Histoire des minorités dans l’Extrême Maghreb : le cas des chrétiens à l’époque médiévale

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La grande majorité des sociétés humaines ont abrité des minorités[1] et des communautés ethniques, religieuses, confessionnelles, linguistiques ou culturelles. Le Maghreb ne fait pas exception à la règle. De par sa situation géographique, ouverte sur des mondes divers et variés, il a toujours été un carrefour de civilisations et de religions, au premier rang desquelles figurent les trois religions monothéistes : le judaïsme, le christianisme et l’islam. Dans le cas de l’Extrême Maghreb (le Maroc), la période médiévale a constitué le creuset de la symbiose de ces religions.

La plupart des études historiques portant sur le Maghreb médiéval se sont concentrées sur la « majorité musulmane ». Il y a quelques décennies encore, les autres composantes de la société maghrébine, et notamment les minorités religieuses, étaient quasiment ignorées. Si la minorité juive a pu intéresser quelques chercheurs[2], la « communauté chrétienne » est restée le parent pauvre de la recherche, en raison de l’absence de traces matérielles et du peu d’archives et d’études disponibles.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la parution de l’ouvrage du chercheur marocain El-Hassan Laghraib[3], Les Chrétiens de l’Extrême Maghreb à l’époque médiévale[4]. Son étude couvre huit siècles de l’histoire de l’Extrême Maghreb, dont les premiers siècles de l’islam que les historiens ont tendance à éluder, et va plus loin que les travaux de ses prédécesseurs[5] qui se cantonnaient à l’étude de certains aspects de l’histoire des chrétiens dans le Maghreb médiéval, à savoir ceux pour lesquels les sources sont relativement abondantes.

Structure de l’ouvrage

Dans ce travail de recherche, l’auteur se propose d’étudier la situation des chrétiens de l’Extrême Maghreb à l’époque médiévale à partir d’une problématique centrale : Comment écrire l’histoire des chrétiens de l’Extrême Maghreb médiéval ? L’ouvrage compte 376 pages, réparties en six chapitres, ainsi qu’un certain nombre d’annexes comprenant des cartes retraçant la présence des chrétiens au Maroc tout au long de la période étudiée, et trois index (le premier onomastique, le deuxième toponymique et le dernier consacré aux termes culturels).

Histoire des Chrétiens de l'Extrême Maghreb à l'époque médiévaleEl-Hassan Laghraib, Les Chrétiens de l’Extrême Maghreb à l’époque médiévale. Rabat : Rabat Net Éditions, 2015, 376p.

الحسن الغرايب : مسيحيو المغرب الأقصى في العصر الوسيط. الرباط : مطابع الرباط نت، 2015، 376 صفحة.

Le chercheur a dû surmonter de nombreux obstacles tout au long de son travail. Certains tenaient à la nature même de son sujet : la communauté chrétienne n’était pas coupée de son milieu environnant ; son histoire s’entremêle donc avec celle des autres religions et confessions, comme avec celle de la société dans son ensemble. D’autres à la rareté des sources disponibles. Du fait de la perte d’importantes archives sur lesquelles l’auteur aurait pu s’appuyer pour étudier l’histoire médiévale des chrétiens, notamment à l’époque des Almohades, il n’a pu en recueillir que des bribes, des indices épars, en dépouillant des dizaines de sources secondaires (ouvrages d’histoire générale et de géographie, panégyriques, archives judiciaires).

Le premier chapitre de l’ouvrage porte sur les origines de la présence chrétienne dans l’Extrême Maghreb avant l’arrivée de l’islam. L’auteur explique ainsi que dans la Maurétanie tingitane[6], les racines du christianisme remontent à une période antérieure à son adoption comme religion officielle de l’Empire romain (p. 55) (dès la fin du iiie siècle apr. J.-C., et peut-être même avant), les voies terrestres et maritimes ayant favorisé sa migration vers les pays du Maghreb, destination privilégiée de ceux qui fuyaient les persécutions romaines. Il constate ensuite que les chrétiens – qu’il s’agisse des « hommes venus de la mer[7] » (p. 33 et 66) ou des populations converties – se sont installés dans toutes les régions du Maroc, dans les villes comme dans les villages, au nord comme au sud du limes[8] romain, en particulier sur la rive droite de l’oued Drâa où, rivalisant avec les communautés juives et païennes, un royaume chrétien s’est implanté dans la ville de Tine Séta[9] (p. 68).

Dans le deuxième chapitre, l’auteur revient sur le rôle du christianisme et des chrétiens lors de la conquête musulmane des pays du Maghreb, et ce à travers l’exemple de deux royaumes chrétiens – celui des Branès, dirigé par Kouceila Ben Lemzem, et celui des Aurès, sous l’autorité de Dihya Bent Matya Ben Tifane (reine amazighe que le chercheur considère comme chrétienne) – ainsi que de diverses tribus de la confédération Jarawa. L’auteur note que si cette nouvelle religion évangélique s’est propagée dans les villes et les villages, où les chrétiens pratiquaient leurs rites chez eux et dans leurs lieux de culte, certaines pratiques anciennes ont persisté, comme « les visites collectives aux mausolées pour implorer la bénédiction des saints locaux » (p. 47) – rites qui reflètent le brassage de divers éléments religieux et culturels alors à l’œuvre dans l’Extrême Maghreb.

Le troisième chapitre porte sur la situation des chrétiens du Maghreb au cours des premiers siècles de l’ère musulmane, autrement dit la période d’« islamisation » de la société, qui, contrairement à ce que prétendent les chroniqueurs et les géographes arabes, n’a pas entraîné la disparition totale du christianisme. Plusieurs éléments viennent appuyer son propos. Ainsi, après la fin de la conquête musulmane de l’Extrême Maghreb, couronnée par l’arrivée des musulmans en Andalousie, les chrétiens ont intégré l’armée de Tariq ibn Ziyad, ce dernier ayant reçu le soutien de l’« émirat chrétien des Ghomaras » (à Ceuta) qui lui a fourni un certain nombre de navires. De même, les chrétiens ont participé aux « révoltes berbères » au début du iie siècle de l’Hégire (viiie siècle de notre ère), pour protester contre la tyrannie des walis et des employés de l’empire omeyyade. Ces révoltes se sont soldées par la création d’États ou d’émirats maghrébins indépendants du califat du Machreq, comme l’émirat des Idrissides. Laghraib démontre l’importance des chrétiens sous son règne. Il met en lumière leur rôle dans le déplacement des Idrissides de Walili (Volubilis) vers Fès et leur forte présence dans ces deux villes et leurs environs, ainsi que dans le voisinage des mines (en particulier dans le sud du pays).

Le quatrième chapitre nous permet de découvrir la situation des chrétiens à l’époque des Almoravides et des Almohades. Leur présence est attestée par leur enrôlement dans les milices par les émirs et les sultans des deux dynasties successives, ainsi que par leur activité dans le secteur commercial. Ils se fixent dans des villes comme Marrakech, la capitale, Fès, Meknès, Ceuta et Salé, mais également dans le sud et le sud-est du pays, notamment à Sejelmasa, Drâa et Oued Noun.

Dans le cinquième chapitre, l’auteur aborde la situation économique, sociale et religieuse des chrétiens sous le règne des Almoravides et des Almohades. Il met en évidence l’impact des mutations économiques et politiques de l’Occident chrétien médiéval sur le Maghreb, du fait des liens commerciaux qui ont atteint leur apogée au xiie siècle de notre ère, avec la signature d’un certain nombre d’accords et de traités. Alimenté par l’émigration, la capture de prisonniers et l’enrôlement de chrétiens dans les armées almoravide et almohade, le renforcement de la présence de la minorité chrétienne dans l’Extrême Maghreb s’explique également par cette ouverture économique. Les chrétiens fréquentaient ses ports et y pratiquaient diverses formes de commerce, notamment celui de l’habillement. Ils s’installaient dans des auberges (foundouks) ou des quartiers qui leur étaient réservés, dont certains finirent par devenir des villes à part entière où ils jouissaient d’une totale liberté de culte (p. 226). On y trouvait des consuls qui géraient les affaires publiques et des notaires veillant à l’enregistrement des transactions entre chrétiens et musulmans. Mais l’activité des chrétiens ne se limitait pas au commerce : ils étaient également actifs dans l’industrie (notamment textile) et exerçaient certains métiers liés à la construction, à l’agriculture et à la médecine, en plus de la fabrication et de la vente d’alcool.

Le sixième chapitre s’attache à démontrer la coexistence pacifique et la tolérance entre musulmans et chrétiens. Après avoir déconstruit ce qu’il nomme le « mythe de la persécution des chrétiens » sous les Almoravides et les Almohades, l’auteur évoque plusieurs manifestations de l’harmonie qui régnait au Maroc entre les deux communautés : les fêtes des uns et des autres étaient célébrées par tous, comme la « dentisya » (lorsque les enfants voyaient leurs dents pousser, p. 294-295) ou la « fête de la naissance du prophète Jésus » (Noël), bien que certains théologiens aient interdit aux musulmans de participer à ces fêtes considérées comme des « hérésies ». La société marocaine tolérait également à cette époque les mariages mixtes entre chrétiens et musulmans. Des femmes chrétiennes sont même parvenues à pénétrer les palais des dynasties almoravide et almohade, et certaines ont joué un rôle crucial dans des périodes de grands troubles politiques. À titre d’exemple, Houbab El-Roumiya a réussi à faire introniser son fils Rachid l’Almoravide après la mort de son père El-Ma’moun en 1232 (p. 297). Par ailleurs, des moines et des commerçants ont appris la langue arabe et certains se sont convertis à l’islam ; inversement, des musulmans se sont convertis au christianisme, dérogeant ainsi aux fatwas de nombreux jurisconsultes.

Réflexion sur le contenu de l’ouvrage

Si l’auteur offre ici un travail pionnier dans un domaine longtemps resté « vierge » et qu’il écrit un des chapitres manquants de l’histoire du Maghreb, plusieurs questions soulevées dans cette étude mériteraient un plus ample débat et de nouvelles recherches, du fait de l’étendue du domaine géographique et du cadre temporel étudiés, de l’originalité du sujet, de la complexité de ses problématiques et enfin des contraintes relatives aux archives rédigées par les historiens musulmans et chrétiens, qui mentionnent rarement la population chrétienne[10].

En effet, l’étendue de la période étudiée s’explique par la nature du sujet dont certains éléments et évènements charnières requièrent de se plonger dans cette époque obscure de l’histoire du Maghreb pour être mieux compris. Cependant, compte tenu des dynamiques politiques qui l’ont animée et des problématiques que ces dernières soulèvent, elle oblige à négliger un certain nombre de questions secondaires et de particularismes régionaux qui mériteraient pourtant d’être approfondis. Citons le cas des chrétiens dans certains émirats indépendants ayant émergé à la suite des révoltes kharijites au cours de la deuxième décennie du iie siècle de l’Hégire (viiie siècle de notre ère), notamment celui des Berghouatas, dont on devine, à la lecture de certains fragments d’archives, que leur foi était imprégnée d’influences chrétiennes. Abou Obeid-Allah El-Bakri rapporte ainsi que Saleh Ben Tarif El-Berghouati affirmait « qu’il se présenterait à eux quand adviendrait le règne de leur septième roi, qu’il était le Grand Mahdi, celui qui apparaît à la fin des temps pour combattre l’Antéchrist, et que Jésus fils de Marie serait parmi ses compagnons et prierait à sa suite[11] ». Ces propos révèlent le syncrétisme qui prévalait à cette époque au sein de ces tribus.

Concernant le domaine géographique considéré, il a été restreint à l’Extrême Maghreb, afin de « pouvoir l’étudier au mieux » (p. 13). Un choix qui semble à la fois difficile, en raison du peu de sources disponibles, et bienvenu parce qu’un terrain plus vaste aurait contraint l’auteur à faire l’impasse sur de nombreux particularismes locaux. Cela étant, des recherches devraient être menées pour mettre au jour l’histoire de la minorité chrétienne sur les espaces voisins de l’Extrême Maghreb, sur lesquels s’exerçait l’influence des États de l’Occident musulman qui ont toujours partagé avec lui des caractéristiques structurelles, économiques, sociales et intellectuelles[12]. Notons toutefois que le christianisme dans l’« Andalousie musulmane » a fait l’objet d’un certain nombre d’études[13] qui, contrairement à celles entreprises au Maghreb, ont bénéficié d’abondantes archives textuelles et traces matérielles.

D’un point de vue méthodologique, l’auteur a opté pour une méthode historique ouverte basée sur trois outils en interaction : les documents d’archives, le cadre temporel et la comparaison. Par ailleurs, il s’est employé à déchiffrer et à commenter certains textes médiévaux, non sans évoquer les difficultés inhérentes à ce travail. Muni de ces divers outils, il ne se contente pas d’une narration classique des faits historiques : il les fait parler pour mettre en relief la situation du christianisme et des chrétiens dans l’Extrême Maghreb médiéval. Aux prises avec un sujet jusqu’alors inexploré, il s’appuie sur tout ce que les textes arabes et latins ont à offrir, tout en admettant leurs limites car ils ne lui permettent pas de traiter l’ensemble des questions soulevées par la pratique du christianisme dans cette région. Il en va ainsi de la question du messianisme et de son rapport avec le mahdisme en islam et dans la religion juive, en particulier à l’époque des Almohades[14]. À ce sujet, Simon Lévi explique que certains Juifs pensaient que le mahdi Ibn Toumert n’était autre que le Messie dont Moïse El-Darai avait prédit le retour – l’homme avait annoncé dans les synagogues de Fès que la venue du Messie était imminente, et ce quelques années seulement avant l’apparition d’Ibn Toumert[15]. De fait, les Juifs comme les musulmans attendent le retour du Messie[16].

Par ailleurs, l’auteur n’a pas limité son étude aux chrétiens autochtones (ceux que l’on nommait les « gens de la dhimma[17] ») ; il se penche également sur le cas des chrétiens non marocains, autrement dit ceux de la communauté européenne. D’une manière générale, il met en avant les aspects sociaux et quotidiens de l’existence de la minorité chrétienne au Maroc. Mais s’il parvient à dépeindre avec une certaine précision son mode de vie, l’étude de ses structures familiales et de ses coutumes et traditions liées à la naissance, au mariage et à la mort, mériterait de plus amples recherches.

De même, certaines questions épineuses relatives aux relations entre les chrétiens du Maroc et leurs frères des proches pays européens et asiatiques gagneraient à être explorées plus en avant par les chercheurs, et en premier lieu celle de l’impact des relations entre les mondes musulman et chrétien sur la situation des chrétiens du Maroc. Si quelques études se sont intéressées à la participation des musulmans aux croisades[18], rien n’a été dit sur la manière dont les chrétiens du Maroc se les représentaient. Peut-on parler d’une forme de participation de ces communautés à ces guerres menées au nom de la religion ? Et quelles furent leurs répercussions sur la situation des chrétiens au Maroc ?

Après avoir avancé de nombreuses preuves historiques du climat de tolérance qui régnait entre musulmans et chrétiens dans l’Extrême Maghreb médiéval, l’auteur affirme que les chrétiens de cette région sont en partie responsables de la dégradation des relations entre les deux communautés : « L’ambiance qui régnait à cette époque fut perturbée par ces événements où des chrétiens cherchèrent à attiser la haine, soit en facilitant la tâche aux armées chrétiennes venues assiéger ou attaquer les villes musulmanes d’Andalousie, soit en méprisant ou en insultant la religion [musulmane]. Il fallut imposer des sanctions : les jurisconsultes émirent des fatwas autorisant les califes et les émirs à répondre à ces provocations » (p. 289-290). Certains lecteurs verront dans cette affirmation une forme d’ethnocentrisme, une tendance à jeter la pierre à l’autre et à généraliser. On ne saurait en effet tenir pour responsable des tensions entre musulmans et chrétiens une seule des deux parties. En tout état de cause, le débat entre ceux qui affirment que les chrétiens ont subi des persécutions à l’époque médiévale et ceux qui prétendent le contraire ne pourra être tranché que par la découverte de nouvelles sources suffisamment objectives.

L’auteur était pleinement conscient des difficultés qu’il allait rencontrer en s’attelant à l’étude d’une communauté que l’historiographie arabe a ignorée car elle la considérait comme « étrangère[19] ». « L’absence de toute littérature ou inscription sur le développement du christianisme au Maroc rend difficile l’étude du sujet, qui parfois ne dépassera pas le stade de la conjecture[20]. » Seule l’apparition de nouvelles sources marocaines ou latines, ou la découverte de nouveaux vestiges archéologiques permettra d’élucider certains points comme la tournure qu’ont pu prendre les relations entre musulmans et chrétiens dans les périodes de graves crises et de troubles politiques, ou encore les lieux où les chrétiens enterraient leurs morts.

De cette étude sur la situation des chrétiens de l’Extrême Maghreb au Moyen Âge, il ressort deux constats : la permanence de leur présence dans cette région depuis l’ère préislamique et l’évolution des rôles qu’ils ont pu y jouer, évolution corrélée à celle, plus globale, des structures socio-économiques. Ils se sont en outre pliés aux exigences du pouvoir, du moins à partir du règne des Almoravides, quand les chrétiens ont été intégrés aux corps militaires – politique qui a entraîné une augmentation de la population chrétienne de l’Extrême Maghreb et l’amélioration de son statut social et religieux, les Almoravides les ayant autorisés à construire des églises[21]. Cependant, l’étude s’arrêtant au seuil de l’ère mérinide, qui constitue un tournant dans l’histoire de l’Extrême Maghreb, de nombreuses questions restent en suspens. Par exemple, pourquoi le judaïsme était-il aussi présent dans le Maroc médiéval comparé au christianisme, alors qu’il n’est pas une religion missionnaire comme cette dernière ? Quel était le statut des chrétiens au Maroc à la fin de l’ère médiévale et au début de l’ère post-médiévale ?

Conclusion

Cette étude est importante à deux égards : d’abord parce qu’elle porte sur un sujet pionnier et parce que les résultats auxquels elle aboutit peuvent « faire espérer une relecture et une réécriture de [l’]histoire médiévale [du Maroc] » ; ensuite parce que son sujet a une portée contemporaine et qu’il peut contribuer à sensibiliser « à l’importance des minorités à notre époque comme dans les temps anciens[22] ». Ce travail d’archéologue, qui met en lumière d’importants aspects de l’histoire de la minorité chrétienne longtemps restés absents de l’historiographie marocaine, ouvre la voie à d’autres chercheurs appelés à poursuivre cette exploration de l’histoire ancienne d’une communauté qui eut une part active dans l’histoire générale du Maroc.

(Compte-rendu rédigé par Rabihi Radwan, étudiant-chercheur médiéviste à la faculté des lettres et des sciences humaines de l’université Ibn Tofail (Kenitra, Maroc), paru dans la revue des études historiques Ostour, n°8, Juillet 2018. Traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols.)


Notes :

[1] Le sociologue américain Louis Wirth définit ainsi les caractéristiques fondamentales d’une minorité : « Un groupe de gens qui, du fait de leurs caractères physiques et culturels, sont séparés des autres dans la société dans laquelle ils vivent par un traitement différent et inégal. » Voir Samira Bahr, المدخل لدراسة الأقليات (Introduction à l’étude des minorités), Le Caire, Maktabet el-Angelo el-Misriya, 1982, p. 10.

[2] Récemment, un certain nombre de chercheurs se sont intéressés à la minorité juive maghrébine à l’époque médiévale. Citons par exemple Haïm Zafrani, Juifs d’Andalousie et du Maghreb, Paris, Maisonneuve et Larose, 2002 ; Haïm Zafrani, Mille ans de vie juive au Maroc : Histoire et culture, religion et magie, Paris, Maisonneuve et Larose, 1995 ; Ata Ali Mohamed Shehata Rayya, اليهود في بلاد المغرب الأقصى في عهد المرينيين والوطاسيين (Les Juifs de l’Extrême Maghreb sous les Mérinides et les Wattassides), Damas, Dar el-Kalima, 1999 ; Mohamed Ghrayeb, « يهود مجتمع المغرب الأقصى الوسيط » (« Les Juifs dans la société de l’Extrême Maghreb médiéval », thèse de doctorat d’État en histoire, faculté des lettres et des sciences humaines, Fès, Dhar el-Mehraz, 2002 ; Ahmad Shahlan, اليهود المغاربة من منبت الأصول إلى رياح الفرقة : قراءة في الموروث والأحداث (Les Juifs marocains des origines à la désunion : une lecture de l’histoire et de l’héritage(, Rabat, Dar Abi Raqraq, 2009 ;
Fatima Bouamama, اليهود في المغرب الإسلامي في القرنين السابع والثامن هجري (Les Juifs dans le Maghreb musulman aux xive et xve siècles), Alger, Imprimerie Kunuz el-Hikma, 2011. Voir également : André Goldenberg, Les Juifs du Maroc : Images et textes, Paris, Éditions du Scribe, 1992.

[3] Chercheur marocain titulaire d’un doctorat en histoire de la faculté des lettres de l’université Moulay Ismaïl de Meknès, El-Hassan Laghraib enseigne actuellement au Centre régional des métiers de l’éducation et de formation de la ville de Sefrou. Outre l’ouvrage présenté ici, il a publié plusieurs études et articles, dont :

« تنظيم ملكية الأرض وبناء المدن بالمغرب الأقصى في العصر الوسيط : فاس ومراكش نموذجان » (« Le système de propriété terrienne et la construction des villes dans l’Extrême Maghreb médiéval : le cas de Fès et de Marrakech »), in : ouvrage collectif, التاريخ والقانون التقاطعات المعرفية والاهتمامات المشتركة (Histoire et droit : croisement des savoirs et intérêts communs), vol. 2, Meknès, faculté des lettres et des sciences humaines, 2009, p. 211-220 ;
«فقهاء إفريقية ومفكروها التدافع المستمر » (« Jurisconsultes et penseurs d’Afrique : de perpétuelles querelles », in : ouvrage collectif, السلطة والفقهاء والمجتمع في تاريخ المغرب : الائتلاف والاختلاف – أعمال تكريمية مهداة إلى الأستاذ أحمد عزاوي (Pouvoir, jurisconsultes et société dans l’histoire du Maghreb : convergences et divergences [mélanges en l’honneur du professeur Ahmed Azzawi]), Kenitra, faculté des lettres et des sciences humaines, 2013, p. 47-60 ; « الرباط وقناتها المائية الموحدية » (« Rabat et son canal almohade »), in : Alal Rakouk, Hafiza el-Hani et Rachid Yachouti (dir.), مدينة الرباط : التاريخ والذاكرة (La ville de Rabat : histoire et mémoire), Rabat, Presses du Centre universitaire de recherche scientifique, Rabat Net Éditions, 2015, p. 75-84 ; El-Hasan Laghraib, « Le Maroc du xvie siècle d’après Léon l’Africain, les juifs et leurs activités », in : Mohamed Stitou (dir.), Le Maroc au temps des Wattassides, à travers les descriptions de Léon l’Africain, Rabat, Rabat Net Éditions, 2011.

[4] Ouvrage tiré d’une thèse de doctorat sous la direction d’Ibrahim el-Qadiri Boutchich, soutenue à la faculté des lettres de l’université Moulay Ismaïl, Meknès.

[5] Parmi les études et les articles traitant d’aspects spécifiques de l’histoire des chrétiens dans le Maroc médiéval, citons José Alemany, Milicias cristianas al servicio de los sultanes musulmanes (« Milices chrétiennes au service des sultans musulmans du Maghreb »), traduit en arabe par Ahmed Madina, Daʿwet el Haqq, n° 187, mai 1978 ; Moustafa Nachat, « الارتزاق المسيحي بالدولة المرينية » (« Les mercenaires chrétiens dans l’État mérinide »), in : Mohamed Hamam (dir.), الغرب الإسلامي والغرب المسيحي خلال القرون الوسطى (Occident musulman et Occident chrétien à l’époque médiévale), Rabat, Presses de la faculté des lettres et des sciences humaines de Rabat, 1995 ; Ibrahim el Qadiri Boutchich, « الجاليات المسيحية بالمغرب الإسلامي خلال عصر الموحدين » (« Les communautés chrétiennes dans l’Occident musulman au temps des Almohades »), Ijtihad, n° 28, été 1995, p. 77-107 ; Ibrahim el-Qadiri Boutchich, « مسألة بناء الكنائس بالمغرب الأقصى خلال عصر المرابطين : من منتصف القرن 11 إلى منتصف القرن 12 م » (« La question de la construction des églises dans l’Extrême Maghreb à l’époque des Almoravides : du milieu du xie siècle au milieu du xiie siècle », in :الغرب الإسلامي والغرب المسيحي  (Occident musulman et Occident chrétien), op. cit., p. 93-100 ; Abdelaziz Ghordo, « الارتزاق خلال عصر المرابطين والموحدين » (« Les mercenaires au temps des Almoravides et des Almohades »), thèse de doctorat sous la direction de Moustafa Nachat, faculté des lettres et des sciences Humaines, Oujda, 2002. Pour plus de détails, voir l’abondante bibliographie de l’ouvrage présenté ici : El-Hassan Laghraib, مسيحو المغرب الأقصى في العصر الوسيط (Les Chrétiens de l’Extrême Maghreb à l’époque médiévale), présentation d’Abdelaziz Ainouz, Rabat, Rabat Net Éditions, 2015, p. 312-342.

[6] Durant la période préislamique, la Maurétanie tingitane était la zone s’étendant de l’oued Moulouya (aux confins orientaux) à la côte atlantique (au nord de l’actuel Maroc). Pour plus de détails, voir Mohamed El-Lebbar, « موريطانيا الطنجية » (« La Maurétanie tingitane »), in : ouvrage collectif, معلمة المغرب (Encyclopédie du Maroc), vol. 21, Rabat, Association marocaine d’écriture, de traduction et d’édition, 2005, p. 7311-7315.

[7] Les gens surnommaient les chrétiens venus d’ailleurs « les hommes venus de la mer ». L’auteur souligne ici combien il est difficile d’estimer la population des premiers chrétiens.

[8] Le limes est un rempart ou un ensemble composite de tranchées, de voies et de fortifications aménagé par les Romains en Afrique du Nord à partir du iie siècle de notre ère dans un but à la fois défensif, expansionniste et colonial. Pour plus de détails, voir Moustafa Achi, « الليمس » (« Le limes »), in : معلمة المغرب (Encyclopédie du Maroc), op. cit., vol. 20, p. 6913. Pour El-Hassan Laghraib, plus qu’une démarcation militaire, le limes est une ligne de brassage culturel, et il est fort possible que les chrétiens l’aient franchie en se déplaçant vers le Sud (p. 39).

[9] Tine Séta se situe à 3 km de Zagora.

[10] Dominique Valérian, « La permanence du christianisme au Maghreb : l’apport problématique des sources latines », in : Dominique Valérian (dir.), Islamisation et arabisation de l’Occident musulman médiéval (viie-xiie siècle), Paris, Éditions de la Sorbonne, 2011, p. 131-149.

[11] Abou Obeid-Allah El-Bakri, المسالك والممالك : الجزء الخاص ببلاد المغرب (Le Livre des routes et des royaumes), édition établie par Zeinab Ezzawi et présentée par Ahmed Ezzawi, Rabat, Rabat Net Éditions, 2012, p. 249. Ben Idhari rapporte lui aussi que Saleh El-Bakri prétendait qu’il réapparaîtrait sous le règne du septième roi des Berghouatas et que le prophète Jésus prierait à sa suite. Voir Mohamed Ben Idhari, البيان المُغرِب في أخبار ملوك الأندلس والمَغرِب (L’Histoire extraordinaire des rois d’Andalousie et du Maghreb), édition établie et revue par Colin et Lévi-Provençal, vol.1, 3e édition, Beyrouth, Dar el-Thaqafa, 1983, p. 224.

[12] Parmi les études qui se sont intéressées au christianisme et aux chrétiens dans les pays du Maghreb, citons : Nasser Jabbar, « فنادق التجار المسيحيين في الدولة الحفصية » (« Les foundouks des marchands chrétiens dans l’État hafsite »), الأندلس والمغرب (Andalousie et Maghreb), n° 10, 2010, p. 77-89 ; Virginie Prévost, « Les dernières communautés chrétiennes autochtones d’Afrique du Nord », Revue de l’histoire des religions, n° 4, 2007, p. 461 - 483 ; Dominique Valérian, « La permanence du christianisme au Maghreb : l’apport problématique des sources latines », art. cité ; Abdelkader Hadouch, « Les communautés chrétiennes en Afrique du Nord du viiie au xve siècle », thèse de doctorat en histoire sous la direction d’A. Vauchez, l’université Paris Nanterre, 2001.

[13] Entre autres : Reinhart Dozy, Histoire des musulmans d’Espagne : jusqu’à la conquête de l’Andalousie par les Almoravides (711-1110), vol. 1, Leyde, Brill, 1861 ; Ibada Kuheyla, تاريخ النصارى في الأندلس (Histoire des chrétiens en Andalousie), Le Caire, El-Matbaʿa el-islamiya el-haditha, 1993 ;
Ibrahim el-Qadiri Boutchich, « المرابطون وسياسة التسامح مع نصارى الأندلس : نموذج من العطاء الحضاري الأندلسي » (« Les Moravides et la politique de tolérance envers les chrétiens d’Andalousie : un modèle d’altruisme andalou »), revue دراسات أندلسية  (Études andalouses), n° 11, 1994, p. 22-34 ;
Ismat Dandach, «علاقة الأندلس بمملكة قشتالة من خلال الأقليات (أهل الذمة) إلى القرن السابع الهجري » (« Les relations de l’Andalousie avec le royaume de Castille à travers les minorités religieuses monothéistes jusqu’au viie siècle de l’Hégire »), in : الغرب الإسلامي والغرب المسيحي (Occident musulman et Occident chrétien), op. cit., p. 101-116 . Voir également Brahim Harakat, « La communauté chrétienne et celle d’origine chrétienne en Espagne musulmane, vues par les sources arabes », in :  الغرب الإسلامي والغرب المسيحي (Occident musulman et Occident chrétien), op. cit., p. 179-182 ; Mohamed Bachir El-Amiri, التفاعل الحضاري بين أهل الأندلس المسلمين والإسبان النصارى في القرون الوسطى (Les Relations entre les musulmans d’Andalousie et les Espagnols chrétiens à l’époque médiévale), Beyrouth, Dar el-kotob el-ʿilmiya, 2014.

[14] Halima Ferhat, Le Maghreb aux xiie et xiiie siècles : les siècles de la foi, Casablanca, Wallada, 1993, p. 167.

[15] Mohamed El-Maghrawi, الموحدون وأزمات المجتمع (Les Almoravides et les crises sociales), Rabat, Jouzhour Éditions, 2006, p. 126 ; Asraf Robert, معطيات من تاريخ اليهود بفاس من 808 إلى اليوم (Données sur l’histoire des Juifs à Fès de 808 jusqu’à nos jours), présentation de Mohamed Mzayyen, Rabat, Dar Abi Raqraq, 2010, p. 40. Moïse El-Daraï est apparu à Fès en 1127. Voir à ce sujet Jaafar Hadi Hassan, فرقة الدونمة بين اليهودية والإسلام (La Communauté des Dönme entre judaïsme et islam), vol. 2, Beyrouth, Mou’assaset El-Fajr, 1988, p. 23.

[16] Michael Brett, « Le Mahdi dans le Maghreb médiéval », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 91 - 94, juillet 2000, p. 93-106.

[17] La dhimma, pacte de garantie et de protection (voir le dictionnaire encyclopédique Lisan el-arab, vol. 2, Beyrouth, Dar Sader, p. 221), est un terme historique se rapportant aux Juifs et aux chrétiens qui vivaient dans les sociétés musulmanes. Ce pacte leur accordait un statut spécial leur garantissant le droit de pratiquer leurs rites religieux, en l’échange d’un impôt connu sous le nom de jizya. Pour plus de détails, voir : Mohamed Ben Abi Bakr Ben Qayyim El-Joziya, أحكام أهل الذمة (Le Statut des gens de la dhimma), revu et commenté par Youssef El-Bakri et Chaker el-Arouri, vol. 1, El-Dammam, Ramadi Éditions, 1997 ; Hassan El-Mami, أهل الذمة في الحضارة الإسلامية (Les Gens de la dhimma dans la civilisation musulmane), Beyrouth, Dar el-gharb el-islami, 1998.

[18] Sur ce sujet, citons Mohamed Laroussi Metoui, الحروب الصليبية في المشرق والمغرب (Les Croisades au Machreq et au Maghreb), 2e édition, Beyrouth, Dar el-gharb el-islami, 1982 ;
Mohamed El-Menouni, « نماذج من مساهمات الغرب الإسلامي في الحروب الصليبية بالشام وإليه » (« La participation de l’Occident musulman au croisades du Levant et alentour »), مجلة كلية الآداب والعلوم الإنسانية (Revue de la faculté des lettres et des sciences humaines), n° 20-21, 1996-1997, p. 143-149 ; Marcel Dieulafoy, « Le Maroc et les croisades », Académie des inscriptions & belles-lettres, vol. 62, n° 1, 1918, p. 23-32.

[19] Ibrahim el-Qadiri Boutchich, الجاليات المسيحية بالمغرب الإسلامي (Les Communautés chrétiennes du Maghreb musulman), op. cit., p. 79.

[20] Ibid., p. 31.

[21] Sur la question de la permission de construire des églises dans l’Extrême Maghreb sous les Almoravides, voir Ibrahim el-Qadiri Boutchich, « مسألة بناء الكنائس » (« La question de la construction des églises »), op. cit.

[22] Abdelaziz Ainouz, dans sa présentation deمسيحيو المغرب الأقصى في العصر الوسيط  (Les Chrétiens de l’Extrême Maghreb à l’époque médiévale), op. cit., p. 11.