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Par Osama Abuishaid

Le 15 août 2019, le gouvernement israélien a décidé, sur incitation du président américain Donald Trump, d’interdire à deux élues démocrates à la Chambre des représentants, Rashida Tlaib et Ilhan Omar, l’accès aux Territoires palestiniens occupés et à l’État hébreu au motif qu’elles soutenaient le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) et contribuaient ainsi à délégitimer l’existence de l’État d’Israël[1].

 

Cette mesure polémique a fait l’objet de nombreuses critiques au sein du Parti démocrate, parmi les juifs américains et jusque dans la société israélienne. Ces critiques consistent souvent à dire que la connivence affichée du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou avec Donald Trump, met en péril non seulement les liens privilégiés d’Israël avec le Parti démocrate, mais plus généralement le prestige dont Israël jouit aux États-Unis, un prestige qui permet depuis des décennies à Israël de se positionner au-dessus des clivages partisans américains, et qui garantit à l’État hébreu un soutien stratégique nécessaire à son existence-même, sa sécurité et sa prospérité. Les organisations juives américaines – même celles qui sont situées à droite de l’échiquier politique, telles que l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) – ont ainsi elles-mêmes exprimé leurs craintes que Benjamin Netanyahou ne contribue à renforcer l’extrême droite raciste pro-Trump aux États-Unis, une tendance hostile à toutes les minorités présentes sur le sol américain, y compris les juifs.

 

 

Osama Abuirshaid

Osama Abuirshaid est chercheur associé à l’Arab Center for Research and Policy Studies (ACRPS). Il est titulaire d’un doctorat en sciences politiques et philosophie à l’université de Loughborough en Grande-Bretagne, et vit actuellement à Washington. Il a publié de nombreux articles et études, en arabe et en anglais, et a participé à deux livres en langue arabe, sur le mouvement Hamas et sur le traité de paix israélo-jordanien. Il prépare actuellement un livre en anglais, sous le titre La Dialectique entre religion et politique dans la pensée et la pratique du Hamas (« The dialectic of religion and politics in Hamas’ thought and practice »), qui sera publié aux éditions Cambridge Scholars Publishing..

Donald Trump n’a pas cherché à cacher le rôle qu’il a joué dans l’interdiction du voyage des deux élues, confirmant au passage qu’il s’en était entretenu avec des responsables israéliens, sans toutefois dire si c’était avec Netanyahou en personne[2]. Il a brisé, ce faisant, une tradition américaine bien établie selon laquelle il convient de ne pas porter sur la scène extérieure d’éventuels différends partisans intérieurs. Selon des déclarations de responsables israéliens, le gouvernement Netanyahou avait décidé en juillet, après d’intenses délibérations, de permettre à Rashida Tlaib et Ilhan Omar d’effectuer leur voyage. C’est ce qu’avait également affirmé, publiquement et devant les dirigeants du Parti démocrate, l’ambassadeur israélien à Washington, Ron Dermer. Or le 15 août, dans un message sur son compte Twitter, Trump écrit : « Ce serait se montrer d’une grande faiblesse si Israël permettait aux membres de la chambre des représentants Omar et Tlaib de faire leur visite. […] Elles font tache ! » [3]

Ni le président américain ni la Maison Blanche n’ont hésité au passage à agonir encore et encore les deux élues, en les accusant d’antisémitisme et de haine d’Israël et des juifs[4]. Trump est même allé au-delà, en laissant entendre que le Parti démocrate lui-même était devenu un terrain fertile pour des positions anti-israéliennes[5]. De leur côté, la plupart des dirigeants Démocrates, dont des juifs et de fervents défenseurs d’Israël, ont condamné le gouvernement israélien pour sa décision, ainsi que le président Trump pour le rôle qu’il a joué dans cette interdiction[6].

Quel bénéfice électoral Donald Trump espère-t-il tirer de cette polémique ? Quelle répercussion cette affaire est-elle susceptible d’avoir sur le vote des juifs américains ? Quelles répercussions sur les relations du Parti démocrate avec Israël et sur les relations américano-israéliennes ? En quoi suscite-t-elle l’inquiétude des organisations juives américaines ?

S’il est peu probable que cette affaire influe sur le vote des juifs américains, traditionnellement démocrate, ni à court terme sur le soutien américain à Israël, elle est cependant susceptible d’aggraver les tensions qui travaillent le parti démocrate sur cette question. La stratégie adoptée par Donald Trump risque surtout de compliquer les relations du Parti démocrate avec les autorités politiques de l’État hébreu et de modifier à long terme l’équilibre des relations israélo-américaines.

Tradition électorale démocrate des juifs américains

Les statistiques publiées par les organisations juives américaines indiquent que les juifs américains votent majoritairement pour le Parti démocrate, aussi bien pour les élections fédérales que locales et cela avec constance depuis 1928[7]. Selon Jonathan Sarna, professeur d’histoire juive américaine à l’université Brandeis : « Depuis 1928, les juifs américains ont largement tendance à voter en faveur des Démocrates parce qu’ils estiment que leurs valeurs et leurs intérêts sont plus en phase avec ce parti, surtout en ce qui concerne des questions telles que l’immigration, les libertés civiques, la séparation entre l’Église et l’État, ainsi qu’Israël »[8].

Hasi Diner, professeure d’histoire juive américaine à l’université de New York, insiste pour dire qu’on aurait tort de croire que les électeurs juifs votent en fonction d’une seule thématique, à savoir Israël. C’est un point que Trump n’a pas compris, explique-t-elle[9]. Et selon le journaliste américain Matthew Rozsa, lui-même juif, beaucoup de juifs américains estiment que, historiquement parlant, la mentalité autoritaire qui a porté Donald Trump au pouvoir est fortement liée à l’antisémitisme. C’est pourquoi la majorité d’entre eux ont des opinions progressistes et votent en faveur des Démocrates[10].

La même tendance se retrouve également dans les résultats de l’élection présidentielle de 2016. En effet, selon des sondages publiés par CNN[11] et rapportés par le Washington Post, 71 % des juifs américains avaient voté pour Hillary Clinton, et 24 % seulement pour Donald Trump[12]. Et ce alors même que Clinton avait été ministre des Affaires étrangères de 2009 à 2013, sous la présidence de Barack Obama qui a connu des bras-de-fer à répétition avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Et rien n’indique que ces chiffres seront fondamentalement différents lors de la présidentielle à venir.

Mais les tensions qui traversent le parti démocrate sont révélatrices d’une fracture entre un courant progressiste et la vieille garde, que la polémique provoquée par Donald Trump est susceptible d’aggraver.

Tensions au sein du parti démocrate

De fait, les attaques de Donald Trump contre les deux élues concernées s’inscrivent dans une offensive plus large du président américain contre le parti démocrate, travaillé en interne par l’émergence d’un courant progressiste qui prend de l’ampleur. Trump a en effet visé non seulement Tlaib et Omar, mais également deux autres élues, à savoir Alexandria Ocasio Cortez et Ayanna Pressley. Ces quatre femmes sont des piliers du courant progressiste à l’intérieur du Parti démocrate. La stratégie électorale de Trump consiste à établir une équivalence entre les velléités « socialistes » de ce courant et les Démocrates en général, afin d’affaiblir le parti pour la présidentielle de 2020[13].

Si les attaques de Trump ont atteint une violence raciste inédite[14], le président enjoignant notamment les quatre élues à « retourner d’où elles viennent » pour aider à « guérir ces endroits totalement défaillants et infestés de criminalité »[15], il a surtout accusé les quatre élues de répandre leur haine anti-juifs et anti-israéliennes à l’intérieur du Parti démocrate, laissant entendre à de multiples reprises que les Démocrates cachaient en leur sein des tendances antisémites. Et cela alors même que les instances du parti et ses membres au Congrès adoptent des positions très proches d’Israël et n’avaient pas hésité, jusque-là, à condamner certaines déclarations [de Tlaib et Omar].

Ce faisant, la stratégie de Donald Trump vise à embarrasser les démocrates dans la course à la présidentielle en :

      • Les contraignant à s’expliquer sur l’agenda de ce courant progressiste, plus particulièrement en ce qui concerne les questions d’éducation, d’immigration et de politique étrangère, notamment envers Israël. De fait, de tels enjeux sont susceptibles de creuser le fossé entre les instances traditionnelles du parti et sa base, plus jeune et d’affaiblir les chances des Démocrates de remporter l’élection présidentielle et législatives de 2020.
      • Captant, au moins en partie, le soutien financier et les voix des électeurs juifs américains à son propre profit et au profit du Parti républicain grâce à sa politique pro-israélienne, en vue de ces mêmes échéances électorales.
      • Renforçant sa position chez les évangéliques, qui constituent sa base électorale et qui mettent le soutien à Israël en tête de leurs priorités, pour des raisons de convictions religieuses.

Courant critique vis-à-vis de la politique israélienne

Les juifs américains ne forment pas un électorat univoque quant à leur position vis-à-vis de la politique israélienne. Cependant, ces dernières années, une évolution notable a fait évoluer la base du Parti démocrate, qui, à mesure de la montée en puissance des jeunes et du courant progressiste, affiche une opinion de plus en plus négative à propos d’Israël, jusques et y compris parmi ses adhérents juifs. Ainsi, en mars 2019, huit des prétendants démocrates à l’investiture aux primaires ont boycotté la conférence de l’AIPAC [qui est la principale organisation pro-israélienne des États-Unis] et qui avait encouragé Trump à se retirer de l’accord nucléaire avec l’Iran et à refuser aux Palestiniens le droit à l’autodétermination[16]. Alors que la base des Démocrates s’est ainsi éloignée d’Israël, celle des Républicains s’en est au contraire rapprochée pour se montrer de plus en plus ferme dans son soutien à sa politique.

C’est ce que montre une série de sondages réalisés au cours de l’année 2018. Celui mené par l’université de Maryland en septembre-octobre 2018 montre que 57 % des Républicains voudraient que l’administration américaine prenne davantage parti en faveur des intérêts d’Israël, au détriment des Palestiniens, alors que 82 % des Démocrates veulent qu’elle adopte une position neutre[17]. Un autre sondage, de l’institut Pew et publié en janvier 2018, montre que 79 % des Républicains se sentent plus proches des Israéliens que des Palestiniens, contre 27 % seulement des Démocrates. La surprise est que 25 % des Démocrates se disent davantage proches des Palestiniens que des Israéliens, et que ce taux monte à 35 % parmi ceux des Démocrates qui se qualifient eux-mêmes comme liberals [c’est-à-dire progressistes]. Dans cette dernière catégorie, seulement 19 % penchent en faveur des Israéliens. Et il convient de souligner qu’en seulement deux ans, ce taux des sympathisants d’Israël a considérablement baissé. En effet, il était de 33 % en 2016, selon un autre sondage de Pew. Reste que ceux qui se disent Démocrates modérés ou conservateurs continuent de pencher en faveur d’Israël plutôt qu’en faveur des Palestiniens, avec respectivement 35 % et 17 %. Mais là encore, les chiffres ont beaucoup évolué, puisqu’en 2016, le taux des sympathisants d’Israël était de 53 %, ce qui veut dire qu’en deux ans, il a baissé de 18 points[18].

Quelles répercussions sur les relations du Parti démocrate avec Israël

Les instances dirigeantes du parti démocrate, qui manifestent traditionnellement plus de connivence avec Israël, sont conscientes de cette évolution de leur base électorale. Depuis des années, ils sonnent l’alarme, et cela d’autant que c’est leur parti qui, en 1948 sous la présidence de Harry Truman, a permis l’établissement de l’État d’Israël. Le relatif succès de ce courant progressiste très critique à l’égard d’Israël aux élections législatives de mi-mandat en 2018 a poussé un certain nombre de dirigeants démocrates à créer un comité de soutien aux candidats démocrates pro-israéliens en vue des élections de l’an prochain[19]. L’on sait que Tlaib et Omar font partie des grandes figures du courant progressiste parmi les jeunes du parti démocrate, et ce n’est pas un secret non plus que les instances traditionnelles du parti ont farouchement combattu ce courant en général, et Tlaib et Omar en particulier, en raison justement de leurs critiques d’Israël. Or le fait que Netanyahou ait accédé à la demande de Trump de leur interdire l’entrée en Israël a mis ces instances traditionnelles en porte-à-faux. Les membres les plus pro-israéliens, à commencer par la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi, en passant par le chef de file de la majorité démocrate à cette même Chambre Steny Hoyer et le chef de la minorité démocrate au Sénat Chuck Schumer et jusqu’à un grand nombre de prétendants à l’investiture démocrate à la présidentielle, se sont vus contraints de condamner la décision israélienne. Pelosi est allée jusqu’à mettre Netanyahou et Trump sur le même plan, en disant que les relations américano-israéliennes étaient suffisamment profondes pour ne pas pâtir de leur « faiblesse »[20].

On avait d’ailleurs noté que Jeremy Ben-Ami, le directeur-fondateur du site J Street, qui est un des organes progressistes du lobby pro-israélien américain, avait alerté sur le fait que Netanyahou et ses conseillers commettaient une erreur stratégique en transformant Israël en annexe du Parti républicain[21].

Côté israélien, la polémique créée par Donald Trump a mis Benjamin Netanyahou dans une situation délicate, puisqu’il se trouve contraint de faire le choix de s’attirer l’ire soit de Trump soit du Parti démocrate. Et son choix consiste à s’accommoder plutôt de la colère des Démocrates et de la plupart des organisations juives aux États-Unis[22]. Il faut rappeler que Netanyahou se sent redevable au président américain, surtout pour le cadeau que celui-ci lui a fait en reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël, en avalisant l’annexion du plateau du Golan syrien, en se retirant de l’accord nucléaire avec l’Iran, en apportant son soutien à l’idée d’une annexion israélienne de territoires en Cisjordanie, et, partant, en torpillant l’idée d’un État indépendant palestinien. Or à l’approche des élections législatives anticipées du 17 septembre, Netanyahou a besoin du soutien de Trump, qui est très populaire en Israël. En effet, ces élections s’annoncent délicates pour lui dans la mesure où il doit faire face à de sérieuses accusations de corruption et d’abus de pouvoir.

Possibles conséquences sur les relations américano-israéliennes

Il est difficilement imaginable qu’à court ou même à moyen terme, cette affaire ait des conséquences majeures pour l’évolution des relations américano-israéliennes. Il faut en effet se rappeler qu’en 2016, alors même que les relations entre l’administration américaine et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou étaient au plus bas, c’est Obama qui a porté à un niveau sans précédent le montant des aides militaires à destination d’Israël, avec 3,8 milliards de dollars par an sur une durée de dix ans, c’est-à-dire un total de 38 milliards. Cette décision est entrée en vigueur en 2019.

On ne peut sous-estimer, néanmoins, les risques que de telles crises et polémiques font courir à la relation israélo-américaine :

A – Israël pourrait progressivement se transformer en sujet à controverse aux États-Unis et donc perdre le bénéfice du quasi-consensus transpartisan autour de son soutien, aussi bien au Congrès que dans l’administration. Depuis dix ans déjà, il y a eu de plus en plus de signes qui montrent qu’Israël est en train de devenir une question polémique. Cela s’explique par des heurts à répétition, par exemple quand Netanyahou a implicitement apporté son soutien à Mitt Romney, l’adversaire d’Obama à l’élection présidentielle de 2012, puis surtout en 2015, quand il a accepté l’invitation des dirigeants républicains pour parler devant le Congrès, représentants et sénateurs réunis, sans l’aval de la Maison Blanche, dans un discours consacré à la dangerosité de l’accord nucléaire avec l’Iran. Un tel geste était sans précédent dans les relations des États-Unis avec Israël, et probablement avec n’importe quel pays au monde. D’ailleurs, cinquante-six membres démocrates du Congrès avaient boycotté son discours[23].

B – Si Trump devait perdre la présidentielle de 2020 au profit d’un candidat démocrate ayant critiqué l’interdiction faite à Tlaib et Omar et ayant dénoncé la connivence entre Netanyahou et Trump, l’État israélien percevra un vrai danger pour ses intérêts nationaux[24].

C – Des voix commencent à s’élever chez les Démocrates pour demander de soumettre les aides militaires annuelles des États-Unis, d’un montant de quelque 3,8 milliards de dollars, à un examen plus poussé de l’utilisation qui en est faite. Selon le sénateur Bernie Sanders, « si Israël ne veut pas que des membres du Congrès des États-Unis visitent leur pays […], alors peut-être qu’il peut décliner respectueusement les milliards de dollars que nous lui donnons »[25]. Ilhan Omar de son côté, qui est membre de la commission des relations étrangères à la Chambre des représentants, a réclamé que les aides américaines soient conditionnées par la façon dont Israël traite les Palestiniens[26].

D – Pour certains observateurs, l’interdiction faite à Tlaib et Omar constitue le meilleur cadeau qu’on ait pu faire aux militants américains du mouvement BDS[27], puisque cela fait apparaître Israël comme un pays qui ne respecte pas les lois internationales, ni les coutumes diplomatiques, ni même son allié américain. Sans parler des violations des droits humains des Palestiniens et de l’occupation de des Territoires palestiniens.

Inquiétude des organisations juives américaines

C’est probablement le fossé qui se creuse entre Israël et la majorité des juifs américains qui inquiète le plus les organisations juives des États-Unis. Cette tendance se manifeste surtout depuis une dizaine d’années, c’est-à-dire depuis l’arrivée au pouvoir d’une alliance droitière conduite par le Premier ministre Netanyahou. Comme nous l’avons dit, la majorité des juifs américains se situent plus à gauche que le triptyque Netanyahou-Trump-Parti républicain. Rare sont les juifs américains qui n’expriment pas leur malaise devant les relations si étroites entre Trump et Netanyahou, malaise partagé par certaines organisations juives américaines et qui s’explique par leur crainte que cela lui permette de se mettre à l’abri, lui-même et sa base, des accusations de véhiculer de l’antisémitisme[28].

Au moment précis où Trump accablait Tlaib et Omar et accusait le Parti démocrate d’accueillir en son sein des antisémites, il a lui-même adopté un langage révélateur de son antisémitisme. En effet, il a estimé que les juifs qui votent pour les Démocrates sont ou bien « ignorants » ou bien « déloyaux »[29]. Alors que les hauts responsables à la fois des Démocrates et des Républicains, ainsi que la plupart des organisations juives, de droite comme de gauche, ont condamné cette déclaration de Trump – qui n’est pas la première du genre de sa part – Netanyahou et son gouvernement ont gardé le silence et ont refusé de commenter la chose. Et cela en partant du principe qu’Israël ne devait pas intervenir dans les débats partisans internes des États-Unis[30].

Beaucoup d’éléments donnent à penser qu’une part importante de la base électorale de Trump, qui adhère aux idées du suprémacisme blanc, nourrit de la haine à l’égard des juifs. L’étendue de cette haine a éclaté au grand jour dans les mots d’ordre qui ont fleuri lors des affrontements sanglants à Charlottesville, dans l’État de Virginie, en août 2017. Ou encore lors du massacre d’une synagogue à Pittsburgh dans l’État de Pennsylvanie, en octobre 2018, commis par un Américain (adepte du suprémacisme) blanc radicalisé, et qui a fait onze morts parmi les fidèles et six blessés.

Nombreux sont ceux qui craignent également que Trump, tout en étalant son soutien à Israël, poursuive en réalité des desseins politiques totalement imprégnés de racisme et de haine de toutes les minorités sans distinction, qu’elles soient ethniques ou religieuses. Autrement dit, il entraîne Israël, et inévitablement sa base électorale derrière lui, dans le camp de la haine et de l’extrémisme.

Conclusion

Pour certains observateurs, Trump est le seul qui soit sorti vainqueur de l’affaire Tlaib-Omar. En effet, il a réussi à renforcer sa position auprès de l’électorat évangélique en s’affichant résolument pro-israélien sans pour autant avoir pris de grands risques de perdre des voix parmi les juifs américains, puisque ceux-ci, de toute façon, ne voteront pas en nombre pour lui. Dans le même temps, il a nourri les tiraillements au sujet d’Israël au sein du parti démocrate, où la position des pro-israéliens s’est affaiblie. Mais le principal perdant est l’État d’Israël. Certes, à l’approche des élections à la Knesset, Netanyahou cherche à capitaliser sur son image de proximité avec Trump, proximité qui lui a permis d’engranger l’aval américain au sujet du statut de Jérusalem et du Golan. Mais du point de vue des intérêts nationaux israéliens, il a approfondi le fossé qui ne cesse de se creuser depuis des années avec le Parti démocrate. En prenant le risque de transformer Israël en sujet à controverse partisane aux États-Unis et de se couper davantage des juifs américains et de certains organismes qui œuvrent pour l’intérêt d’Israël.

Mais le camp de ceux qui défendent les droits des Palestiniens aux États-Unis sort également renforcé de cette polémique. Car l’alliance Trump-Netanyahou avait contribué à invisibiliser la cause palestinienne aux États-Unis et dans le monde et l’affaire Tlaib-Omar l’a remise sur le devant de la scène. Le camp pro-palestinien n’aurait osé rêver d’une telle aubaine.

(Traduit de l’arabe par Philippe Mischkowsky ; révisé par le comité scientifique du CAREP Paris)


Notes :

[1] Torey Van Oot, “U.S. Rep. Ilhan Omar Blasts Israel, Trump Over Trip Decision”, Star Tribune, 20 août 2019, http://strib.mn/2NKDr2O (consulté le 1er septembre 2019).

[2] Joseph Krauss, “Netanyahu’s Partisan Streak has Paid off, but for How Long?”, AP, 19 août 2019, https://bit.ly/2UmSLUP (consulté le 1er septembre 2019).

[3] Note du traducteur : le tweet original : “It would show great weakness if Israel allowed Rep. Omar and Rep. Tlaib to visit. They hate Israel & all Jewish people, & there is nothing that can be said or done to change their minds. Minnesota and Michigan will have a hard time putting them back in office. They are a disgrace!” :  https ://twitter.com/realDonaldTrump/status/1162000480681287683

[4] Bob Fredericks, “Trump Mocks Rashida Tlaib’s Tears Over Family’s Treatment”, The New York Post, août, 20 août 2019, https://bit.ly/2zK1cjr (consulté le 1er septembre 2019).

[5] Alex Pappas, “Tlaib Gets Emotional as Omar Calls for Congress to Act Over Israel Travel Restrictions”, Fox News, 20 août 2019, https://fxn.ws/2TJgxtP (consulté le 1er septembre 2019).

[6] Des condamnations semblables ont été également formulées par des élus républicains au Congrès.

[7] Voir notamment : https://www.jewishvirtuallibrary.org/jewish-voting-record-in-u-s-presidential-elections

[8] Matthew Rozsa, “Donald Trump and the Jews: He’s Exactly why Most of us Vote for Democrats”, Salon, 24 août 2019, https://bit.ly/34fRxip (consulté le 1er septembre 2019).

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Résultats de l’élection présidentielle américaine de 2016, publié par CNN politics : https://edition.cnn.com/election/2016/results/exit-polls  (consulté le 1er septembre 2019).

[12] Felicia Sonmez & John Wagner, “Trump Says Any Jewish People Who Vote for Democrats Are Showing ‘Great Disloyalty’ or ‘Lack of Knowledge’ The Washington Post, 20 août 2019, https://wapo.st/2Ulm8GV (consulté le 1er septembre 2019).

[13] Fredericks.

[14] Les origines de Cortez la relient à la colonie américaine de Porto-Rico, dans la mer des Caraïbes, mais elle est née dans l’État de New York, dont elle représente l’une des circonscriptions à la Chambre des représentants. Ayanna Presley, de la minorité noire, est née dans l’État d’Ohio et elle représente une des circonscriptions de l’État du Massachusetts. Tlaib, qui est d’origine palestinienne, est née dans l’État du Michigan, où elle a été élue dans l’une de ses circonscriptions, elle aussi siège à la Chambre des représentants. La quatrième, Ilhan Omar, est née en Somalie et est arrivée aux États-Unis comme immigrante alors qu’elle était encore enfant. Elle a obtenu la nationalité américaine et représente aujourd’hui une des circonscriptions de l’État du Minnesota.

[15] Barbie Latza Nadeau, “Trump’s Tirade: Tells Dem Congresswomen to Leave U.S.”, The Daily Beast, 14 janvier 2019, https://bit.ly/34fPTxf (consulté le 1er septembre 2019).

[16] Aiden Pink, “FACT CHECK : Did Democratic Presidential Candidates Really Boycott AIPAC ?”, The Forward, 27 mars 2019, https://bit.ly/32lBq17 (consulté le 1er septembre 2019).

[17] Nielson Scarborough, “American Views of the Israeli-Palestinian Conflict”, University of Maryland Critical Issues Poll, décembre 2018, https://bit.ly/2C8lqp (consulté le 1er septembre 2019).

[18] “Republicans and Democrats Grow Even Further Apart in Views of Israel, Palestinians”, Pew Research Center, 23 janvier 2018, https://pewrsr.ch/2ZJnyw2 (consulté le 1er septembre 2019).

[19] Jonathan Martin, “Prominent Democrats Form Pro-Israel Group to Counter Skepticism on the Left”, The New York Times, 28 janvier 2019, https://nyti.ms/2FT4FBr (consulté le 1er septembre 2019).

[20] Lisa Mascaro, “AP Interview: Pelosi Assails ‘Weakness’ of Trump, Netanyahu”, AP, 17 août 2019, https://bit.ly/34kmq5E (consulté le 1er septembre 2019).

[21] Matt Viser & Rachael Bade, “A Toxic Rift Opens between Democrats and Israel after the Nation Refuses Entry to Two Members of Congress”, The Washington Post, 16 août 2019, https://wapo.st/34fkStt (consulté le 1er septembre 2019).

[22] Jonathan Swan & Barak Ravid, “Scoop : Trump Tells Advisers Israel Should Bar Entry to Reps. Omar and Tlaib”, AXIOS, 10 août 2019, https://bit.ly/30On1tT (consulté le 1er septembre 2019).

[23] Mike Lillis, “WHIP LIST: 56 Democrats to Skip Netanyahu Speech to Congress”, 9 février 2015, https://bit.ly/2zK5TK5 (consulté le 1er septembre 2019).

[24] Krauss.

[25] Viser & Bade.

[26] Cristina Marcos, “Omar Says US should Reconsider Aid to Israel”, The Hill, 19 août 2019, https://bit.ly/2lg2XRn (consulté le 1er septembre 2019).

[27] Sam Brodey, “Israel’s Snub of Ilhan Omar and Rashida Tlaib Is a Gift for the BDS Movement”, The Daily Beast, 18 août 2019, https://bit.ly/2liyzpw (consulté le 1er septembre 2019).

[28] Joe DePaolo, “Trump Called Out For Deriding Most Jews in America as Ignorant or Disloyal: ‘Blatantly Anti-Semitic’”, MSN, 21 août 2019, https://bit.ly/2kb7vbJ (consulté le 1er septembre 2019).

[29] Ibid.

[30] Sonmez & Wagner.