L’usage politique de la religion et de la loi dans le projet de Mohamed Ali

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L’étude de Najla Mekkaoui L’Usage politique de la religion et de la loi dans le projet de Mohamed Ali a récemment été publiée par le Centre arabe de recherches et d’études politiques (petit format de 103 pages, documenté et indexé).

L’auteure y traite du rôle central de la religion dans la relation de Mohamed Ali Pacha (1760-1849) avec l’État ottoman, de la manière dont elle est devenue le cœur du problème lorsque le celui-ci a décidé de se rebeller contre ce dernier, et de la façon dont elle a finalement été instrumentalisée par les deux bords dans leur confrontation.

Dans cette recherche, Mekkaoui met également en évidence la manière dont Mohamed Ali s’est appuyé sur la loi dans ce conflit pour bâtir son projet intérieur et affirmer son indépendance et sa spécificité face au sultan, qui a usé des mêmes armes contre lui.

Mohamed Ali Pacha, un homme fort et désintéressé ? 

L’étude de Mekkaoui se divise en quatre chapitres. Dans le premier intitulé « La nécessité de préserver le caractère islamique du pouvoir », elle montre l’importance que Mahamed Ali Pacha accordait à la dimension islamique de la gouvernance, véritable levier de son accession et son maintien au pouvoir. Ce positionnement lui a permis d’affronter les obstacles liés à la religion qui contrariaient la mise en œuvre du programme de réforme par lequel il souhaitait s’assurer le contrôle du pays. Il a également tenté d’instrumentaliser la religion pour bâtir une idéologie officielle de son État égyptien « moderne ».

Selon Mekkaoui, Mohamed Ali était conscient de la règle à suivre pour accéder et se maintenir au pouvoir : parvenir à l’équation parfaite entre la légitimité de la souveraineté ottomane et la légitimité locale conférée par la plus grande source d’influence en Égypte, les oulémas et leurs coalitions. Dans cette perspective, il s’est présenté aux oulémas et aux notables égyptiens comme un dirigeant fort, capable de faire régner la justice en temps d’injustice et de désordre, et comme un homme vertueux couvert du manteau de la religion, un bon musulman désintéressé par le pouvoir.

Une fois parvenu au pouvoir, et dès lors qu’il était le représentant du sultan ottoman en Égypte, Mohamed Ali s’est attaché à préserver le socle principal de sa légitimité : le caractère islamique de l’autorité. Par ailleurs, afin de renforcer son pouvoir face au sultan, il devait aussi conserver la légitimité de la souveraineté conférée par les forces intérieures et en garantir les conditions : la justice et la consultation.

Hégémonie et contrôle

Dans le deuxième chapitre, « La loi comme technique de contrôle indiscipliné », Mekkaoui analyse la stratégie de Mohamed Ali. Bien qu’il ait continué à mettre en œuvre des conceptions modernistes de l’autorité, à travers l’édification de structures et d’institutions, de nouveaux modes d’organisation et la constitution d’une armée, son pouvoir était de nature hégémonique car c’est ainsi qu’il entendait asseoir et stabiliser son contrôle sur le pays et ses habitants. Il n’a pas renoncé à la violence et à l’arbitraire qui caractérisaient le pouvoir des gouverneurs, imposant des sanctions en vertu de la loi islamique, la charia.

L’usage politique de la religion et de la loi dans le projet de Mohamed Ali, de Najla Said Mekkaoui, ACRPS, 2018.

Najla Said Mekkaoui

Docteure en histoire de l’Égypte et chercheuse, ses études portent sur l’histoire moderne et contemporaine, notamment sur les relations internationales et régionales, ainsi que sur les questions liées aux évolutions démocratiques.

Elle est l’auteure des ouvrages :  La guerre froide en Amérique latine, [arabe], éd. Arab Center for Research and Policy Studies, 2013 ; Le projet de Grande Syrie [arabe], éd. Markaz Dirasat alWehda Alarabiya (« Centre d’études sur l’unité arabe »), 2010 ; ainsi que de nombreux articles dans des revues spécialisées.

Selon les dires de l’auteure, de nombreuses études attribuent la barbarie des sanctions à cette époque aux « hommes du pouvoir qui abusent de leur pouvoir et nourrissaient un mépris raciste pour le peuple. Aussi, la façon dont la loi fut appliquée durant cette période témoigne de l’effondrement de la notion de justice, même dans sa forme la plus classique. Mohamed Ali qui souhaitait une modernisation basée sur la rationalité tenta d’y contraindre tout le monde y compris son élite au pouvoir, chez qui résidait en fait le problème ». Elle ajoute cependant que ce dernier point a été démenti par les châtiments d’une violence extrême infligés par Mohamed Ali aux auteurs de nombreux crimes :

« L’idée de sanction se fonde pour Mohamed Ali sur la dissuasion et l’intimidation, c’est à grâce à ce principe qu’il a fait face à toute violation de son autorité. Intimider impliquait pour lui de redoubler de cruauté dans la mise en scène des sanctions, et cela dans le but d’asseoir sa toute-puissance. Le muhtassib, ou inspecteur des marchés, pratiquait la pendaison aux portes de la ville et des tortures physiques telles que la crucifixion, le perçage du nez ou l’incision des oreilles. Le spectacle de la terreur, allié à la sauvagerie de la répression, suscitait le trouble. »

L’autorité de la loi

Dans le troisième chapitre, « Le développement de la législation pénale et sa relation au projet de pouvoir », Mekkaoui s’intéresse aux raisons qui ont poussé Mohamed Ali à moderniser les lois pénales, considérées comme l’expression la plus accomplie de sa réforme. Il s’agit pour certains d’une véritable transition d’un système ancien vers un autre inspiré de la modernité européenne, pour ce qui touche à la rationalisation ainsi qu’au rôle et aux méthodes punitives. L’édification d’un système législatif contrôlant davantage les instances chargées d’élaborer et d’exécuter les lois, ainsi que la promulgation de textes juridiques modernes lui assurant un contrôle plus efficace atteste selon eux d’une volonté de modernisation. Que l’on considère ces réformes comme des moyens de renforcer l’assujettissement de la population ou de renverser l’ordre ancien basé sur la centralité de la charia, elles constituent une modernisation des principes de la critique de l’État moderne et du rôle de la loi en son sein.

Selon l’auteure, la trajectoire d’évolution de la législation sème le désordre dans le processus de transition, car les principes même de ce développement étaient confus et changeants. Aussi, la tentative d’appréhender la législation pénale à l’époque de Mohamed Ali invite à examiner la nature des changements survenus dans les structures légales, et par là de la modernisation :

« Mohamed Ali considérait l’éducation par la loi comme la base du progrès, mais que le problème résidait dans son application, plus particulièrement dans la négligence des fonctionnaires, et non dans la nature du système, les crises, l’usage de la loi ou l’interaction entre les institutions créées par le Pacha qui l’incarnaient et le servaient. Son autorité a dépassé celle des institutions où pouvoirs judiciaire et exécutif étaient entremêlés, non sans renoncer à la violence pour punir, comme cela apparaît dans certains ordres du Pacha ou dans la réaction des institutions régies par la loi. »

La loi instrumentalisée par le Pacha et le Sultan

Le quatrième chapitre, « Religion et loi dans le contexte ottoman », propose une analyse étendue et approfondie de l’instrumentalisation de la religion et de la loi dans le projet de Mohamed Ali, ainsi que de leur place dans le système ottoman. Mekkaoui discute de la place centrale de la religion dans la relation entre Mohamed Ali et l’État ottoman, et du dilemme que cela a posé lorsque le Pacha a décidé de se révolter contre l’État :

« Le Pacha, qui veillait à rester un gouverneur réformiste au sein du cadre ottoman, s’est retrouvé confronté au problème de la légitimité lorsqu’il a décidé de combattre le sultan, en exposant sa force et ses capacités. La religion était le cœur du problème, car qui combattait le Sultan au nom de l’Islam dans la péninsule arabique ou en Grèce prenait garde de toujours se présenter comme le serviteur de la religion et de l’État. Mohamed Ali s’est révolté contre la souveraineté ottomane, ses forces ont affronté celles de son maître sur le champ de bataille, la religion a donc été utilisée à son encontre, tout comme lui l’avait fait auparavant. »

C’est donc par le truchement de la loi que Mohamed Ali a pu bâtir son projet à l’intérieur du pays, et défendre son indépendance et sa spécificité dans l’affrontement avec le sultan, qui a tenté lui aussi de l’écraser en usant des mêmes armes. Aussi, avant que la période de gouvernance de Mohamed Ali ne s’achève par suite d’un compromis avec le pouvoir ottoman, des lois ont été adoptées pour sanctionner de nombreux crimes.

La législation demeure l’un des outils du projet d’indépendance de Mohamed Ali. Il l’a instrumentalisée afin de créer un pouvoir parallèle, puis l’a placé au cœur du conflit pour l’indépendance du sultanat. Enfin, il lui a attribué un rôle majeur dans le renforcement et l’exercice de sa souveraineté. C’est aussi cela l’héritage qu’il a laissé à ses successeurs.

(traduction de l’arabe par Nada Ghosn)