Soulèvement soudanais : complications internes et polarisations extérieures

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Par l’Unité d’analyse politique

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du CAREP ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Après quatre mois de manifestations, l’armée soudanaise a fini par répondre aux revendications des protestataires en destituant le président Omar al-Bachir. Mais la « révolution de palais » menée dans la matinée du 11 avril 2019 par le vice-président et ministre de la Défense, le lieutenant-général Awad Benawf, n’a pas été accueillie aussi favorablement que prévu. Connu comme l’un des piliers de l’ancien régime et considéré comme responsable de nombreuses exactions dans le pays, l’homme est très contesté par les manifestants, qui lui reprochent d’avoir déclaré que l’armée soutiendrait le président Al-Bachir jusqu’au bout, et d’avoir continuellement menacé de réprimer la contestation populaire, même lorsque la balance a commencé à pencher en sa faveur. Dès la lecture du communiqué de Benawf, la foule a catégoriquement rejeté ses propositions ; car bien qu’il ait annoncé une période de transition de deux ans, la dissolution de l’Assemblée nationale et la mise à l’écart des dirigeants territoriaux affiliés au parti au pouvoir – censés être remplacés par des militaires –, il a scrupuleusement ignoré la principale revendication des manifestants : le démantèlement de la structure de l’ancien régime et la mise en place d’un gouvernement civil et démocratique. La suspension de la Constitution et l’instauration du couvre-feu ont achevé d’irriter les protestataires, qui craignaient que ces mesures préludent à la dispersion des manifestations par la force.

Le rejet populaire

Dans la matinée du vendredi 12 avril, soit moins de vingt-quatre heures après l’annonce de la destitution du président Al-Bachir, le Conseil militaire a tenu une conférence de presse pour tenter de tempérer la grogne populaire et proposer quelques concessions. Notons que Benawf lui-même n’a pas assisté à cette conférence. Un membre du Conseil militaire de transition est apparu à sa place, le général Omar Zain el-Abidin, qui a tenu à affirmer clairement que l’armée n’était pas là pour gouverner, mais pour remettre le pouvoir à un gouvernement composé de civils. Cependant les déclarations de Zain el-Abidin ont essuyé le même rejet populaire, car elles ne mentionnaient aucune mesure contre les figures de proue de l’ancien régime, ni aucune intention d’enquêter sur les affaires de corruption et de récupérer les avoirs volés. Pire, elles révélaient que le patron du puissant service de renseignement soudanais (le NISS) sous la présidence d’Al-Bachir, le général Salah Gosh, était toujours membre de la commission sécuritaire ayant préparé le coup d’État de Benawf.

Cette conférence de presse n’ayant fait qu’exacerber la colère populaire, le commandement militaire s’est empressé de passer à une nouvelle étape dans l’espoir de regagner la confiance des Soudanais. Ainsi, le soir même de son allocution, Benawf déclarait qu’il renonçait à ses fonctions de chef du Conseil militaire de transition et qu’il passait les commandes au général Abdel-Fattah Bourhane – qui depuis février occupait le poste d’inspecteur général des Forces armées –, avant d’annoncer le limogeage de son adjoint au Conseil militaire, le général Kamal Abdel-Maarouf, ex-chef d’état-major des armées. Spontanément, la population a accueilli ce communiqué avec soulagement. Après plusieurs heures de suspense, Abdel-Fattah Bourhane est apparu le samedi 13 avril, à la mi-journée, pour annoncer la nouvelle composition du Conseil militaire, en précisant que celui-ci allait former un gouvernement civil dirigé par une personnalité indépendante. Notons que le chef des « Forces d’intervention rapide[1] », Mohamed Hamdan Dagalo – mieux connu sous son surnom de Hemetti – a obtenu le poste de vice-président du nouveau Conseil militaire, de sorte qu’à présent, le pouvoir militaire est à tout le moins équitablement divisé entre l’institution militaire et la milice des Forces d’intervention rapide.

La position des forces politiques

De l’autre côté de la scène, les forces d’opposition – rassemblées depuis le 1er janvier 2019 sous la bannière de la Déclaration de la liberté et du changement, dont l’Association des professionnels soudanais (l’APS) est le fer de lance – ne cessent d’affirmer que le Conseil militaire, même depuis qu’Abdel-Fattah Bourhane en a pris la direction, n’a pas encore agi dans le sens des revendications des protestataires. Car pour les forces politiques signataires de la Déclaration de la liberté et du changement – à savoir l’APS et plusieurs partis politiques, outre certaines associations et personnalités de la société civile –, il est urgent de former un gouvernement civil et de créer un Conseil de souveraineté composé quasi exclusivement de personnalités civiles. Selon eux, l’armée devrait se contenter de surveiller la période intérimaire et ne pas intervenir dans la composition du gouvernement civil de transition, où seul le portefeuille de la Défense lui serait réservé, ni du Conseil de souveraineté, où elle n’aurait également qu’un seul représentant.

Sous la pression de la rue et des forces d’opposition, ainsi que de la communauté internationale, le Conseil militaire de transition a pris un certain nombre de mesures additionnelles qui semblent avoir été accueillies favorablement par une partie de la population, si bien que l’ampleur des manifestations a diminué. Ces mesures comprennent :

  • La démission de Salah Gosh de la direction du service de renseignement soudanais (le NISS) et l’annonce de sa restructuration ;
  • Le limogeage de Benawf de son poste de ministre de la Défense et sa mise à la retraite
  • La levée du couvre-feu nocturne ;
  • L’engagement des autorités à ne pas disperser par la force le sit-in permanent des manifestants ;
  • La révocation des décrets restreignant les libertés ;
  • L’exclusion du Congrès national[2] de la participation au gouvernement civil qui dirigera la période de transition ;
  • La création d’un comité chargé de gérer les avoirs du Congrès national ;
  • La restructuration de la Commission de lutte contre la corruption, qui devra entamer ses travaux sans délai ;
  • L’engagement de mettre à l’écart un certain nombre de figures de l’ancien régime impliquées dans des affaires de corruption ;
  • Le renvoi du représentant du Soudan au Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme à Genève, ainsi que de l’ambassadeur du Soudan à Washington ;
  • Le limogeage du chef de la magistrature, du procureur général et du directeur général de l’Organisme national de la radio et de la télévision.

Cependant, pour les forces politiques signataires de la Déclaration de la liberté et du changement, ces mesures ne sont pas suffisantes.

Craintes et soupçons

La scène politique soudanaise s’est sensiblement complexifiée depuis le 6 avril 2019 – date anniversaire de la révolution de 1985, qui avait abouti au renversement du régime de Gaafar al-Nimeiri –, lorsque les manifestants ont entamé un sit-in devant le quartier général de l’armée. En effet, le mouvement de contestation n’ayant pas eu d’autre choix que de s’en remettre aux militaires pour faire tomber la dictature d’Al-Bachir, il a bon gré mal gré concédé à l’armée, le droit d’intervenir dans le cours des événements. Par ailleurs, telle qu’elle se présente aujourd’hui, l’armée soudanaise n’est plus aussi professionnelle que celle qui avait pris parti pour les révolutionnaires en octobre 1964 et en avril 1985, d’autant que le président Al-Bachir s’est employé à l’affaiblir en créant d’importantes milices paramilitaires extrêmement bien armées. Preuve de la faiblesse actuelle de l’armée, l’accession du chef des Forces d’intervention rapides, le général Dagalo, au poste de vice-président du Conseil militaire qui se chargera, aux côtés du gouvernement civil, de conduire la période de transition démocratique. Bien que Dagalo ait pris position en faveur des manifestants et qu’il les ait protégés de la menace des milices du régime, ses relations extérieures et le rôle qu’il a pu jouer jusqu’ici au Soudan et dans la région soulèvent de nombreuses questions. Entre autres implications, il est connu pour avoir embarqué plusieurs unités de sa milice dans la guerre contre le Yémen aux côtés de la coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. À ce sujet, il est significatif que le Conseil militaire de transition, représenté par son chef le général Abdel-Fattah Bourhane, ait déclaré qu’il s’engageait à respecter l’accord de participation des soldats soudanais dans la guerre du Yémen, alors que la population y est de plus en plus hostile.

Par ailleurs, une rumeur circule selon laquelle le général Taha Osmane – un ancien chef de cabinet du président déchu devenu conseiller au palais du roi d’Arabie saoudite, qui lui a accordé la nationalité saoudienne – serait arrivé à Khartoum en compagnie d’une délégation émiratie peu après la désignation d’Abdel-Fattah Bourhane à la présidence du Conseil militaire de transition. Cette nouvelle n’a pas manqué de faire planer le doute sur les intentions des putschistes et leurs relations avec l’axe saoudo-émirati. Sur le plan international, le général Dagalo est apparu récemment dans les médias en train d’accueillir le chargé d’affaires américain, l’ambassadeur hollandais et le représentant de l’Union européenne. Sachant quelles activités lui et sa milice ont pu mener au Soudan, il est clair que l’extrême intérêt que lui portent les ambassadeurs des pays occidentaux, et tout particulièrement l’Union européenne, s’explique par le rôle qu’il continue à jouer dans le contrôle des voies de passage des migrants africains sur le territoire soudanais. Il est intéressant également de noter que Washington s’est déclarée prête à retirer le Soudan de la liste des États soutenant le terrorisme si le Conseil militaire de transition met en œuvre de « réels » changements de gouvernance et qu’il est avéré que sa nouvelle composition n’inclut aucune personnalité figurant sur les listes noires américaines ou faisant l’objet d’un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre. Quant aux jeunes qui se sont engagés dans le sillage de l’Association des professionnels soudanais, ils craignent que les partis et les forces d’opposition traditionnels ne confisquent leur révolution. Certains d’entre eux ont donc appelé à fonder un nouveau parti défendant les aspirations et les revendications de la jeunesse soudanaise.

Les liens évidents qui existent entre l’axe saoudo-émirati et certains éléments du Conseil militaire soudanais font planer l’ombre d’une répétition du scénario égyptien – rappelons qu’en Égypte, le Conseil militaire a exploité le fait que la Révolution ne pouvait se passer de lui pour faire tomber la tête du régime, pour en définitive se retourner contre la volonté et les revendications des révolutionnaires. Il est donc crucial de parvenir à un consensus politique sur la question démocratique. Du moment que prévaut la légitimité révolutionnaire, il devrait être possible de l’imposer à l’armée sans passer par la confrontation, mais plutôt au moyen d’un compromis qui lui garantisse un rôle à jouer dans la période à venir.

S’il ne fait pas de doute que les forces régionales et certaines puissances internationales ont intérêt à ce que le régime militaire perdure au Soudan, gageons qu’elles ne pourront empêcher la démocratie d’advenir si le peuple soudanais persiste à l’exiger.

Conclusion

Le Soudan est actuellement à la croisée de plusieurs défis. La révolution est menacée par l’État profond sous ses différentes formes civiles et militaires. Mais elle est aussi mise en danger par certains éléments de la scène régionale et des régimes arabes. Par ailleurs, en novembre 2017 le président Omar al-Bachir s’est rendu en Russie pour encourager Moscou – en échange d’importants avantages financiers – à investir dans l’extraction et le commerce des métaux précieux au Soudan[3] ; il est donc fort possible que les Russes soient partie prenante des complications actuelles de la scène politique soudanaise.

La réussite de la révolution, la stabilité du Soudan et son retour à la vie civile et aux pratiques démocratiques, dépendent essentiellement de la détermination de la jeunesse présente dans les sit-in et de sa capacité à maintenir la pression qui a contraint les militaires à déposer le président Al-Bachir. Si les rassemblements persistent avec la même ampleur, la révolution pourra atteindre son objectif et surmonter les obstacles que certains acteurs internes et externes tentent de jeter sur son chemin. Mais il faut aussi que les forces et les partis politiques s’entendent sur un programme de transition démocratique et notamment sur la nature de la participation des militaires durant la période intérimaire. Certes, il n’est pas envisageable d’exclure entièrement l’armée de la scène politique, mais la pression de la rue peut permettre de circonscrire son rôle d’une manière acceptable et la convaincre de s’engager à accepter un régime démocratique pluraliste.

(traduction de l’arabe par Stéphanie Dujols)


Notes :

[1] Groupe paramilitaire issu des milices Janjaweed qui se sont battues au Darfour, les Forces d’intervention rapide sont accusées d’avoir commis de nombreuses violations des droits de l’homme.

[2] Parti au pouvoir au Soudan depuis 1992.

[3] Doté de ressources naturelles considérables, le Soudan possède notamment de très importantes mines d’or qui attisent les convoitises étrangères.