L’État islamique en Irak et au Levant (Daech) – Tome I

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L’Arab Center for Research and Policy Studies a récemment publié L’État islamique en Irak et au Levant (Daech) en deux tomes. Le premier, sous-titré Contexte général et contribution à une compréhension critique du phénomène, est l’œuvre d’Azmi Bishara. Le second, sous-titré Genèse, discours et pratique, est un ouvrage collectif placé sous la direction de Bishara. 

Dans le premier tome présenté ici, Bishara part de cette interrogation fondamentale : comment comprendre le phénomène de l’État islamique (Daech) ? L’ouvrage est organisé en chapitres qui s’enchaînent au gré du flux de la pensée pour constituer un ensemble à l’intérieur duquel la problématique se déroule par vagues qui se développent et s’entrecroisent, entre interprétation, analyse, conception, questionnement et critique. En d’autres termes, il ne s’agit pas là d’une pensée toute prête, mais d’une réflexion générée par le processus de recherche, l’objectif de ce premier tome étant de poser les bases d’un cadre méthodologique en reprenant la chronologie exacte des faits depuis l’avènement d’Al-Qaïda jusqu’au déclin de Daech en 2018.

Du djihad au djihahisme

Composé de 368 pages de format moyen, références et index compris, l’ouvrage est divisé en six chapitres. Au premier chapitre, « Remarques bibliographiques », Bishara propose une critique des publications consacrées à l’analyse du phénomène Daech. Il ne se réfère pas particulièrement aux milliers de reportages et d’informations qui traitent de l’organisation, qu’il classe dans la catégorie des « actualités », mais aux ouvrages parus sur la question qui placent le phénomène de l’État islamique au centre de leur contenu, leurs questionnements et leur analyse, notamment les travaux de sciences humaines appliquées qui tentent d’appréhender le phénomène selon une approche psychologique. Bishara classe ces ouvrages en fonction de leur axe théorique, politique et analytique et de leurs objectifs.

Sans doute a-t-on là la première étude typologique globale de ces travaux, du moins les plus notables, ceux qui méritent débat, recherche et critique.

Au deuxième chapitre, intitulé « Des moudjahidines aux djihadistes, du djihad au djihadisme », le chercheur s’applique à définir les concepts en jeu et à comprendre leur genèse et leur évolution historique, de leur signification première, celle du dictionnaire, à leur acception terminologique et conceptuelle au sein du système de pensée arabo-islamique historique, et à la manière dont ils sont abordés par certains chercheurs et théoriciens des mouvements islamistes djihadistes. Cela implique d’analyser la notion de djihad, d’établir une distinction entre la compréhension qui en a été faite au cours de l’histoire et celle liée à la religiosité populaire, institutionnelle et militante, puis d’appréhender la notion de djihadisme moderne et de cerner en quoi elle diffère du concept historique de moudjahidine. En effet, c’est dans la mutation du phénomène historique des moudjahidines en islam, avec l’apparition de la figure moderne du djihadiste, que réside toute la problématique.

Expansion et installation

Au troisième chapitre, « L’État islamique versus Al-Qaïda », Bishara examine la différence qui existe entre l’Organisation de l’État islamique et les autres groupes djihadistes. Passant de la théorie et de la réflexion intellectuelle à l’observation empirique des faits historiques, il établit une distinction entre l’État islamique et Al-Qaïda, tant sur le plan de la pensée que de la méthodologie, de la stratégie et des moyens. De cette analyse historique émerge une dialectique du commun et du divergent, Daech se distinguant clairement par un complexe de différentiation et d’indépendance. Ce chapitre s’attarde également sur le débat interne qui agite les milieux djihadistes, où la relation entre le commun, le divergent, la différenciation, voire la rupture, est de plus en plus épineuse.

Au quatrième chapitre, « Pas d’installation sans expansion », Bishara adopte une approche théorico-historique complexe de la crise de l’État arabe, en particulier des régimes nationalistes qui l’incarnent et dont la source de légitimité s’est tarie. Il établit une distinction entre d’une part les circonstances historiques de l’émergence de l’organisation djihadiste, son croisement avec le salafisme à l’époque du recul des mouvements de gauche et de leur soutien international, tout comme des mouvements nationalistes, surtout après la défaite de 1967 et la crise des partis nationalistes au pouvoir, et d’autre part le processus d’expansion de cette organisation, qui profite des circonstances précitées.

Dans un État moderne, une telle organisation serait restée de taille réduite sans cette conjoncture favorable à son expansion, à savoir l’échec de régimes politiques tellement intriqués dans la structure de l’État et dans la société qu’ils ont mené l’État lui-même à la ruine. Mais si cette expansion a pu ressembler à une victoire, elle ne reposait pas sur une véritable force interne qui lui aurait permis de se maintenir et de rétablir une forme stable de pouvoir sur la population : elle n’était que la conséquence de l’affaiblissement de l’État.

Couverture_livre_DaechL’État islamique en Irak et au Levant (Daech) – Tome I : contexte général et contribution à une compréhension critique du phénomène, Azmi Bishara, Arab Center for Research and Policy Studies, 2018.

Azmi Bishara

Azmi Bishara est Directeur général et membre du Conseil exécutif du Arab Center for Research and Policy Studies. Chercheur et écrivain, Azmi Bishara a à son actif de nombreux ouvrages et articles de recherche sur la philosophie, la pensée politique et la théorie sociale, en plus de plusieurs travaux littéraires. Après un doctorat en philosophie obtenu à l’université Humbold de Berlin en 1986, il occupe le poste de professeur de philosophie et d’histoire de la pensée politique à l’université de Birzeit, de 1986 à 1996. Il est l’un des fondateurs de Muwatin, l’Institut palestinien pour l’étude de la démocratie, et de Mada al-Carmel, le Centre arabe en sciences sociales appliquées. Azmi Bishara est le fondateur de l’Assemblée nationale démocratique (Balad), un parti arabo-palestinien à l’intérieur de la Ligne verte, qui défend les valeurs démocratiques indépendantes de toute appartenance religieuse, ethnique ou identitaire. Durant quatre législatures consécutives, de 1996 à 2007, il représente son parti en tant que membre élu à la Knesset. En 2007, visé par les autorités israéliennes pour ses prises de positions politiques, il quitte le pays et s’installe au Qatar.

Azmi Bishara est le lauréat du prix Ibn Rushd pour la liberté de pensée en 2002, et du prix des Droits de l’Homme du Global Exchange en 2003.

Vie quotidienne et théories

Le cinquième chapitre, « Vivre sous Daech », constitue une recherche sur la manière dont l’État islamique gère les affaires quotidiennes des populations et des secteurs qu’il contrôle dans plusieurs zones d’Irak et de Syrie. Il réfute la notion d’« environnement favorable », censée expliquer l’expansion de l’organisation, son influence et sa tentative d’enracinement. Car l’État islamique a choisi de traiter les populations locales d’une manière extrêmement rigoriste – même en comparaison avec sa première expérience en Irak, lorsqu’il se nommait encore l’« État islamique d’Irak ». Toutes ces entraves à la vie quotidienne ne visaient pas seulement à asseoir son pouvoir, il s’agissait aussi d’adresser un message aux gens pour qu’ils comprennent que la méthode d’Al-Qaïda n’était pas la bonne, ni pour fonder un État, ni pour établir un califat, ni pour gouverner selon la législation islamique, ni enfin pour construire une vraie société musulmane. Partant, l’État islamique avait plus de légitimité à mener le djihad qu’une organisation comme Al-Qaïda qui n’avait pas de réelle présence sur le terrain.

Au sixième et dernier chapitre, intitulé « Théoriciens », Bishara tente d’exposer le nouveau visage du théoricien dans le djihadisme salafiste tel qu’il se présente aujourd’hui. Il note que l’idéologie des Frères musulmans est délaissée au profit de celle du néo-djihadisme. D’abord inspirée par les écrits de Sayyid Qutb, cette idéologie a par la suite évolué, de sorte que les théoriciens de l’État islamique, afin de développer une conscience de leur expérience, se sont appuyés sur les écrits d’Ibn Taymiyya, de ses disciples, des théologiens wahhabites et des œuvres du fondateur du wahhabisme lui-même, Mohammad Ibn Abdel-Wahhab, qui servent de référence à ce que l’on appelle le salafisme djihadiste. De fait, c’est la version la plus extrême de ce mouvement que les théoriciens de l’État islamique ont adoptée.

(traduction de l’arabe par Stéphanie Dujols)