Tunisie : le jasmin ne doit pas se faner

Date de publication : 01/09/2021
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Jasmin

Álvaro de Vasconcelos
Ex-directeur de l’Institut d’Études et de Sécurité européen

Lorsque, le 25 juillet en Tunisie, le président Kaïs Saïd a orchestré ce qui était, de fait, un coup d’État, le message était clair : le populisme autocratique est une menace sérieuse pour la démocratie. Mais ne nous faisons pas d’illusions, l’avenir de nos démocraties est également en jeu.

Que s’est-il passé ?

Le 25 juillet 2021, le président Kaïs Saïd a déclaré l’état de d’urgence invoquant l’article 80 de la Constitution, et a suspendu l’Assemblée des représentants du peuple. Toutefois la Constitution prévoit que, l’Assemblée ne peut être suspendue, car elle est considérée comme étant « en session permanente » et, par conséquent, hors de portée du président.

Dans un abus manifeste de pouvoir, le président (malgré sa précédente carrière d’universitaire et de constitutionnaliste) a démis le Premier ministre de ses fonctions, suspendu le parlement pour trente jours, levé l’immunité des parlementaires et s’est octroyé le pouvoir exécutif. Dans un premier temps, il avait même cherché à s’arroger l’autorité judiciaire, avant de faire marche arrière car, sept ans après la promulgation de la Constitution, et en partie à cause de la résistance présidentielle de ces derniers mois, la Tunisie n’avait toujours pas établi de Cour constitutionnelle. L’Assemblée ayant donc été illégalement suspendue, plus aucune autorité ne pouvait contrebalancer le pouvoir présidentiel. Au départ, même les forces armées semblaient avoir rompu avec leur neutralité politique traditionnelle, car le président avait annoncé détenir le soutien des représentants de l’armée et des forces de sécurité.

Yadh Ben Achour, l’un des constitutionnalistes les plus réputés de Tunisie et chef de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique, qui avait été chargé de réformer la constitution tunisienne après la révolution du Jasmin en 2011, a qualifié l’action présidentielle de « coup d’État ». La fermeture des bureaux de la chaîne de télévision qatarie Al Jazeera à Tunis, l’arrestation de parlementaires accusés de corruption et le recours à des tribunaux militaires pour les juger n’ont fait que confirmer son inquiétude. S’il subsistait encore des doutes sur la nature anti-démocratique des mesures prises, celles-ci disparaissaient le 24 août avec la décision de Kaïs Saïd de « prolonger indéfiniment les mesures d’exception concernant le gel des activités du Parlement ainsi que la levée de l’immunité de tous les députés ». 

Les circonstances 

Kaïs Saïed, un néophyte en politique, a été élu par une majorité de 73 %, avec un taux de participation de 49 à 55 %, lors du deuxième tour de l’élection présidentielle de septembre 2020, grâce à un discours populiste, messianique, anti-partis et anti-parlementaire. Il a cherché à mettre en place une présidence exécutive à la place de l’actuel régime constitutionnel semi-présidentialiste, donnant une place très importante au Parlement, inspiré par le système portugais et visant à empêcher la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d’un seul homme. 

À l’époque, son programme électoral avait profité des difficultés des institutions démocratiques tunisiennes à résoudre les graves problèmes sociaux et économiques qui ont conduit à la chute de la dictature de Ben Ali, tels que le chômage des jeunes, la misère et la faim dans les zones rurales, en particulier à l’intérieur du pays par opposition aux régions côtières, situation maintenant aggravée par la pandémie. Toutefois, sa rhétorique anti-partis rappelle de manière préoccupante celle qui a porté au pouvoir des dictateurs en Europe dans les années 1930 et en Amérique latine dans les années 1960.

Le coup d’État du président Saïd a été salué par la rue, reflétant le mécontentement d’une partie importante de la population à l’égard des partis politiques et d’un parlement où la fragmentation partisane rend le consensus de plus en plus difficile. Mais le seul soutien populaire à un coup d’État ne le rend pas légitime pour autant, en particulier dans un pays censé être régi par l’État de droit et la Constitution.

Or, il existe depuis longtemps des tensions entre le mouvement islamiste dominant en Tunisie, malgré son adhésion à la politique démocratique, et la pléthore de partis laïques qui s’en méfient de manière intrinsèque. S’ajoute à cela que la vieille garde, aujourd’hui rassemblée autour d’Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre, cherche également à dominer le paysage politique. La corruption, a également refait surface. Nabil Karaoui, candidat à la présidence et leader de Qalb Tounis (« cœur de la Tunisie »), le deuxième plus grand parti de l’Assemblée, a été arrêté à plusieurs reprises pour ce motif.

L’inquiétant silence européen

Il n’est pas surprenant de constater que la décision du président de concentrer tous les pouvoirs entre ses mains a été soutenue par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. En effet, le succès de la démocratie tunisienne a toujours été considéré comme une menace par les dictatures du Moyen-Orient, en particulier celles du Golfe, car il constitue un exemple dangereux de l’existence d’alternatives à leurs régimes despotiques. Par conséquent, les démocrates tunisiens doivent espérer, en cette période de crise, qu’ils trouveront un soutien dans les démocraties d’Europe et d’Amérique du Nord.

L’Union européenne (UE), en particulier, a été le principal partenaire politique et économique de la Tunisie en termes de commerce et d’aide. C’est encore l’UE qui avait soutenu la Tunisie dans les moments de crise, comme cela s’est produit en 2013 lorsque l’Assemblée constituante semblait sur le point de s’effondrer. La Commission européenne et les États européens, ont alors contribué à une solution démocratique à la crise.

Aujourd’hui, l’analyse qui prône l’éradication du parti islamiste Ennahda, au motif que la crise actuelle est une conséquence du conflit opposant les héritiers de la laïcité occidentale à « l’islamisme politique », doit être rejetée comme une approche totalement antidémocratique et vouée à l’échec. Même si, de manière générale, l’Union européenne continue de troquer la démocratie contre la sécurité au niveau de ses affaires extérieures, contrairement à ce qu’elle avait promis en 2011, la Tunisie a été l’exception jusqu’à présent, et cette exception doit être préservée. Certains hauts responsables de l’UE ont appris à connaître Ennahda et savent que le parti n’a pas de projet théocratique, qu’il s’agit certes d’un parti conservateur, mais aussi démocratique. Par ailleurs, Rached Ghannouchi, le leader d’Ennahda, a toujours privilégié le compromis, tirant les leçons des expériences de la guerre civile algérienne dans les années 1990 et des conséquences politiques pour les Frères musulmans lorsqu’ils étaient au pouvoir en Égypte. Le rôle d’Ennahda, notamment celui de la défunte féministe islamique, Meherzia Labidi, au sein de l’Assemblée constituante et son implication dans la rédaction de la constitution démocratique démontrent clairement que tel a été le cas.

La transition tunisienne a mis au défi tous les partis politiques du pays. Ennahda survit, mais au cours des neuf années qui ont suivi le début de la démocratisation, le parti a perdu le soutien de plus de la moitié de son électorat initial et cette érosion de sa popularité l’a rendu beaucoup plus vulnérable. Inévitablement, l’échec des politiques sociales et économiques des gouvernements auxquels le parti a participé, a eu un « coût politique » qui s’est traduit par son passage dans l’opposition. Cependant, le considérer comme « illégal », comme le proposent aujourd’hui les dictatures du Moyen-Orient, signifierait la fin de la démocratie en Tunisie. Il est donc indispensable que l’Union européenne assume un rôle de médiateur dans la crise tunisienne, en favorisant le dialogue entre le président Saïd et les partis politiques. L’Europe ne peut se contenter de demander « le rétablissement de l’activité parlementaire » ; elle doit insister sur le fait que l’interruption du processus démocratique aura de graves conséquences sur les relations avec l’UE, notamment en ce qui concerne le soutien financier qu’elle apporte au pays.

L’Union européenne devrait également consulter l’administration Biden pour trouver une réponse à la très grave crise de la démocratie en Tunisie, comme elle l’a fait dans le cas biélorusse. Car les Tunisiens n’ont pas moins le droit à la liberté que les Européens ! Enfin, une fois la légalité constitutionnelle rétablie en Tunisie, l’UE devrait aller plus loin dans le soutien qu’elle apporte déjà à la Tunisie, pour l’aider à faire face aux graves crises économiques, sociales et pandémiques auxquelles elle est confrontée.

La société civile tunisienne, notamment l’Union générale tunisienne du travail, qui a été l’un des quatre groupes de la société civile à recevoir le Prix Nobel de la paix en 2015 pour son rôle dans la résolution de la crise de 2013, sera une fois de plus déterminante dans la résolution de la crise actuelle. Pourtant, la prudence avec laquelle elle a réagi reflète l’insatisfaction de la société à l’égard des partis politiques et la difficulté pour la gauche tunisienne, qui adhère aux principes de la laïcité française, d’accepter, encore aujourd’hui, l’intégration d’un parti d’inspiration islamiste dans le jeu démocratique. Tout porte à croire, qu’ils ne commettront pas le même faux pas que certains libéraux égyptiens. En effet, ces derniers avaient soutenu le coup d’État du général Al-Sissi en juillet 2013, croyant aux promesses de l’armée d’une suspension temporaire de la démocratie. Ils sont aujourd’hui les victimes de sa répression brutale et continue.

Les démocrates tunisiens savent que le retour à un régime autoritaire ne résoudra pas leurs problèmes sociaux et économiques immédiats. La précarité et les privations de liberté sous l’ère Ben Ali sont encore bien présentes dans les esprits. Quant aux démocrates européens, ils doivent comprendre que ce qui est en jeu les concerne aussi directement. Car l’effondrement de la liberté en Tunisie sera une victoire pour le populisme qui menace toutes nos démocraties. En 2011, la révolution du Jasmin a déclenché une vague démocratique dans le monde arabe. Du Maroc à la Syrie, des millions de citoyens ont réclamé la liberté, la justice et la dignité. La révolution tunisienne, malgré ses innombrables revers, a été la seule à triompher et à maintenir en vie l’espoir démocratique de la société civile des pays arabes. Pourtant, si la chanson du brésilien Chico Buarque, avait trop prématurément affirmé en 1974 que l’œillet portugais s’était fané, ce même danger guette aujourd’hui le jasmin tunisien qui menace de se faner à son tour. Alors, ne laissons pas, si cela est encore en notre pouvoir, le jasmin dépérir.

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