Le Covid-19, miroir des inégalités internationales

Campagne camp Syrie I wish I can
Campagne "I wish I can", page Twitter de The White Helmets
Print Friendly, PDF & Email

Par Racha Abazied

Avec le confinement, deux milliards et demi de personnes sur Terre vivent une situation inédite, mais la peur du virus et la manière dont nous vivons ce confinement ne sont pas les mêmes pour tous. Sans surprise, le virus révèle les inégalités sociales mais aussi internationales : le Covid-19 ne se vit évidemment pas de la même manière aux États-Unis, en Europe ou au Moyen-Orient.

Le président Macron, lors de son discours du 16 mars dernier, a répété à plusieurs reprises : « Nous sommes en guerre. » Si ce mot de « guerre » évoque ici une lutte contre un ennemi invisible et sournois qui ne connaît pas les frontières, tue des milliers de personnes et paralyse l’économie planétaire, il résonne différemment dans la tête de ceux qui ont vécu, ou vivent encore, le cauchemar que constituent les « guerres » véritables.

Pour ne parler que du monde arabe : Syriens, Libyens ou Yéménites l’endurent encore. Pour ces populations, le mot évoque des images d’enfermement d’une autre nature, les sous-sols où l’on s’abrite pour échapper aux bombes (Alep, Idlib), les écoles à la lumière de la bougie, ceux qui meurent de faim et par manque de soins dans des zones assiégées (Camp de Yarmouk ou la Ghouta). Comment ne pas songer aussi à ceux qui croupissent dans les geôles de régimes tortionnaires et autoritaires en Égypte ou en Syrie et qui se partagent une cellule de 2 mètres carrés à 9 ou 10 personnes sans que de tels drames n’induisent de véritable prise de conscience collective ou de remise en question des priorités en matière de politique internationale ?

Respecter les « distances sociales », restez chez soi, maintenir une hygiène de vie… Autant d’injonctions inconcevables pour une grande partie de la population mondiale qui n’a pas le luxe de se poser la question du danger de ce virus invisible. Car il faut bien faire face à d’autres fléaux, à d’autres urgences toutes aussi vitales.

Que signifie le coronavirus pour un réfugié vivant dans un camp de fortune sur l’île de Lesbos où s’entassent plus de 23 000 personnes dans des conditions sanitaires épouvantables, ou dans le camp de Moria (Grèce) où la dengue et le choléra font déjà des ravages ? La situation est aussi explosive dans les camps informels de la plaine de la Bekaa où il est impossible de recenser le nombre de personnes contaminées, ou encore pour les 500 000 déplacés ayant fui les bombardements récents d’Idlib. Que signifie être atteint du Covid-19 pour qui n’a pas de toit, qui a perdu trois ou quatre membres de sa famille, un bras, une jambe dans une guerre ? Et dans une moindre mesure, que signifie le Covid-19 pour un Libanais poussé à braver l’enfermement pour crier son droit à se nourrir ? Ou pour un Palestinien confiné depuis plus d’une décennie dans une grande prison à ciel ouvert, la bande de Gaza où s’entassent plus de 2 millions de personnes ?

Inégalité, injustice : ainsi va l’ordre mondial. Le Covid-19 joue à ce titre un rôle de révélateur, au sens photographique du terme, d’une inégalité fondamentale face à la vie, que les ressorts du système international échouent toujours plus à corriger. Révélateur aussi d’existences broyées de populations ignorées par les radars d’une communauté internationale qui s’est montrée à maintes reprises incapable de mettre fin à des conflits sanguinaires et qui continue à regarder incrédule des migrants se noyer sur ses côtes.

Si le temps n’a pas été suspendu pour tout le monde, en particulier pour les victimes de la guerre et de l’injustice, ce temps d’arrêt dans la course effrénée à la mondialisation a cependant permis à des millions de personnes confinées de chercher un sens à leur existence, à leur manière de travailler, leur rapport à leur prochain, à la nature qui les entoure, de questionner leurs attentes et responsabilités.

Pouvons-nous encore agir pour changer de système, d’éthique, de manière de vivre ? Certains veulent y croire, d’autres plus sceptiques avancent l’hypothèse d’un monde encore plus replié sur lui-même, élevant des murs et des frontières, plus xénophobe, plus populiste, plus inégal encore. Certes, on imagine mal à l’heure actuelle, l’économie néolibérale, basée sur la consommation et la croissance constante ne pas reprendre du service. Mais osons espérer qu’il restera quelque chose, une trace indicible, un sentiment d’inquiétude qui nous obligera à rester vigilants, à refuser l’aliénation, à rejeter les injonctions absurdes. Si la remise en cause ne se fait pas au niveau global, elle se fait déjà de manière silencieuse pour beaucoup à une échelle plus réduite, celle des individus, des petites communautés. Et les changements qui ont un impact sur la vie des citoyens se font le plus souvent par le bas, grâce à une société civile plus consciente, plus politisée, celle qui a poussé des millions d’Arabes dans les rues pour manifester leur colère contre leurs oppresseurs, celle qui partout n’a plus confiance dans le « système » et qui n’obéira plus aveuglément à ses dirigeants en leur donnant un blanc-seing.