La France n’a pas le monopole de « l’expression de l’Universel »

Entretien avec François Burgat autour de sa conférence « La France face à la radicalisation »

François Burgat
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Propos recueillis par Claire Talon

Le 3 octobre 2019, quatre policiers français ont été assassinés dans l’enceinte de la Préfecture de Police de Paris par un fonctionnaire « radicalisé » : ces évènements peuvent-ils être considérés comme un tournant dans la lutte antiterroriste ?

François Burgat : Si les évènements dits de la Préfecture de Police de Paris constituent un tournant dans la gestion par les autorités françaises des phénomènes de radicalisation, c’est en ce qu’ils ont donné lieu à un véritable dérapage de la perception officielle de la question. L’unanimisme du gouvernement sur le sens et les suites à donner à cet évènement se sont traduits pour la première fois par des incitations officielles à dénoncer les individus sur la base de signes relativement banals d’appartenance à l’islam. Le gouvernement a spectaculairement consacré ainsi une posture de toujours face l’altérité radicale : sur-idéologiser la matrice de la radicalisation pour mieux en occulter la dimension politique et, ce faisant, la part de responsabilité des non-musulmans.

Sur quels présupposés cette lecture française du phénomène de radicalisation repose-t-elle ?

François Burgat : Il s’agit là d’un biais typiquement français : confondre délibérément la couleur culturelle du lexique (en l’occurrence « islamique ») employé pour exprimer l’hostilité avec l’origine et la nature des revendications elles-mêmes. L’« intérêt » d’une telle approche est qu’elle permet de délégitimer l’Autre en enfermant l’explication de son comportement dans une lecture seulement religieuse. On tend ainsi en France à se focaliser sur le « comment » de la radicalisation pour mieux évacuer notre incapacité absolue à nous interroger sur le « pourquoi ». Nier la matrice politique de l’agenda de la personne radicalisée pour ne mettre le curseur que sur la variable idéologique permet ainsi de s’exonérer de toute interaction avec l’origine et la responsabilité de la violence : un tel mécanisme rend impossible ce regard introspectif qui nous permettrait de percevoir l’implication des non-musulmans dans ce processus de la « radicalisation ».

En quoi est-il légitime de considérer que le gouvernement français porte une part de responsabilité dans les violences terroristes ?

François Burgat : La radicalisation n’est pas le péché de « l’Autre ». C’est un processus complexe qui requiert un « partenaire » : on se radicalise « contre » un environnement donné. Contre un environnement qui, pour le sens commun, n’est a priori pas impliqué alors que… rien n’est moins sûr. Envisager la question de « la radicalisation », c’est donc envisager celle de la totalité des acteurs politiques en présence et non seulement les musulmans.

Hélas, cette compréhension objective rationnelle se heurte en France aux exigences électoralistes qui conditionnent l’action des élites soucieuses d’être réélues. En 2015, après les attentats du Bataclan, le candidat Emmanuel Macron avait essuyé une volée de bois vert d’une partie de la classe politique pour avoir osé déclarer que [dans de tels évènements] « Nous avons une part de responsabilité »[1]. Il avait également accepté d’évoquer en termes de « crimes contre l’humanité » les violences coloniales commises par la France sur la rive sud de la Méditerranée. Quand on accepte de telles prémisses, la porte de l’investigation rationnelle du phénomène de la radicalisation demeure ouverte. Hélas, le 8 octobre dernier, lucidité et réalisme ont été balayés par le Président Macron. Il a définitivement omis en effet l’idée que les non-musulmans de France puissent avoir cette part de responsabilité dans le phénomène terroriste. Pour Macron comme pour quasiment toute la classe politique, la variable idéologique (c’est-à-dire « l’islam radical » des terroristes) borne désormais la réflexion. Pourtant, exemple parmi d’autres que nous avons parfaitement occulté, les auteurs de l’assaut contre le Bataclan, au cours des négociations menés avec eux, ne demandaient rien qui ait trait à leur « islam radical » ou à notre attirance pour le bon vin ou la démocratie ! Leurs exigences étaient tout simplement… le retrait de Syrie de l’armée française.

Certes, ce raidissement anti-musulman traverse effectivement l’Europe tout entière mais nous sommes nettement « en tête », notamment par notre arsenal juridique sur le voile qui nous isole à peu près complètement du reste de l’Europe.

Pourquoi cette spécificité négative française ?

François Burgat : Plusieurs pistes d’explication. D’abord, à la différence de ce qui s’est passé dans le monde anglo-saxon, le processus révolutionnaire français a érigé la rupture avec l’Église – et par extrapolation, avec la croyance religieuse – en point de passage obligé de l’entrée dans la modernité politique. Cela explique notamment que des féministes françaises puissent dénier aujourd’hui à une femme perçue comme « religieuse » le droit de participer à la dynamique de libération de la femme. « Peut-elle être des nôtres, celle qui ne renie pas sa religion comme nous autres » ?

Les Français sont en réalité convaincus qu’ils détiennent le monopole de la « juste trajectoire » de la libéralisation politique. Ils n’ont pas encore accepté que cette trajectoire et notamment le rôle de l’appartenance religieuse, puissent être différents au Sud de la Méditerranée. En fait, nous avons très régulièrement confondu les valeurs universelles avec les références culturelles qui sont mobilisées pour légitimer ces valeurs. Pour légitimer des valeurs effectivement universelles (justice sociale, droits humains, etc.) chaque groupe d’appartenance mobilise des éléments de son patrimoine historique propre. Dans le monde arabo-musulman, l’appartenance religieuse, ancrage des identités des sociétés occupées, n’a pas joué le rôle de frein ou d’obstacle aux luttes d’émancipation coloniale. Au cours de cette lutte anticoloniale, les colonisés n’ont pas eu à se défaire de leur appartenance religieuse, bien au contraire. Il a donc bien existé « au Sud » une trajectoire d’émancipation qui ne passait pas par la rupture avec l’appartenance religieuse. Le rapport entre ces deux phénomènes n’est donc pas le même au Nord et au Sud de la Méditerranée. C’est un piège intellectuel constant dans notre relation au monde musulman : nous pensons avoir le monopole du lexique qui donne accès à l’universel. L’aventure coloniale française a reposé sur l’imposition de ce prétendu monopole à l’inverse des Anglo-Saxons qui ne se sont pas aventurés pour leur part sur le terrain de l’imaginaire culturel. Conduite par la France, l’entreprise de colonisation a été largement une entreprise de décervelage culturel : « nos ancêtres les Gaulois », devaient réciter les élèves algériens ! Les plus durables (et les moins visibles) des conséquences de la colonisation sont sans doute non point d’ordre politique ou économique mais bien d’ordre culturel.

Même la gauche française refusant de comprendre que nous avons perdu ce « monopole d’expression de l’universel » dont nous nous sommes crus dépositaire pendant la période coloniale s’intoxique par l’idée qu’elle serait la seule à disposer du lexique capable de défendre les revendications sociales. Or, il se trouve que (comme l’ont fait notamment, en Amérique latine, les tenants de la théologie de la libération) on peut tout à fait promouvoir la justice sociale au nom de l’interprétation d’une croyance religieuse : mais cela, la vieille gauche française ne parvient manifestement pas à le comprendre.

Pourtant, la fracture anti islamiste primaire traverse aussi les sociétés maghrébines…

François Burgat : Oui, inévitablement, une partie des élites arrivées au pouvoir immédiatement après les indépendances, produites par l’appareil scolaire français, étaient effectivement « acculturée » à une grille de lecture qui « folklorisait » en quelque sorte et marginalisait la culture musulmane. Et c’est le second facteur explicatif de la posture actuelle des élites françaises : nous avons tendance à n’établir le contact qu’avec ceux-là, un bord – devenu très minoritaire – de cette bien réelle fracture. Nous ne savons parler en réalité qu’à ceux « qui nous ressemblent », et qui, dans la langue que nous comprenons nous disent… Ce que l’on a envie d’entendre, à savoir leur peur de cette génération islamiste que nous redoutons autant qu’eux.

Le « politiquement correct » français à l’égard du phénomène de l’islam politique en arrive ainsi à être tout à fait déconnecté de la réalité. Pour en comprendre la raison, il faut prendre le temps d’inventorier ceux qui sont aujourd’hui les médiateurs de notre perception des enjeux « islamiques » dans les dynamiques politiques du monde. On aime certes demander tout d’abord leur avis aux « Arabes » eux-mêmes, mais pas à n’importe lesquels : pour nous expliquer le monde musulman, on a ainsi un premier faible pour les minorités chrétiennes. Ensuite, nous avons depuis toujours fait confiance aux gauches arabes, dont nous sommes intuitivement plus proches. Ce sont elles qui nous « expliquent » qui sont ces islamistes qui les ont inexorablement marginalisés. Sans surprise, ces gauches arabes ont logiquement besoin d’exporter une histoire de leurs défaites politiques qui leur soit plus favorable. Pour Jean Luc Mélenchon, la compréhension du monde musulman tout entier passe ainsi par le filtre du petit « Front Populaire » tunisien qui n’a plus réuni, aux dernières élections législatives tunisiennes, que moins de 1,5 %, de l’électorat. Notre (in) compréhension des dynamiques islamistes est ensuite fondée sur les « conseils » éclairés des autocrates arabes (Hassan II, Ben Ali, Hosni Moubarak, Bouteflika, puis Sissi et ses sponsors émiratis et saoudiens…) à qui nous demandons de nous « expliquer » les mécanismes qui fabriquent ceux qui les menacent. Aujourd’hui, la Ligue Islamique (sous influence saoudienne) peut venir à Paris, aux côtés de nombreuses officines émiraties, encourager la lutte des Européens « contre l’islam politique »[2] et ainsi, la criminalisation des partis islamistes sortis vainqueurs des unes des printemps arabes… C’est à dire ces courants dont la popularité les menace ! Pour achever leurs objectifs de politique intérieure, ils n’hésitent pas à surfer très cyniquement sur l’islamophobie européenne. Last but not least, les Israéliens veulent eux aussi imposer une lecture seulement idéologisée de l’agenda de ces « islamistes » du Hamas qui leur résistent et le feraient non point du fait de l’épouvantable occupation qu’ils leur infligent mais du seul fait de leur lecture « radicale » de l’Islam !

De quels leviers dispose-t-on faire évoluer ces représentations ?

François Burgat : Il y en a certainement plusieurs. L’un d’entre eux serait d’exposer plus systématiquement ce moment de l’histoire de France sous les projecteurs de la planète. Il faut rappeler à ces élites françaises que la présence musulmane sur le sol national est intimement liée à leurs politiques passées – coloniales puis migratoires. Et qu’il est donc parfaitement inacceptable qu’elles se croient aujourd’hui en droit d’affirmer très officiellement à la face du monde que « le voile (islamique) n’est pas désirable dans notre société ». Une telle crispation identitaire est en train de causer à l’image et donc à l’influence de notre pays un préjudice dont ils ne mesurent manifestement pas les ravages. Mais voudront-ils entendre ?

Il faudrait également, dites-vous, « taper aux urnes » ?

François Burgat : Oui ! Quel que soit le degré d’implication des formations politiques dans la poussée islamophobe – la gauche se rapprochant inexorablement de l’extrême droite – celles-ci devraient être plus systématiquement rappelées aux pertes que leurs concessions électoralistes à l’extrême droite pourraient leur occasionner. Cette démarche devrait être non point seulement celle de l’électorat musulman – où le taux d’abstention est souvent élevé – mais de tous ceux – de toutes croyances, y compris l’athéisme – qui condamnent cette dérive et devraient le faire plus systématiquement sentir à leurs élus de tous bords.


Notes :

[1] Voir : « Emmanuel Macron : la France a « une part de responsabilité » dans le « terreau » du djihadisme », Le Monde du 22 novembre 2015 : https://www.lemonde.fr/attaques-a-paris/article/2015/11/22/emmanuel-macron-la-france-a-une-part-de-responsabilite-dans-le-terreau-du-djihadisme_4815087_4809495.html

[2] Cf. « Une conférence de la Ligue islamique mondiale organisée à Paris sous les critiques », La Parisien, 13 septembre 2019 : http://www.leparisien.fr/societe/une-conference-de-la-ligue-islamique-mondiale-organisee-a-paris-sous-les-critiques-13-09-2019-8151684.php