États-Unis, Israël et Arabie Saoudite : la dialectique du maître et de l’esclave

Compte rendu de l'intervention de Dominqiue Vidal lors de la soirée du CAREP Paris du 5 novembre 2019

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Yossi Verter, un collaborateur du quotidien Haaretz, a commenté ainsi les élections israéliennes d’avril et de septembre : « Benyamin Netanyahou n’a jamais été aussi près de perdre le pouvoir. »[1]

La semaine que je viens de passer avec 35 élus français en Israël et en Palestine confirme cette appréciation. L’ex-Premier ministre a échoué à former un nouveau gouvernement. Benny Gantz s’est attelé à son tour à la tâche. Il vient de recevoir les représentants de la Liste unie, de faire diffuser une photo de cette rencontre ainsi qu’un communiqué soulignant la nécessité de retourner à la négociation.

Si Netanyahou était inculpé d’ici à la mi-décembre, le ralliement d’une partie des députés du Likoud pourrait même permettre la constitution d’une coalition majoritaire.

Dans cette défaite désormais possible de Netanyahou, un facteur aurait joué un grand rôle : le sentiment que Donald Trump a cessé de lui obéir.

 

Certes, depuis bien longtemps, les États-Unis ne sont plus les seuls maîtres du monde, et a fortiori les autres pays leurs esclaves. Mais la dialectique chère à Hegel pose une question majeure et actuelle : dans la relation qu’entretient Washington avec ses alliés, qui dirige qui ?

C’est le dernier exemple en date de la problématique à laquelle nous avons consacré, Olivier Da Lage et moi, notre contribution commune à l’édition 2020 de L’État du monde[2] : la complexité des relations entre les États-Unis d’un côté, Israël et l’Arabie saoudite de l’autre. Et nous avons placé cette réflexion sous le signe de la « dialectique du maître et de l’esclave » chère à Hegel. Dans sa Phénoménologie de l’esprit, le philosophe allemand montre comment le maître dépend de l’esclave autant que l’esclave dépend du maître. Certes, depuis bien longtemps, les États-Unis ne sont plus les seuls maîtres du monde, et a fortiori les autres pays leurs esclaves. Mais la dialectique chère à Hegel pose une question majeure et actuelle : dans la relation qu’entretient Washington avec ses alliés, qui dirige qui ?

Washington fait partie, avec Moscou, des capitales qui ont le plus contribué à la naissance d’Israël. Après-guerre, les États-Unis accompagnent les aspirations de l’exécutif sioniste en faisant pression sur les Britanniques afin qu’ils annulent les dispositions de leur Livre blanc de 1939 réduisant l’immigration juive et les achats de terres. Puis ils se prononcent en faveur du partage de la Palestine, qu’ils défendront jusqu’en février 1948 : le secrétaire d’État George Marshall propose alors une tutelle internationale, enterrée dès la Déclaration d’indépendance du 14 mai 1948. Le soir même, le président Harry Truman reconnaît le premier l’État d’Israël.

Paradoxalement, les États-Unis et l’Union soviétique fixent un même objectif stratégique à leur soutien au partage puis, à des degrés divers, aux forces juives dans la guerre qui s’ensuit : ébranler l’hégémonie du Royaume-Uni au Proche-Orient. Et ce calcul se révèle juste. En vingt-trois ans, la fin chaotique du mandat britannique sur la Palestine fait tomber presque toutes les pièces du jeu britannique. Staline, réaliste, ne rêve évidemment pas que l’URSS prenne dans la région la place de l’Angleterre. Et Truman sait qu’il faudra du temps pour que Washington y parvienne. En attendant, il prend la main avec la Déclaration tripartite de mai 1950, par laquelle les États-Unis, le Royaume-Uni et la France garantissent le statu quo issu des armistices israélo-arabes de 1949.

En août 1948, le Premier ministre David Ben Gourion a d’ailleurs accueilli l’ambassadeur américain en déclarant : « Israël salue le soutien russe aux Nations unies, mais ne tolérera pas de domination soviétique. Non seulement Israël est occidental dans son orientation, mais notre peuple est démocrate et réalise qu’il ne peut devenir fort et rester libre qu’à travers la coopération avec les États-Unis. »[3] En 1949, il a obtenu un prêt américain de 100 millions de dollars. Et, l’année suivante, il s’est rangé dans le camp occidental lors de la guerre de Corée.

C’est l’époque où Paris devient l’allié stratégique du nouvel État, lui fournissant même les moyens nécessaires à la fabrication de la bombe nucléaire. Cet accord est conclu en pleine préparation de l’opération militaire dans laquelle la France se lance, avec Londres et Tel-Aviv, contre l’Égypte de Nasser après la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez en 1956. Le président Dwight Eisenhower siffle la fin de cette aventure. Entre-temps, Moscou a menacé les belligérants d’une riposte nucléaire. Bref, les deux plus grandes puissances sonnent le glas de l’ère coloniale et de la politique de la canonnière.

Non seulement les États-Unis ont donné le feu vert à l’offensive d’Israël en 1967, mais ils lui en ont fourni les moyens. Nécessité fera durablement loi : l’armée israélienne devra trouver un fournisseur alternatif pour les armes livrées par la France jusqu’à l’embargo décrété le 2 juin 1967 par le général de Gaulle. La nouvelle alliance deviendra stratégique : l’Amérique sera toujours aux côtés d’Israël, sans toutefois renoncer, pendant plusieurs décennies, à influer sur ses choix. Car les États-Unis ont l’ambition de trouver un « consensus stratégique » entre eux, Israël et les dirigeants arabes.

Le plus spectaculaire des bras de fer entre les deux « alliés stratégiques » se produit après la guerre du Golfe de 1991. Accusés de libérer le Koweït cinq mois après son occupation par l’Irak alors qu’ils n’ont rien fait pour les territoires palestiniens colonisés depuis vingt-quatre ans par Israël, les États-Unis organisent fin octobre, avec la caution de l’URSS finissante, la conférence de Madrid. Le Premier ministre israélien Yitzhak Shamir refuse d’y prendre part. Le secrétaire d’État James Baker se livre alors à un véritable chantage : la participation à la conférence conditionne l’obtention par Israël de la garantie de Washington pour le prêt de 10 milliards de dollars indispensable à l’intégration des Soviétiques, qui arrivent par centaines de milliers. Yitzhak Shamir participe donc à la brève cérémonie de Madrid, qui ne débouchera que sur des négociations multilatérales, auxquelles succéderont celles, bilatérales et secrètes, d’Oslo. La suite est connue. Reste la preuve – unique – qu’un président américain peut résister à la pression d’Israël et de son lobby.

Aucune de ces tensions ne remet réellement en question les liens qui unissent les deux États. Sur le plan diplomatique, les États-Unis sont toujours là ; au Conseil de Sécurité, leur représentant met son veto aux résolutions critiquant Israël. Par ailleurs, la Maison-Blanche se montre de plus en plus généreuse : depuis 1948, l’aide américaine à Israël a dépassé quelque 130 milliards de dollars. Et Donald Trump ajoute une rallonge de 200 millions de dollars au montant annuel de 3,8 milliards fixé sous Barack Obama, que la majorité des Américains juge pourtant excessif.

Prenant part à ce que l’on s’entête à nommer le « processus de paix », l’ami américain n’hésite pas à favoriser la gauche ou la droite israéliennes. Ainsi l’administration Bush (père) contribue-t-elle ouvertement à la victoire d’Yitzhak Rabin. Celui-ci assassiné, l’administration Clinton fait tout pour que Shimon Peres lui succède – en vain, car ce dernier s’obstine à perdre une élection gagnée d’avance, au profit de Benyamin Netanyahou, décidé à enterrer Oslo[4] avec Rabin. Washington s’en accommodera, comme elle tolérera, en 2000, le sabotage par Ehud Barak de tous les efforts de paix – avec la Syrie, le Liban et, pour finir, les Palestiniens.

Après l’échec du sommet de Camp David[5] et malgré la percée des négociations de Taba[6], l’élection d’Ariel Sharon, en février 2001, marque un premier tournant majeur. Car, sur fond de Seconde Intifada, le vieux général manipule habilement George W. Bush, au lendemain des attentats du 11-Septembre, en lui susurrant : « Notre Ben Laden, c’est Arafat. » Il obtient la caution de la Maison-Blanche pour une offensive anti-palestinienne inédite, avec reconquête militaire de la Cisjordanie et siège de Yasser Arafat, qui en mourra en 2004.

Un an plus tard, Ariel Sharon est remplacé par Ehud Olmert qui lance coup sur coup deux guerres – contre le Liban[7], puis contre la bande de Gaza[8] – soutenues par les États-Unis. Avec le retour au pouvoir de Benyamin Netanyahou, la droite israélienne affiche une ambition sans précédent : faire échec au nouveau président Barack Obama. Celui-ci a en effet osé afficher, dans son discours du Caire, le 4 juin 2009,[9] la volonté de revenir aux paramètres – officiels – de l’Amérique : « Les Israéliens doivent reconnaître que, tout comme le droit d’Israël à exister ne peut pas être nié, celui de la Palestine ne peut pas l’être non plus. »[10] Et de préciser : « Les États-Unis n’acceptent pas la légitimité de la continuation de la colonisation. »[11]

Après avoir fait mine d’accepter, dix mois durant, un moratoire sur la colonisation, le Premier ministre israélien, réélu en mars 2015, défiera son allié-ennemi jusqu’à la fin de son second mandat. Inimitiés personnelle et politique se conjuguent. Si bien qu’avant de passer la main, Obama permet, en s’abstenant, l’adoption par le Conseil de Sécurité, en décembre 2016, de la résolution la plus sévère contre la politique de colonisation de Tel-Aviv.

L’ère Trump marque un nouveau tournant historique : dans le couple États-Unis/Israël, c’est désormais ce dernier qui paraît diriger. L’Amérique transfère son ambassade à Jérusalem, coupe les vivres à l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA), se retire – comme son allié – de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) et ferme l’ambassade palestinienne à Washington. Mais l’alignement sur Tel-Aviv ne s’arrête pas là : comme Netanyahou, Trump mobilise contre Téhéran : non seulement il se retire de l’accord sur le nucléaire iranien, mais il cautionne les provocations israéliennes, y compris en Syrie. Et il emboîte le pas du Premier ministre israélien dans sa tentative d’alliance avec Mohammed Ben Salman (MBS) et les dirigeants arabes sunnites « modérés » contre l’« ennemi chiite ».

Si ce renversement tient en partie aux personnalités de Trump et Netanyahou, ses principaux facteurs sont structurels.

Le premier, c’est la crise du leadership américain. Tout en s’appuyant sur le soutien des États-Unis, Israël profite de leur affaiblissement relatif pour se rendre plus indispensable que jamais. Au point que, la ligne de Donald Trump étant ce qu’elle est, les dirigeants de Tel-Aviv savent que Washington n’aura guère d’autre choix que de les suivre.

Le deuxième facteur, c’est la montée en puissance de l’État juif. On savait que l’armée israélienne se classait depuis longtemps parmi les plus puissantes du monde. Mais c’est aussi vrai désormais de l’économie du pays : grâce à la croissance rapide qu’elle a réussi à maintenir malgré la crise, elle se classe à la huitième place mondiale, une performance remarquable pour un État de moins de dix millions d’habitants.

Troisième facteur, la quasi-disparition de l’interlocuteur palestinien. La guerre civile larvée entre Fatah et Hamas non seulement aide Israël, qui mise sur la fragmentation entre les différents groupes palestiniens, mais prive la communauté internationale d’un partenaire, alors même que celle-ci a massivement reconnu l’État de Palestine, l’accueillant à l’Unesco, à l’Assemblée générale des Nations unies et à la Cour pénale internationale. Ce suicide intervient au moment où l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) subit, on l’a vu, une énorme pression des États-Unis, abandonnée par le monde arabe sunnite dont la majorité des dirigeants, à l’instar du prince héritier Mohammed Ben Salman, envisagent de « vendre » – ouvertement désormais – la cause palestinienne… si leur opinion le leur permet.

Il est cependant un quatrième facteur : le poids grandissant du lobby pro-israélien. L’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), en particulier, exerce une influence considérable sur la classe politique, singulièrement du côté républicain. Cette force de frappe perd toutefois de son efficacité à mesure que la division de la communauté juive se fait plus sensible : non seulement la présidence Trump nuit à l’image du Parti républicain parmi les juifs, mais l’opposition à la politique israélienne d’une partie des démocrates et, plus largement, de la gauche s’affirme.

Cette évolution accroît d’autant le rôle de l’autre composante du lobby, les évangélistes, qui rassemblent plusieurs dizaines de millions d’Américains, quand les Juifs sont moins de six millions. Leur sionisme s’enracine dans une conviction religieuse profonde : le rassemblement des juifs en terre sainte et leur conversion conditionneraient le retour du Messie et la victoire des forces du Bien sur celles du Mal au cours de la bataille d’Armageddon…

Cette nouvelle dialectique se heurte néanmoins, au grand dam de Netanyahou, à la stratégie de plus en plus isolationniste de Trump : on avait cru à une sorte de Silverster Stallone, et voilà qu’il se mue en Aldo Maccione – comme ce dernier, il montre d’autant plus ses muscles qu’il ne les utilise pas :

      • Ce fut déjà le cas avec la Corée du Nord, qu’il menaça de détruire avant de reculer devant Kim Jong-un en présentant sa capitulation comme une victoire ;
      • Il en va de même dans les négociations avec les talibans, qui pourtant n’hésitent pas à multiplier simultanément les attentats meurtriers ;
      • En Syrie, le retrait des 2 000 derniers soldats US a permis l’intervention militaire turque et le retrait forcé des milices kurdes sans que la Maison Blanche ne s’en mêle réellement ;
      • Et que dire de l’absence de toute réaction militaire après l’attaque de drones contre la raffinerie d’Abqaïq, qui a paralysé la moitié de la production saoudienne d’hydrocarbures ?

Notes :

[1] Yossi VERTER, “Analysis: Israel election results: If Netanyahu’s right, get ready for a third general election” Haaretz, Tel-Aviv, 19 septembre 2019

[2] Bertrand BADIE et Dominique VIDAL, Fin du leadership américain ? L’Etat du monde 2020. Paris, La Découverte, 2019.

[3] Arnold KRAMER, « Soviet policy on Palestine 1947-1948 », Journal of Palestine Studies, vol. 2, no 2,‎ hiver 1973.

[4] Les accords d’Oslo ont été signés le 13 septembre 1993 en présence de Yitzhak Rabin, Premier ministre israélien, de Yasser Arafat, Président du comité exécutif de l’OLP et de Bill Clinton, Président des États-Unis. Ils sont le résultat d’un ensemble de discussions menées en secret, en parallèle de celles publiques consécutives à la Conférence de Madrid de 1991, entre des négociateurs israéliens et palestiniens à Oslo en Norvège, pour poser les premiers jalons d’une résolution du conflit israélo-palestinien.

[5] Le sommet de Camp David s’est tenu en juillet 2000 dans la résidence de Camp David en présence de Bill Clinton, président des États-Unis, de Ehoud Barak, Premier ministre de l’État d’Israël et de Yasser Arafat, président de l’Autorité palestinienne. Le refus de tout compromis substantiel par Ehoud Barak a entraîné l’échec du sommet.

[6] Le Sommet de Taba de 2001 s’est tenu du 21 au 27 janvier 2001 à Taba (Égypte). Après l’échec du sommet de Camp David et le déclenchement de la seconde Intifada, le président Clinton avait publié de nouveaux paramètres sur les différents points de la négociation. Les délégations israélienne et palestinienne parvinrent ainsi à un accord sur la plupart des questions. Mais Ehoud Barak avait démissionné et provoqué de nouvelles élections sans attendre ce rapprochement. D’où la victoire d’Ariel Sharon aux élections de février 2001.

[7] Grande offensive sur le Liban lancée le 12 juillet 2006.

[8] La guerre de Gaza débuta le  27 décembre 2008 et dura 22 jours.

[9] Intégralité du discours de Barack Obama au Caire : https://www.nytimes.com/2009/06/04/us/politics/04obama.text.html

[10] Ibid.

[11] Ibid.