièges au parlement sur un total de 120, dont 35 accordés au Likoud mené par Netanyahou. Cet échec s’explique par des conflits internes au sein du camp du Premier ministre. Ni la question palestinienne, ni les affaires étrangères, ni même les désaccords sur la politique économique n’ont joué de rôle dans cette crise, qui a tourné autour de deux points épineux : la relation entre les partis laïques et les partis religieux, et les affaires de corruption dans lesquelles Netanyahou est impliqué.

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du ACRPS ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Une victoire transformée en défaite

L’incapacité de Netanyahou à former un gouvernement est un sérieux coup qui pourrait mettre fin à sa carrière politique, voire le mener en prison. En effet, sa décision de dissoudre la Knesset et de convoquer de nouvelles élections risque de contrarier son plan consistant à faire adopter par la Knesset des lois empêchant qu’il soit traduit en justice tant qu’il occupe le poste de Premier ministre. Échapper aux poursuites judiciaires dans les trois affaires de corruption qui le visent lui et sa famille semble être la principale motivation des décisions et des alliances électorales de Netanyahou, ainsi que de toutes ses manœuvres pour tenter de constituer un gouvernement.

Netanyahou a cherché à former un gouvernement composé des partis d’extrême-droite dotés d’une nette majorité à la Knesset, non seulement pour des raisons idéologiques et politiques, mais également parce que les partis d’opposition refusaient d’entrer dans une coalition menée par Netanyahou après la décision du procureur général Avichai Mandelblit de l’inculper pour corruption. Or ce boycott a raffermi la position du parti Israël Beitenou d’Avigdor Lieberman – bien que sa part de sièges à la Knesset soit passée de sept à cinq lors des dernières élections – car, de toute évidence, Netanyahou ne pouvait pas former un gouvernement sans lui.

Conscient de la complexité de la situation du Premier ministre, Lieberman a fait prévaloir ses conditions pour rejoindre la coalition gouvernementale, en particulier ses exigences quant à l’enrôlement des juifs ultra-orthodoxes dans l’armée israélienne. Si le parti YaHadout HaTorah et le parti Shas ont concédé quelque flexibilité sur cette question face aux pressions de Netanyahou, Lieberman, lui, est resté fermement campé sur ses positions. Netanyahou a tenté de convaincre au moins un député de chaque parti d’opposition de rallier sa coalition, mais malgré toutes les propositions qu’il a pu faire à un grand nombre de parlementaires, ses tentatives sont restées vaines. Le dernier jour du délai qui lui était accordé pour former son gouvernement (quatre semaines, plus deux semaines supplémentaires, soit 42 jours), le Premier ministre a même tenté in extremis de rallier le parti travailliste. Pendant plus de quatre heures, il s’est entretenu avec son chef, Avi Gabay, et lui a fait une proposition particulièrement attrayante incluant le poste de ministre de la Défense et trois autres ministères, alors que le parti travailliste dispose tout juste de six sièges à la Knesset. Mais quatre des six députés travaillistes ont refusé son offre[1]. Le même jour, Netanyahou a adressé une proposition au chef de l’alliance centriste Bleu-Blanc, Benny Gantz, pour l’encourager à rejoindre la coalition gouvernementale, proposition que Gantz a refusé à son tour sous la pression de son partenaire dans l’alliance Bleu-Blanc, le chef du parti Yesh Atid (« Il y a un futur »), Yaïr Lapid[2].

À l’approche de l’expiration du délai qui lui était imparti pour constituer une coalition, Netanyahou s’est trouvé face à deux options : soit se tourner vers le chef de l’État pour l’aviser de son échec à former un gouvernement, auquel cas celui-ci aurait chargé un autre membre de la Knesset de cette mission, après avoir brièvement consulté les chefs des blocs siégeant au parlement, comme le prévoit la loi ; soit faire adopter par la Knesset une loi de dissolution impliquant la tenue de nouvelles élections. Netanyahou craignait que Benny Gantz soit désigné pour former le gouvernement – ou une autre personnalité du Likoud dans le cas où Gantz aurait échoué lui aussi – ce qui aurait ouvert la voie à son procès pour corruption. Certes, les chances étaient faibles pour que Gantz ou un député du Likoud réussisse à constituer un gouvernement, mais, préférant ne pas prendre de risque, le Premier ministre a opté pour la dissolution de la Knesset.

Quelles sont les chances de Netanyahou aux prochaines élections ?

Pour pouvoir former un gouvernement, Netanyahou a besoin que son bloc d’extrême-droite remporte une majorité d’au moins 61 sièges à la Knesset lors des prochaines élections législatives – sans compter les sièges du parti Israël Beitenou de Lieberman. S’il parvient à obtenir cette majorité, il pourra, aussitôt après avoir constitué une coalition, faire adopter des lois visant à le protéger contre des poursuites judiciaires et à empêcher la Cour Suprême d’intervenir dans les décisions de la Knesset, en particulier au cas où cette dernière refuserait de lever l’immunité parlementaire du Premier ministre.

Ces derniers mois, Netanyahou s’est efforcé de retarder au maximum son audience devant le procureur général Avichai Mandelblit, afin d’avoir le temps d’organiser les élections puis de faire promulguer des lois d’immunité avant que Mandelblit prenne sa décision finale de le traduire en justice. Initialement, l’audience était prévue pour le 10 juillet 2019, mais, à la demande de Netanyahou, le procureur général a accepté de la reporter aux 2 et 3 octobre 2019. Après la dissolution de la Knesset, la date des nouvelles élections ayant été fixée au 17 septembre 2019, le Premier ministre a de nouveau demandé que l’audience soit ajournée[3]. Mais cette fois, Mandelblit a refusé sa requête[4], ce qui signifie que l’audience se tiendra le lendemain même de l’inauguration de la nouvelle Knesset, le 1er octobre 2019. Si les partis d’extrême-droite remportent une majorité d’au moins 61 sièges sans le parti de Lieberman, Netanyahou pourra former un gouvernement dans un délai réduit et faire adopter des lois d’immunité avant que le procureur général ne statue sur son inculpation, décision qui ne devrait pas être prise avant décembre 2019. Si en revanche de camp de l’extrême-droite obtient 60 sièges ou moins à la Knesset, son sort, comme celui du gouvernement de coalition, sera une fois de plus entre les mains de Lieberman, qui franchira sans doute le seuil électoral et pourrait cette fois remporter plus de sièges à la Knesset. Enfin, la victoire de la liste « Bleu-Blanc » aux élections, et l’éventualité que Benny Gantz, son président, réussisse à former un gouvernement, mettraient fin au règne de Netanyahou et ouvriraient la voie à sa mise en accusation.

Le 2 juin 2019, suite à la défaite de leur parti aux élections législatives, Netanyahou a démis de leurs fonctions le ministre de l’Éducation Naftali Bennett et la ministre de la Justice Ayelet Shaked. Le 5 juin, il a nommé un député d’arrière-ban du Likoud, Amir Ohana, au poste de ministre de la Justice ; or Ohana est l’un des principaux partisans de l’adoption par la Knesset d’une loi d’immunité qui protégerait Netanyahou des poursuites du Parquet. Cette décision a irrité plusieurs leaders du Likoud qui s’estimaient plus en droit d’obtenir ce poste, ainsi qu’un député de l’Union des partis de droite, Bezalel Smotrich, auquel Netanyahou avait promis ce portefeuille à la veille des précédentes élections. Dans les jours qui viennent, on s’attend à ce que le Premier ministre nomme le chef de l’Union des partis de droite, Rafi Peretz, à la tête du ministère de l’Éducation, et donne le portefeuille des Transports à Smotrich afin de renforcer ses relations avec leur parti[5].

Alignements électoraux

À l’approche des prochaines élections législatives, de nouvelles alliances devraient surgir entre les différents partis israéliens, sans que la plupart n’aient recours à des primaires pour établir leurs listes électorales. Netanyahou et Moshe Kahlon, le chef du parti Koulanou, qui n’a obtenu que quatre sièges à la Knesset aux dernières élections, se sont ainsi entendus pour se présenter sur les listes du Likoud. Le secrétariat du parti a ratifié cet accord, en vertu duquel le parti Koulanou se voit réserver quatre places sur les trente-cinq premières de la liste du Likoud, et Moshe Kahlon obtient la cinquième place.

Le parti Shas et le parti du Judaïsme unifié de la Torah se présenteront sur la même liste qu’au précédent scrutin. En revanche, on ignore toujours comment cinq partis de la droite fasciste concourront aux nouvelles élections. Lors de celles du mois d’avril, ils s’étaient répartis sur trois listes, dont deux avaient essuyé une défaite : le parti de la Nouvelle droite, de Naftali Bennett et Ayelet Shaked, et le parti Zehut de Moshe Feiglin. Seule la liste de l’Union des partis de droite – rassemblant le Foyer juif, l’Union nationale et Force juive – avait réussi à décrocher cinq sièges à la Knesset. D’intenses efforts sont mis en œuvre actuellement au sein de ces partis pour réussir à former une liste unifiée[6] – efforts étayés par la médiation de certains rabbins colons afin d’éviter que la droite fasciste perde des suffrages comme aux précédentes élections, où elle avait perdu près de 262 000 voix correspondant à six ou sept sièges à la Knesset. Mais il est encore trop tôt pour savoir quel sera le fruit de ces efforts, et s’ils permettront aux partis fascistes de se présenter sur une liste unique.

Le parti Israël Beitenou s’efforce d’élargir son assise populaire parmi les immigrants russes laïques et l’extrême-droite laïque israélienne en plaçant la question de l’État et de la religion en tête de ses priorités électorales et en se présentant comme l’antithèse des partis juifs ultra-orthodoxes.

L’alliance Bleu-Blanc a choisi pour sa part de se présenter sur la même liste qu’aux précédentes élections. Elle préfère ne pas faire alliance avec les travaillistes, de crainte de passer pour une formation de gauche – sachant qu’à présent, celle-ci est rejetée par la société israélienne. Pour l’instant cette liste semble cohérente, mais des voix s’élèvent parfois, à l’intérieur comme à l’extérieur, pour demander l’annulation du système d’alternance entre Gantz et Lapid à la tête du gouvernement au cas où leur alliance gagnerait les élections législatives, étant entendu qu’une telle décision favoriserait une entente avec le Shas et le parti du Judaïsme unifié de la Torah, qui posent tous deux leur véto à une coalition menée par Lapid en raison de ses positions ultra-laïcistes.

Quant au parti travailliste, son influence s’est gravement détériorée lors des précédentes élections législatives, où il a perdu la majorité de ses voix au profit de l’alliance Bleu-Blanc. Mais son image s’est encore dégradée lorsque les médias ont révélé au grand jour les négociations menées par son président, Avi Gabay, avec Netanyahou au sujet d’un éventuel ralliement à la coalition de ce dernier – alors que Gabay se présentait comme l’un des plus fervents supporters du boycott de Netanyahou et de son gouvernement. Les travaillistes n’ont pas encore décidé de quelle manière ils participeront aux élections de septembre. Craignant que le parti ne réussisse pas à franchir le seuil électoral, Gabay ne souhaite pas qu’il se présente seul et l’appelle à rejoindre la liste de l’alliance Bleu-Blanc ou celle du parti Meretz[7]. Le congrès annuel du parti travailliste, qui se tiendra dans le courant du mois de juin, sera l’occasion de décider des modalités de l’élection de son président, prévue pour le début du mois de juillet, et de l’établissement de sa liste électorale.

De la même manière, le parti Meretz appelle à former une liste conjointe avec le parti travailliste, car il craint lui aussi de ne pouvoir franchir le seuil électoral lors de ces élections. Quant aux partis arabes, ils envisagent de reconstituer leur liste commune. S’ils réussissent, ils accroîtront sans doute leur force, ou du moins la conserveront. Si au contraire ils échouent à recomposer une liste unique et concourent à nouveau sur deux listes, la population arabe risque de manifester la même indifférence qu’en avril dernier, voire encore plus d’indifférence, en s’abstenant massivement de voter, ce qui pourrait saper les chances des deux listes.

Conclusion

Netanyahou est conscient que les prochaines élections législatives décideront de son sort politique et personnel. S’il les perd, non seulement ce sera la fin de sa carrière politique, mais il sera traduit en justice, ce qui pourrait le mener en prison. Il est difficile à ce stade de prédire les résultats des élections, mais il est à peu près certain que la compétition sera extrêmement féroce, dans une société où la droite et l’extrême-droite ne cessent de gagner en puissance et en pugnacité, et dans un contexte régional et international de plus en plus favorable à Israël.

(traduction de l’arabe par Stéphanie Dujols)


 Notes :

[1] Yuval Karni, « Nous prêtons allégeance à l’État, pas à nos promesses – une interview avec le chef du parti travailliste Avi Gabay », supplément de l’Aïd au journal Yediot Aharonot (version papier), 7 juin 2019 (article en hébreu).

[2] Amit Segal, « Une émission hostile », supplément de l’Aïd au journal Yediot Aharonot (version papier), 7 juin 2019 (article en hébreu).

[3] Revital Hoppel, « Netanyahou demande un nouveau report de l’audience en raison des élections », Haaretz, 5 juin 2019 : http://bit.ly/2EZwm9h (article en hébreu consulté le 11 juin 2019)

[4] Revital Hoppel, « Le procureur général rejette la demande de Netanyahou de reporter son audience », Haaretz, 6 juin 2019 : http://bit.ly/2R2IMCm (article en hébreu consulté le 11 juin 2019).

[5] Noah Lando et Yotam Berger, « Netanyahou nomme Amir Ohana à la Justice », Haaretz, 8 juin 2019 : http://bit.ly/2Kc87sX (article en hébreu consulté le 11 juin 2019).

[6] Yotam Berger, « Smoritch et Peretz tentent d’unifier la droite mais refusent de céder la place à Bennett et Shaked », Haaretz, 2 juin 2019 : http://bit.ly/2KBptPk (article en hébreu consulté le 11 juin 2019).

[7] « Gabay : “Le parti travailliste doit s’allier avec Bleu-Blanc ou avec le Meretz aux prochaines élections” », Haaretz, 31 mai 2019 : http://bit.ly/2Zk1mJ8 (article en hébreu consulté le 11 juin 2019).