Pourquoi Trump a-t-il décidé de reconnaître la souveraineté israélienne sur le Golan ?

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Par l’Unité d’analyse politique

Photo Trump Netanyahou Golan

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du CAREP ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Le Président américain Donald Trump a signé le 25 mars 2019 un décret reconnaissant la souveraineté israélienne sur le Golan syrien occupé, et ce en présence du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou qui a qualifié la décision d’« historique ». À la différence de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, la décision sur le Golan n’est pas passée par un vote du Congrès américain, mais sous la forme d’un « cadeau » de Trump à son « ami » Netanyahou qui faisait face à une dure concurrence pour les élections du 9 avril 2019 à la Knesset.

Les dernières décisions de Trump de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem puis de reconnaître l’annexion du Golan par la force marquent un changement dans la politique américaine à l’égard du conflit arabo-israélien. Depuis 1967, celle-ci est fondée sur le principe de l’échange « des territoires contre la paix », sur la base de la résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU, de novembre 1967 qui rejette le principe de l’acquisition de territoires par la force.[1]Les administrations américaines successives, qu’elles soient républicaines ou démocrates, ont respecté ce principe depuis. Ainsi, les États-Unis ont soutenu la résolution 497 du Conseil de sécurité en 1981 rejetant l’annexion par Israël du Golan occupé. Ce texte mentionnait notamment que « la décision israélienne d’imposer sa juridiction et son administration sur les hauteurs du Golan syrien était nulle et non avenue ». [2]

La préparation du terrain à l’annonce de Trump

Tout en montrant une volonté de négocier le Golan avec la Syrie pour parvenir à un accord de paix et en considérant que la décision de l’annexion est une réponse au rejet par la Syrie des accords de Camp David avec l’Égypte, le gouvernement israélien a tenté de convaincre les États-Unis d’accepter son annexion du Golan. Toutefois, les administrations américaines successives ont refusé depuis 1967 cette reconnaissance. Les pressions israéliennes sur les États-Unis et le reste du monde pour qu’ils acceptent cette annexion se sont multipliées pendant le conflit syrien. Netanyahou avait insisté auprès de l’administration Obama pour qu’elle reconnaisse la souveraineté israélienne sur le Golan, mais l’ex-président américain a refusé. Trump a menti quand il a affirmé que contrairement à lui, ses prédécesseurs n’avaient pas tenu leurs promesses électorales dans ce sens. En fait aucun président n’a fait une telle promesse sur le Golan, alors qu’ils l’ont faite sur la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël.

Un changement fondamental s’est produit avec Trump qui a pris une série d’initiatives unilatérales en commençant par la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël et le transfert de l’ambassade américaine dans cette ville occupée. Puis le 11 mars 2019, Netanyahou a accompagné le sénateur américain Lindsey Graham, un proche de Trump et l’ambassadeur américain en Israël, David Friedmann pour une visite sur les hauteurs du Golan au cours de laquelle Graham avait annoncé qu’une tendance au sein du Congrès américain s’apprêtait à reconnaître le plateau du Golan comme faisant partie d’Israël.[3] Deux jours après cette déclaration, le rapport annuel du Département d’État sur les droits de l’Homme a rayé pour la première fois la mention d’« occupation » à propos des territoires occupés par Israël, dont la Cisjordanie et le Golan, comme c’était le cas dans tous les documents officiels américains depuis 1967. Le 21 mars 2019, Trump écrivait dans un post sur Twitter : « 52 ans après, il est temps que les États-Unis reconnaissent la pleine souveraineté israélienne sur le plateau du Golan qui sont de première importance stratégique et sécuritaire pour l’État d’Israël et pour la stabilité régionale. » La signature officielle de cette reconnaissance a eu lieu le 25 mars 2019. Il semble que Friedman soit le principal artisan de cette décision au sein de l’administration américaine, avec le soutien de Jared Kushner, le gendre de Trump, du secrétaire d’État Mike Pompeo et de John Bolton, conseiller à la sécurité nationale.

Il est devenu évident que le soutien américain traditionnel à Israël s’est transformé en alignement total en faveur de la droite israélienne en ce qui concerne le conflit arabo-israélien et la question palestinienne.

Les motivations et le contexte de la décision

Pour justifier sa décision sur le Golan, Trump a invoqué les prétendues considérations sécuritaires pour Israël. Outre qu’elle marque une rupture par rapport à la position américaine sur les territoires occupés depuis cinquante ans, cette nouvelle politique peut être expliquée par plusieurs facteurs de trois différents niveaux. Elle est motivée d’abord par une volonté de soutenir Netanyahou dans les élections pour la Knesset au moment où le Premier ministre israélien est en grande difficulté et qu’il fait face à des accusations de corruption. En deuxième lieu, Trump fait ses propres calculs électoraux. Le troisième niveau concerne la vision de l’administration Trump de la nature, des conditions et de la forme d’une solution future du conflit palestino-israélien et arabo-israélien.

1- Le soutien à Netanyahou

Accueillir Netanyahou à la Maison Blanche en pleine campagne électorale marque en soi une rupture dans la tradition des relations américano-israéliennes car les présidents américains s’étaient jusqu’alors abstenus de prendre position dans les élections israéliennes.[4] La rencontre a eu lieu quinze jours avant le scrutin du 9 avril auquel Netanyahou se présente pour une cinquième législature sous grande pression.[5] Tout en saluant l’annonce de Trump sur le Golan, plusieurs hommes politiques israéliens ont critiqué son timing, considérant qu’elle venait en soutien à Netanyahou à la veille des élections, au moment où les sondages pointaient un coude à coudre entre le Likoud de Netanyahou et le parti « Bleu blanc » de l’ancien chef d’État-Major Benny Gantz. Ce dernier n’a pas caché d’ailleurs sa conviction que la décision américaine venait en appui à Netanyahou. De plus, Trump bénéficie d’un large soutien dans les milieux de droite et des pro-israéliens du fait de ses positions qui dépassent même les espérances de la droite israélienne. Ainsi, aux États-Unis comme en Israël, l’initiative de Trump a été clairement considérée comme un « cadeau à Netanyahou. »

2-Les considérations électorales de Trump

Comme sur Jérusalem, l’annonce de Trump sur le Golan vise à renforcer ses chances de réélection en 2020, notamment auprès de sa base parmi les chrétiens évangéliques qui l’ont massivement élu en 2016[6]. Certaines personnalités emblématiques de l’administration Trump appartiennent à cette tendance, notamment le vice-président Mike Pence et le secrétaire d’État Mike Pompeo. Les évangéliques qui représentent près de 25% du peuple américain, ou du moins les blancs d’entre eux, ont voté à 80% pour Trump en 2016.[7] À la veille de l’annonce sur le Golan, Pompeo en visite en Israël avait déclaré que « Trump pourrait être le cadeau du ciel qui sauvera les juifs face à l’Iran ».

Le calcul électoral de Trump vise également à rallier le puissant lobby pro-israélien à Washington en faveur de sa candidature et celle du Parti Républicain. D’autant qu’une certaine tension émerge entre ce lobby et certains milieux du parti Démocrate pour lesquels le soutien à Israël marque un recul, notamment parmi la jeune génération plus libérale, y compris les juifs d’entre eux. Ainsi, Trump a tenté d’exploiter la polémique lancée par les déclarations et les tweets de la nouvelle députée musulmane Ilhan Omar accusée d’antisémitisme après avoir critiqué l’AIPAC (la commission des affaires américano-israéliennes). Trump avait accusé par ailleurs les Démocrates le 22 mars 2019 d’être « anti-israéliens » ajoutant même : « franchement, je crois qu’ils sont antisémites. »[8] La démagogie de Trump est en effet sans limite et représente un danger pour la sécurité et la paix ainsi que le droit international par son mépris total pour la légalité et les résolutions du Conseil de sécurité.[9]

3- La tentative d’imposer le cadre d’une solution au conflit

L’explication principale de la décision sur le Golan réside dans l’approche globale de l’administration Trump sur le conflit arabo-israélien et la question palestinienne en particulier. On peut voir une volonté claire de redessiner les contours du conflit en fixant de nouvelles règles épousant les positions et les objectifs de la droite israélienne aux dépens des Arabes et des Palestiniens. L’administration américaine exploite notamment les divisions intra-palestiniennes et inter-arabes, ainsi que l’opposition iranienne à l’axe Riyad-Abou Dhabi, pour qu’Israël soit perçu dans ce contexte conflictuel comme un allié. L’Iran a contribué de son côté à l’affaiblissement et aux divisions du fait de ses ambitions régionales et de sa politique sectaire. Quant au régime syrien, il porte la plus grande responsabilité dans la mesure où il a facilité la tâche de l’administration Trump et d’Israël pour s’emparer du Golan en s’employant à détruire la Syrie et à la diviser en zones d’influence pour les puissances extérieures.

Ainsi, tout comme pour les décisions sur Jérusalem ou sur l’arrêt de l’aide à l’UNRWA en septembre 2018, l’administration Trump cherche à lever les « obstacles » pour aboutir à une « solution » du conflit arabo-israélien. L’objectif n’étant ni de résoudre la question palestinienne, mais de la supprimer, ni de répondre aux demandes légitimes arabes de retrait des territoires occupés, mais d’outrepasser ces revendications.

Trump avait expliqué sa reconnaissance de Jérusalem comme capitale et le transfert de l’ambassade américaine comme « une bonne chose de faite puisqu’on a levé un obstacle dans les négociations. Chaque fois que des pourparlers de paix se sont tenus, ils achoppaient sur Jérusalem comme capitale. J’ai alors dit qu’on l’enlève de la table ».[10] Selon la même logique, la question du « droit au retour » constitue également un « obstacle » qu’il faut enlever de la table des négociations. Cela en arrêtant de financer l’UNRWA pour « faciliter » un accord entre Palestiniens et Israéliens. Aujourd’hui, Trump rejoue la même partie à propos du Golan qu’il voudrait écarter des discussions pour « faciliter » un accord entre la Syrie et Israël. Ce raisonnement apparaît comme caractéristique du Middle-West américain qui aborde toute la politique internationale à travers la force des États-Unis.

Le « deal du siècle » que veut promouvoir l’administration Trump consiste en fait à obliger les Arabes à reconnaître le fait accompli imposé par Israël en reniant les droits palestiniens et arabes sous prétexte qu’il est trop difficile de parvenir à des solutions consensuelles. Ainsi il ne resterait plus de questions sensibles pouvant bloquer les négociations.

Conclusion

La déclaration sur la souveraineté israélienne sur le Golan occupé va passer, tout comme l’annonce du transfert de l’ambassade à Jérusalem sans que les États-Unis ne soient affectés par les critiques. Des médias américains ont révélé que certains conseillers de Trump l’avaient encouragé à reconnaître la souveraineté israélienne sur le Golan en arguant que les réactions à la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël étaient bien plus modérées que prévu. Par ailleurs, la coopération sécuritaire entre Israël et les alliés des États-Unis dans le Golfe face à l’Iran n’a pas été affectée par l’initiative sur Jérusalem et il n’y a pas de raison qu’il en soit autrement pour l’annonce sur le Golan.[11] Quant au régime syrien, il est beaucoup trop affaibli pour réagir autrement que verbalement, d’autant qu’il est l’otage de la stratégie expansionniste russe dans la région. Il ne chercherait sûrement pas à provoquer Israël militairement, du moins dans la période actuelle. Il en est de même pour l’Iran et ses alliés dont la position sera sans doute renforcée dans la région aux dépens des pays arabes alliés des États-Unis.

(traduction de l’arabe par Hala Kodmani)


Notes :

[1] « Résolution 497, République arabe syrienne », UNSCR, 27/03/2019, consulté sur : https://bit.ly/2CHfymv

[2] Rafael Bernal, « Graham to push for US to recognize Golan Heights as part of Israel », The Hill, 11/03/2019, consulté le 27/03/2019, sur : https://bit.ly/2HToWqB

[3] Barak Ravid, « U.S. labels Golan Heights “under Israeli control” for first time », AXIOS, 13/03/2019, consulté le 27/03/2019, sur : https://bit.ly/2HUuyAU

[4] Kevin Liptak, « Trump Greets Embattled Netanyahu, Signs Golan Heights Proclamation », CNN, 25/03/2019, consulté le 27/03/2019, sur : https://cnn.it/2FwMgYa

[5] Loveday Morris, « Trump’s Statement on Golan Heights Sparks Accusations of Election Meddling in Israel », The Washington Post, 22/03/2019,  consulté  le 27/03/2019, sur : https://wapo.st/2FCjaXM

[6] Mark Landler & David M. Halbfinger, « Trump, With Netanyahu, Formally Recognizes Israel’s Authority Over Golan Heights », The New York Times, 25/03/2019, consulté le 27/03/2019, sur : https://nyti.ms/2UgtTk1

[7] Michael Bird, « US election : Why did Evangelicals Vote for Donald Trump ? », ABC News, 16/11/2016, consulté le 27/03/2019, sur :  https://ab.co/2WmbZta

[8] Steve McQuilkin, « White evangelicals just elected a thrice-married blasphemer : What that means for the religious right », USA Today, 10/11/2016, consulté le 27/03/2019, sur : https://bit.ly/2TF3uYp

[9] Alex Johnson, « Pompeo suggests God sent Trump to save Israel », NBCNEWS, 22/03/2019, consulté  27/03/2019, sur : https://nbcnews.to/2U1fiti

[10] « Trump: Israel will Pay “Higher Price” for his Jerusalem Recognition », Ynet, 22/08/2018, consulté le 27/03/2019, sur : https://bit.ly/2TC5mkP

[11] Samia Nakhoul, « Trump’s Golan Move Boosts Netanyahu but Long-term Risks for Israel », Reuters, 25/03/2019, consulté le 27/03/2019, sur : https://reut.rs/2HDQD7A