Retrait américain de Syrie : motifs, contexte et répercussions

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Par l’Unité d’analyse politique

SRetrait américain de Syrie : motifs, contexte et répercussions

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du CAREP ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Le 19 décembre 2018, le président Donald Trump a ordonné le retrait « complet » et « rapide » des troupes américaines déployées en Syrie. Annoncée sur son compte Twitter[1], cette décision a provoqué une onde de choc à Washington comme parmi les alliés des États-Unis, d’autant qu’au lendemain de cette annonce, certains officiels de la Maison Blanche déclaraient que le président avait l’intention de retirer également la moitié des effectifs militaires américains présents en Afghanistan. Plusieurs responsables politiques et militaires américains craignent que la décision de se retirer de Syrie laisse un vide où s’engouffreront les adversaires des États-Unis, en particulier la Russie et l’Iran. Un retrait prématuré pourrait également redonner de la vigueur à l’État islamique (Daech). La première répercussion de cette décision prise par Trump sans la moindre concertation avec ses conseillers en sécurité nationale – à un moment où il semble avoir besoin de renforcer sa popularité auprès des électeurs – a été la démission du secrétaire à la Défense James Mattis et de l’envoyé spécial des États-Unis auprès de la coalition internationale anti-djihadiste, le général Brett McGurk. Le secrétaire d’État Mike Pompeo, ainsi que le conseiller à la sécurité nationale John Bolton se sont également opposés à cette décision, mais leurs tentatives pour dissuader Trump de procéder à un retrait total de la Syrie sont restées sans succès[2].

Quels sont les motifs de Trump ?

D’après le président des États-Unis, les troupes américaines n’ont plus de raison de rester en Syrie puisque, selon lui, l’organisation de l’État islamique y a été vaincue. Les États-Unis ne doivent pas être le « gendarme du Moyen-Orient » qui se sacrifie pour protéger les autres[3]. Cette rhétorique trouve écho auprès de l’opinion publique américaine, car sa priorité étant l’économie, elle n’est pas insensible aux slogans nationalistes scandés par le président, comme : « America first ! » (« L’Amérique avant tout ! ») ou « Si [nos alliés] veulent être protégés, ils n’ont qu’à payer. »

Trump a balayé les critiques selon lesquelles le retrait américain créera un vide qui profitera à la Russie et à l’Iran en affirmant que ces derniers, comme d’autres, « ne sont pas enchantés par le départ des États-Unis parce qu’ils vont devoir se battre seuls contre Daech[4] ». Par ailleurs, le président américain a également justifié sa décision en précisant qu’il s’est entendu avec son homologue turc, Tayyip Erdogan, pour que la Turquie prenne la responsabilité d’éradiquer les derniers bastions de l’État islamique, tandis que l’Arabie Saoudite se chargera de financer la reconstruction de la Syrie. « L’Arabie Saoudite est d’accord pour fournir l’argent nécessaire à la reconstruction de la Syrie à la place des États-Unis », a déclaré Trump. Il a ajouté : « C’est une très bonne chose que des pays immensément riches aident leurs voisins à se reconstruire plutôt qu’un grand pays [comme les États-Unis] qui se trouve à des milliers de kilomètres. » Avant de conclure : « Merci à l’Arabie Saoudite[5] ! »

Ces déclarations de Trump quant aux rôles potentiels de la Turquie et de l’Arabie Saoudite en Syrie sont en soi parfaitement cohérentes avec sa vieille conviction que les alliés des États-Unis, qui bénéficient de son « parapluie protecteur », doivent soit payer une contribution en échange de cette protection, soit en partager les frais avec les États-Unis, soit encore en assumer eux-mêmes la responsabilité.

Contexte de la décision de Trump

Trump rejette donc à présent l’idée que les États-Unis doivent se charger de la protection de leurs alliés et servir leurs intérêts sans contrepartie directe et immédiate. Si l’on peut être tenté de voir dans cette volte-face une nouvelle doctrine stratégique, on est forcé d’admettre qu’en fait, elle résulte de considérations de politique intérieure et de calculs électoraux. Rappelons que le retrait des troupes américaines basées en Syrie était l’une des promesses formulées par Trump pendant sa campagne électorale. Par ailleurs, il est clair que, depuis quelque temps, il tente de renforcer sa base à droite face aux problèmes juridiques et politiques croissants auxquels il est confronté dans le cadre de l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur les soupçons de collusion entre Moscou et son équipe de campagne, lors de l’élection présidentielle de 2016. Décembre 2018 aura été l’un des pires mois de la présidence de Trump, l’enquête se rapprochant de plus en plus de lui, de sa famille et de ses affaires, sans compter que son administration continue d’être agitée par des vagues de licenciements et de démissions. De plus, le mois de novembre 2018 a été marqué par une large victoire du Parti démocrate à la Chambre des représentants lors des élections de mi-mandat. Ce retournement a perturbé l’agenda intérieur de Trump et permis d’intensifier les enquêtes qui le visent et de les élargir à sa personne, à son entourage et à son administration. Sachant que le président américain a une plus grande marge de manœuvre en politique extérieure qu’en politique intérieure, on peut penser qu’il a voulu investir dans ce domaine avant que la majorité démocrate n’obtienne la présidence de la Chambre des représentants au début de l’année 2019.

Il importe également de mentionner que la décision de Trump est intervenue suite à une conversation téléphonique qu’il a eue avec son homologue turc, le 14 décembre 2018, conversation arrangée par Pompeo après qu’Ankara a menacé de mener une opération militaire contre les combattants kurdes soutenus par les Américains au nord de la Syrie, plus précisément à l’est de l’Euphrate. Mattis, Pompeo et d’autres collaborateurs ayant participé à la rédaction des notes préparatoires à cet entretien espéraient amener le président à s’opposer à cette opération militaire. Mais Trump, au contraire, a été sensible aux récriminations d’Erdogan, selon lequel le soutien fourni aux Kurdes par les Américains compromet la sécurité de la Turquie. Il a donc répondu en affirmant que les États-Unis n’avaient pas l’intention de rester en Syrie et a immédiatement pris la décision de retirer ses troupes, sans faire aucun cas des remarques de ses conseillers[6].

D’après un haut responsable américain, après avoir reçu l’assurance que la Turquie assumerait la tâche de combattre l’État islamique en Syrie, Trump aurait dit à Erdogan : « Donc vous vous chargez de [la Syrie]. Pour nous c’est fini[7]. » Le jour même où le président américain a annoncé sa décision de retirer ses troupes de Syrie, le département d’État a approuvé la vente de missiles Patriot à Ankara pour 3,5 milliards de dollars, sans poser comme condition que la Turquie rompe son contrat d’achat de missiles S-400 à la Russie[8]. Deux jours plus tard, Erdogan déclarait que la Turquie se chargerait de combattre l’État islamique en Syrie dès que les Américains entameraient le retrait de leurs troupes, en précisant qu’il s’attaquerait aussi aux Unités de protection du peuple, une organisation kurde soutenue par Washington[9]. Le 23 décembre 2018, Ankara a commencé à envoyer des renforts militaires à sa frontière avec la Syrie, laissant entendre, de fait, qu’elle a l’intention d’exécuter cet accord tacite avec les États-Unis.

Réactions

La décision de Trump de retirer ses troupes de Syrie a suscité étonnement et inquiétude aux États-Unis et dans le monde. Au Congrès américain, on note que les réprobations émanent autant des dirigeants du Parti républicain que de leurs adversaires démocrates. À l’étranger, la décision de Trump, qui a été prise sans coordination préalable avec ses alliés régionaux et internationaux (à l’exception de la Turquie) a éveillé la crainte que, sous son administration, les États-Unis s’engagent dans une voie particulièrement isolationniste et ne soient plus un partenaire fiable. Face aux politiques expansionnistes de la Russie et de la Chine, des voix de plus en plus insistantes s’élèvent en Europe pour réclamer qu’elle développe ses propres capacités d’auto-défense[10]. La lettre de démission de Mattis détaille les répercussions probables de la décision de Trump sur la crédibilité des États-Unis et sur la sécurité et la stabilité mondiales. Rarement a-t-on vu un membre de premier rang de l’administration américaine adresser de telles remontrances à son président.

Les principales craintes suscitées par la décision de Trump de retirer ses troupes de Syrie peuvent se résumer ainsi :

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  • Le retrait américain consolidera l’influence de la Russie et de l’Iran en Syrie. Le régime syrien ayant gagné du terrain ces derniers mois grâce au soutien de ces deux pays, si les États-Unis se retirent maintenant de la scène, ils perdront leur place à la table des négociations lors des prochains rounds de pourparlers politiques et bousculeront l’équilibre des forces sur le terrain.

 

  • La décision américaine permettra à l’Iran de renforcer et d’étendre son influence dans la région, bien que l’administration Trump ait fait de l’endiguement de l’expansion iranienne une priorité stratégique. En septembre 2018, Bolton a ainsi déclaré que les États-Unis ne se retireraient de Syrie que si les troupes iraniennes et les milices alliées à l’Iran en sortaient[11]. C’est peut-être l’une des principales raisons pour lesquelles Bolton et Pompeo se sont opposés à la décision de Trump, sachant que l’un comme l’autre font partie des faucons de l’administration américaine quant au dossier iranien. Un officiel de la Maison Blanche a déclaré que Washington continuerait à exercer d’autres modes de contrainte sur l’Iran, comme les sanctions économiques et les pressions diplomatiques[12]. Toutefois il est peu probable qu’à eux seuls, ces moyens de pression suffisent à freiner l’influence croissante de l’Iran dans la région.

 

  • Les combattants kurdes et leurs soutiens à Washington, comme McGurk, craignent que le retrait américain laisse carte blanche à la Turquie pour les écraser. D’après un officiel de la Maison Blanche, McGurk a tenté de convaincre les hauts responsables de l’administration Trump de permettre aux combattants kurdes d’entrer en contact avec le régime d’Assad pour essayer de parvenir à un accord les protégeant d’une opération militaire turque, mais ses efforts ne semblent guère avoir rencontré de succès[13]. McGurk a donc décidé de quitter ses fonctions à la fin du mois de décembre 2018. Quant aux Kurdes, ils qualifient la décision de Trump de « coup de poignard dans le dos »[14].

 

  • L’État islamique a subi des défaites importantes ; presque toutes les zones qu’il contrôlait ont été reprises – il ne lui reste plus qu’1% du territoire dont il s’était emparé. Mais cela ne signifie pas que l’organisation ait été entièrement éradiquée en Syrie, ni même en Irak. D’après les estimations de la coalition alliée, il resterait quelque 2000 combattants de Daech dans la ville de Hajin, dans la province de Deir El Zor, et leur nombre atteindrait 8000 si l’on incluait les combattants cachés dans le désert au sud de l’Euphrate[15]. Un rapport de l’inspecteur général du département américain de la Défense estime à 30 000 le nombre total de combattants de Daech encore présents en Syrie et en Irak. D’après le général Joseph Danford, chef d’État-Major des armées, les États-Unis doivent former entre 35 et 40 000 soldats au nord-est de la Syrie pour y maintenir la sécurité à long terme et empêcher l’État islamique de reprendre les territoires qu’il a perdus. Or à ce jour, seuls 20% de ces troupes ont été formés[16], ce qui a conduit un grand nombre de responsables militaires et politiques américains à mettre en garde l’administration contre les conséquences de la décision de Trump.

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Conclusion

La décision de retirer les troupes américaines de Syrie est définitive. Pour autant, elle ne sera pas mise en œuvre sur-le-champ. Cela prendra plusieurs semaines, voire plusieurs mois. L’institution militaire pourrait chercher à faire traîner le processus – elle ne manque pas de bonnes raisons de retarder au maximum le retrait final –, même si Trump insiste pour qu’il s’achève dans un délai relativement court.

Le département de la Défense réfléchit à présent à des alternatives à sa présence directe sur le sol syrien. Outre les frappes aériennes, qui continueront, on parle de former des commandos qui seraient postés de l’autre côté de la frontière et qui mèneraient des opérations spéciales chaque fois que cela serait nécessaire, comme Trump l’a mentionné lors d’une brève visite secrète en Irak[17]. 5000 soldats américains restent stationnés en Irak. Mais cela ne pourra suffire à compenser l’absence concrète des Américains sur le terrain, surtout si les rivalités entre les forces qui cherchent à combler ce vide viennent à s’enflammer.

En bref, la décision de Trump concernant la Syrie est une fois de plus l’expression du chaos causé par sa propre stratégie de sécurité nationale, qui découle du slogan qu’il a martelé pendant sa campagne électorale : « America first ! » (l’Amérique avant tout). Ses récentes décisions quant à la Syrie et l’Afghanistan révèlent le profond fossé qui existe entre l’approche personnelle du président américain et celle de l’« institution ». Trump ne semble pas avoir lu la stratégie de sécurité nationale élaborée par son administration[18]. Son intérêt reste focalisé sur le maintien de sa base populaire, qui acquiert d’autant plus d’importance à ses yeux que les obstacles juridiques et politiques s’amoncellent sur sa route.

(traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols.)

N.B., Depuis la rédaction de cet article, le conseiller américain à la Sécurité nationale, John Bolton, a annoncé de nouvelles conditions au retrait américain et a obtenu l’allongement du calendrier.


Notes :

[1] Donald Trump, « Nous avons vaincu l’État islamique en Syrie, ma seule raison de m’y trouver durant ma présidence », Twitter, 19 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://bit.ly/2LqOprb
[2] Ramsey Touchberry, « La décision de Donald Trump de se retirer de Syrie ne reçoit pas le soutien de Mattis, de Pompeo ni des troupes américaines, selon Lindsey Graham », Newsweek, 20 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://bit.ly/2AlgcF0
[3] Donald J. Trump, « Les États-Unis veulent-ils être le gendarme du Moyen-Orient ? », Twitter, 20 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://bit.ly/2RmIQ2k
[4] Donald J. Trump, « La Russie, l’Iran, la Syrie et bien d’autres ne sont pas enchantés par le départ des États-Unis… », Twitter, 20 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://bit.ly/2EA6jWU
[5] Donald J. Trump, « L’Arabie Saoudite est d’accord pour fournir l’argent nécessaire… », Twitter, 24 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://bit.ly/2EHD4la
[6] Phil Stewart et Lesley Wroughton, « La démission de Mattis, un défi inédit dans l’agenda de Trump », Reuters, 21 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://reut.rs/2AiKuZ2
[7] Jeremy Diamond et Élise Labott, « Dans son entretien téléphonique du 14 décembre à propos de la Syrie, Trump a dit à Erdogan : “Donc vous vous en chargez. Pour nous c’est fini.”, CNN, 24 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://cnn.it/2Tbkiqp
[8]Aaron Mehta, « Les États-Unis acceptent de vendre pour 3,5 milliards de missiles Patriot à la Turquie malgré la controverse sur les S-400 », Defense News, 18 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://bit.ly/2EVhfzn
[9] Richard Pérez Peña, « Erdogan dit qu’il ajournera l’assaut prévu contre les Kurdes et l’État islamique en Syrie », The New York Times, 21 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://nyti.ms/2T9mQW6
[10] Jan Strupczewski, « Le départ de Mattis, en qui la communauté internationale avait confiance, suscite des inquiétudes parmi les alliés des États-Unis », Reuters, 21 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://bit.ly/2EX1mb2
[11] Paul Sonne et Missy Ryan, « Bolton : les troupes américaines resteront en Syrie jusqu’à ce que l’Iran et ses agents s’en aillent », The Washington Post, 24 septembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://wapo.st/2Tp3FaX
[12] Dion Nissenbaum, Nancy A. Youssef et Vivian Salama, « Trump fait volte-face et ordonne le retrait des troupes américaines de Syrie », The Wall Street Journal, 19 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://on.wsj.com/2SWy3sL
[13] Matthew Lee, « L’envoyé spécial des États-Unis auprès de la coalition anti-Daech se retire du jeu après la volte-face de Trump en Syrie », AOL, 22 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://aol.it/2EYB5tQ
[14] « “Qu’ils soient maudits, ce sont des traîtres !” : les Kurdes de Syrie réagissent au plan de retrait des troupes américaines », NPR, 24 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://n.pr/2ReGaUh
[15] Lee.
[16] Lee.
[17] Thomas Gibbons-Neff et Éric Schmitt, « Le Pentagone envisage de recourir à des forces d’intervention spéciale pour poursuivre sa mission en Syrie », The New York Times, 21 décembre 2018, consulté le 30 décembre 2018 sur https://nyti.ms/2CEzTZV
[18] « La stratégie de sécurité nationale des États-Unis », Maison Blanche, décembre 2017, p.2-3, consulté le 30 décembre 2018 sur : https://bit.ly/2CzLLd7