Les courants politiques en Iran et le conflit entre religieux et politiciens

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L’Arab Center for Research and Policy Studies a publié récemment une deuxième édition revue et augmentée de l’ouvrage de Fatima al-Samadi intitulé Les courants politiques en Iran et le conflit entre religieux et politiciens. Elle y traite de la première décennie de la République islamique d’Iran, de la naissance du courant fondamentaliste à l’émergence du courant réformiste. Elle y propose par ailleurs une définition de ce que l’on a appelé le « Mouvement vert », le plus grand mouvement de contestation de l’histoire de la république islamique, en confrontant les différentes interprétations qui en ont été faites et en analysant l’influence du courant de Mahmoud Ahmadinejad et l’émergence du courant modéré en Iran.

Tour d’horizon des partis politiques iraniens

Composé de 543 pages, références et index compris, l’ouvrage est divisé en trois sections. La première, intitulée « L’Iran post-révolutionnaire : la diversité comme facteur de conflit », comprend deux chapitres.

Dans le premier, « Forces et partis politiques : axes de pensée et d’idéologie », l’auteur dresse un panorama politique de la société iranienne. Elle classe les différentes formations politiques en trois catégories : les forces islamiques (les partisans de l’ayatollah Khomeiny et du Parti de la République islamique), ainsi qu’un vaste réseau émanant des mosquées et des comités issus des husseiniyas[1] ; les organisations de gauche laïques et religieuses (le parti Toudeh et l’Organisation des fedayin du peuple iranien) ; les courants libéraux (le Hezb-e Mellat ou « Parti de la nation d’Iran » et le Nehzat-e Azadi ou « Mouvement pour la liberté de l’Iran »).

Dans le second chapitre, « La rhétorique de la révolution et son au-delà », la chercheuse retrace l’évolution de la rhétorique révolutionnaire iranienne au gré des événements qui ont agité le pays : du discours de la « défense sacrée » au discours fondamentaliste, en passant par celui de la construction et celui des réformes. « La rhétorique fondamentaliste, écrit Al-Samadi, s’est taillé une place de choix dans le discours politique, plus particulièrement ces dernières années, quand la rhétorique réformiste a commencé à montrer des signes de déclin et d’échec. Même si, foncièrement, cette rhétorique était présente dès le début, elle n’a été désignée à proprement parler comme “fondamentaliste” qu’en réaction au mouvement réformiste, qui lui qualifiait son rival de “conservateur”. »

Droite-gauche

La seconde section, intitulée « De la droite au fondamentalisme ; de la gauche au réformisme », comprend quatre chapitres.

Dans le troisième chapitre de l’ouvrage, « De la droite traditionnelle au fondamentalisme », la chercheuse affirme qu’en Iran, le camp de la droite est resté l’une des deux principales branches au pouvoir à la faveur de l’évolution de la situation politique après la révolution islamique, le camp adverse étant représenté par la gauche. Dans les années 1980 et jusqu’au milieu des années 1990, cette confrontation a structuré la scène politique, qui a substantiellement modifié l’approche, les discours et la terminologie des divers courants et tendances politiques en Iran et par conséquent leur division. C’est dans le contexte de ces transformations rhétoriques et fonctionnelles, et des confrontations partisanes multiformes que la droite iranienne, appelée « droite traditionnelle », donna par la suite naissance au « courant fondamentaliste » – courant que la terminologie arabe a coutume de qualifier de « conservateur ».

Le quatrième chapitre, « De la gauche islamiste aux réformistes », traite de la gauche traditionnelle et de la gauche moderne. Il aborde les principaux partis et associations politiques de gauche.

« La direction politique du mouvement réformiste a toujours agi dans le cadre de la loi et de la Constitution, ce qui l’a rendue prisonnière de la doctrine jurisprudentielle dominante. Pour sa part, elle n’a pas manifesté le désir de briser le monopole de cette dernière sur la scène politique, et ce parti pris a amplement contribué à freiner la construction d’un discours pertinent sur la société civile, le développement politique et la démocratie. Politiquement, la gauche a essuyé un échec. Incapable de proposer une doctrine économique et sociale cohérente, elle a consacré beaucoup de temps et d’efforts à disserter du “renforcement de la participation politique”, alors que la société iranienne avait d’autres priorités, comme la sécurité, l’économie, le bien-être et les libertés sociales. »

Couverture : Les courants politiques en Iran et le conflit entre religieux et politiciens

Fatima al-Samadi, Les courants politiques en Iran et le conflit entre religieux et politiciens,  Doha : ACRPS, 2e édition, 2019, 543 p.

Fatima al-Samadi

Fatima al-Samadi est une chercheuse jordanienne spécialiste de la question iranienne. Directrice de recherche à Al-Jazeera Center for Studies, elle y supervise les travaux portant sur l’Iran, la Turquie et l’Asie centrale. Titulaire d’un doctorat en sciences sociales, elle a consacré sa thèse aux contenus féministes dans le cinéma féminin iranien. Elle a travaillé comme maître-assistant au département de journalisme de l’université de Zarqa et à la faculté de journalisme de la Middle East University en Jordanie. Elle a publié plusieurs ouvrages et études, dont Tendances de la politique extérieure iranienne après l’accord sur le nucléaire : rôles et priorités (analyse de contenu), rapport, Doha : Al Jazeera center for studies, 2017 ; L’Iran vu par les élites : enquête d’opinion, dossier, Doha : Al Jazeera center for studies, 2016 et Des femmes dans la bataille politique, Aman : Jordan Ahli Bank, 2005. Elle a participé à la rédaction de L’Iran et les Arabes, ouvrage collectif, Doha : ACRPS, 2012.

Le Mouvement vert et Ahmadinejad 

La troisième et dernière section, intitulée « Au-delà de la dualité fondamentalistes-réformistes », comprend trois chapitres. Le cinquième chapitre de l’ouvrage, « Comment définir et interpréter le Mouvement vert iranien ? », traite de ce mouvement postélectoral qui a suivi l’élection présidentielle iranienne de 2009, de ses sujets de discorde avec les réformistes et des manifestations de Mashhad. Dans une partie titrée « Le Mouvement vert vu par le régime : une « sédition » drapée dans une révolution de velours vert », l’auteur montre comment le gouvernement a cherché à délégitimer le mouvement, ignorant sa dimension sociale et le réduisant à une « sédition », à une révolution de velours fomentée par l’étranger et surtout par les Américains, qui entre autres plans étaient accusés de manigancer une « guerre en douceur » contre le régime iranien. Pour les dirigeants des Gardiens de la révolution, le soutien reçu par le Mouvement vert aux États-Unis et dans le monde occidental était la meilleure preuve qu’une confrontation indirecte était à l’œuvre.

Dans le sixième chapitre, « Ahmadinejad et les fondamentalistes : si loin, si proche », l’auteure se penche sur le « phénomène Ahmadinejad », sa présidence et ses relations tendues avec le régime et les Gardiens de la révolution, qui ont viré à l’affrontement. Elle aborde également son mahdisme[2], l’ambiguïté de son discours sur la femme iranienne, ses relations avec les États-Unis et la façon dont ce dirigeant populiste a renoncé à la présidence sans pour autant quitter la scène politique iranienne.

Une pseudo-rhétorique

Dans le septième et dernier chapitre de son ouvrage, « Le courant modéré : une rhétorique ou pseudo-rhétorique », Al-Samadi s’intéresse aux termes « modération » et « développement » qui sous-tendent la rhétorique des modérés en Iran. Elle analyse les tentatives de ces derniers pour définir ce qu’est la modération et interpréter la notion de développement, et aborde le débat qui a animé leur courant sur les priorités du développement, les déterminants d’une politique extérieure modérée et la politique économique du courant modéré.

Cherchant à élaborer une critique de ce courant, elle écrit : « Le problème fondamental que soulèvent les thèses présentées par le courant modéré comme une rhétorique réside dans le fait qu’elles semblent dénuées des caractéristiques et des composantes mêmes de la rhétorique, notamment si l’on considère celle-ci comme un agencement de signifiés composé d’éléments linguistiques et non linguistiques, comme “les symboles et le tissu social” […], que tel ou tel courant peut manier dans le seul but de se faire connaître de la société et de rallier son soutien. Il s’agirait donc simplement de proposer une rhétorique alternative, comme si au fond les mots ne servaient qu’à alimenter un conflit entre des rhétoriques antinomiques, chacune cherchant à imposer sa propre sémantique. Or à cet égard, toute matière linguistique – entretiens, documents écrits, discours – joue un rôle fondamental dans la construction d’un réseau sémantique cohérent dans son ensemble comme dans ses détails. »

(traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols)


Notes :

[1] Lieux de culte utilisés pour les commémorations chiites.

[2] Mahdisme : croyance en une figure salvatrice, le « Mahdi », qui viendra sur terre à une époque critique pour purifier le monde de ses imperfections. Dans la tradition chiite, la figure du Mahdi se confond avec celle du Douzième Imam, ou douzième successeur du prophète Mohammed, qui est retiré dans un endroit inconnu depuis le IXème siècle de l’ère chrétienne.