Les chiites arabes : citoyenneté et identité

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Publié par l’Arab Center for Research and Policy Studies et dirigé par Haider Saeed, chercheur à l’ACRPS, l’ouvrage collectif intitulé Les chiites arabes : citoyenneté et identité rassemble quatorze contributions présentées au colloque éponyme organisé par le centre à Doha du 27 au 29 février 2016. Cette sélection couvre les principales problématiques abordées lors du colloque : le contexte historique, les enjeux de l’identité nationale, la participation politique des chiites arabes dans les pays où ils constituent une part importante de la population, la question chiite et les mouvements « chiisants » au-delà de l’Orient arabe, la patrie d’origine du chiisme.

 Composé de 536 pages de format moyen, références et index compris, l’ouvrage comprend une introduction et quatre sections.

Émanciper le concept de « chiites arabes »

Haider Saeed précise dans son introduction que l’expression « chiites arabes » et le concept qu’elle recouvre ont toujours été politisés. Il s’agissait avant tout de montrer que ces chiites-là ne faisaient pas partie de l’entité monolithique chiite dont l’Iran est le chef de file. En ce sens, le concept originel relève du « wishful thinking » politique. Dans cet ouvrage, cependant, l’expression « chiites arabes » est employée sans finalité spécifique : elle désigne objectivement un groupe à l’identité particulière, identité sur laquelle repose sa mobilisation sociale et politique, que ce soit de façon consciente et rhétoriquement affirmée, ou non. Cet ouvrage tente ainsi de replacer ce concept dans un espace de réflexion purement académique.

Collectif, Les chiites arabes : citoyenneté et identité, Doha : ACRPS, 2019.

L’imaginaire historique

La première section, intitulée « Les chiites arabes dans l’imaginaire historique », est divisée en trois chapitres. Dans le premier, « Pluralité des “identités textuelles” et origines lointaines du conflit sunnites-chiites », Al-Taher Yehia avance que l’essence du conflit confessionnel entre sunnites et chiites est de nature politique. C’est l’une des raisons pour lesquelles une rivalité initialement philosophique ou doctrinale a pu dégénérer en conflit armé. Mais cela ne suffit pas à expliquer comment le discours arabe a été envahi par une idéologie ostracisante et diabolisante qui conçoit l’autre comme un ennemi de la communauté menaçant le principe même du monothéisme.

Au deuxième chapitre, « Problématique des récits ottomans et occidentaux sur les chiites arabes : architecture sociale et politique d’assimilation et d’exclusion en Irak à la fin de l’époque ottomane », Nahar Mohamed Nouri traite du regard porté sur les chiites arabes à la fin de la période ottomane. Il lie celui-ci à la stratégie de planification sociale mise en œuvre par l’Empire ottoman, qui tendait à ancrer dans la société ottomane la doctrine sunnite dominante. Toute la politique d’assimilation et d’exclusion de la Sublime Porte fut dédiée à cette entreprise, de sorte que l’entité chiite tarda à être pleinement intégrée dans la société irakienne.

Cherchant à dépasser la narration officielle iranienne et les stéréotypes ethnocentriques qu’elle véhicule quant aux Arabes chiites, Nassir al-Kaabi se penche dans le troisième chapitre, « Les chiites arabes dans l’imaginaire populaire iranien : une étude des récits de pèlerinage persans », sur un terrain inexploré : les récits des pèlerins iraniens allant et venant dans le monde arabe chiite, depuis ses principales stations de pèlerinage (Najaf, Karbala et Bagdad), jusqu’à Médine et à La Mecque. Pour ce faire, il s’appuie sur près de cinquante récits de pèlerinage consignés en persan depuis la dynastie des Kadjars jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

La problématique de l’identité nationale

La deuxième section, intitulée « Les chiites d’Irak et la problématique de l’identité nationale », comprend quatre chapitres. Au premier, « Les chiites d’Irak et la pression de l’identité religieuse : à la recherche du sens de l’identité chiite », Haider Saeed explore les dynamiques et l’évolution de l’identité chiite moderne. Il montre comment la communauté chiite d’Irak a été redéfinie comme une communauté religieuse et en quoi cela a entraîné une redécouverte des liens confessionnels transfrontaliers, et, de là, l’intégration des chiites d’Irak au tissu confessionnel de toute la région. Selon lui, cette transformation s’est produite avec la naissance de l’islam politique chiite dans les années 1950 du siècle dernier. Il affirme que dans l’identité chiite originelle, le religieux n’était pas prégnant, et que cette évolution a été imposée à la communauté chiite par des choix historiques précis.

Au deuxième chapitre, « Le chiisme irakien entre savoir puriste et nationalisme irakien », Aqil Abbas lie la conscience qu’a l’institution religieuse chiite de la question de l’identité nationale et du concept de citoyenneté aux mécanismes historiques de construction du savoir au sein de l’institution. Ces mécanismes reposent sur des conceptions rigoristes qui divisent le monde en deux champs antagonistes : le pur et l’impur. Le chiisme imamite représente la pureté ; l’impur réside dans l’ensemble des savoirs et des expériences non imamites du chiisme.

L’État et la hawza[1]

Au troisième chapitre de la deuxième section, « Quelle relation entre l’esprit de l’État et l’esprit de la hawza ? Une étude sur l’identité et la citoyenneté dans l’Irak contemporain », Ali Saleh Moula synthétise les grands principes régissant l’esprit de l’État et celui de la hawza. Il montre que l’Irak, dont le tissu social est particulièrement riche et varié, n’est tombé dans le piège du sectarisme confessionnel que dans le contexte géopolitique contemporain. Selon lui, la transformation du chiisme en communauté, puis en syndrome communautariste, est un phénomène artificiel apparu récemment dans l’histoire de l’Irak contemporain.

Au quatrième chapitre, « Les relations chiites supranationales et l’État national en Irak », Hareth Hassan évoque la question de la relation entre les alliances chiites supranationales et l’État national irakien, en mettant l’accent sur les dynamiques engendrées par la chute du régime de Saddam Hussein en 2003. Il affirme que le chiisme est une identité supranationale. En effet, parce qu’il représente une identité minoritaire dans le monde musulman et que son fonctionnement institutionnel est basé sur l’existence d’un clergé hiérarchisé en interaction permanente avec la société religieuse, il a connu l’émergence et le développement d’un système de réseaux religieux supranationaux, si bien que la création de l’État national a constitué un défi de taille pour l’identité chiite.

Identité et participation

La troisième section de l’ouvrage, intitulée « La question chiite au Liban et dans le Golfe : identité et participation », se compose de quatre chapitres. Au premier, « Du chiisme factieux au chiisme politique au Liban », Wajih Kawtharani traite de la relation entre l’idéologie, lorsqu’elle se politise, et le système communautariste politique. Il observe comment le système en vigueur dans une société ou un État peut réguler les relations religieuses, confessionnelles ou culturelles (ou tout cela ensemble) entre les différentes catégories de la population, ou au contraire devenir un facteur de fragmentation de la société, voire, dans certains contextes, un ferment de guerre civile.

Au deuxième chapitre, « La question chiite dans les pays du Golfe : prédominance des structures traditionnelles et politisation confessionnelle », Saad al-Ibrahim s’attache à comprendre les raisons de l’émergence de la question chiite dans la région du Golfe en examinant la relation entre l’entité chiite et l’État. S’intéressant particulièrement au cas de l’Arabie saoudite et, dans une moindre mesure, à celui du Bahreïn, son étude veille à ne pas réduire le problème confessionnel des pays du Golfe à l’influence régionale de l’Iran, mais plutôt à relier cette question à la structure de l’État dans le Golfe et aux relations qu’il entretient avec les différentes composantes sociales, et plus spécifiquement avec la composante chiite.

L’éveil de l’identité

Au troisième chapitre de la troisième section, « Moussa Sader et l’éveil de l’identité chiite au Liban », Khalil Fadhel Othmane étudie les facteurs ayant conduit au renforcement du sentiment d’appartenance communautaire chez les chiites du Liban. Il observe les mutations politiques qui ont accompagné l’activité de Moussa Sader sur la scène libanaise, telles que la croissance de l’immigration et de l’exode rural en provenance de régions à majorité chiites – le Sud et de la plaine de la Bekaa – et l’augmentation de la part de jeunes chiites adhérant aux partis de gauche.

Au quatrième chapitre, « Les chiites et la participation politique : le cas du Koweït », Hassan Abdallah Jawhar et Hamed Hafezh Abdallah défendent l’idée que la présence chiite au Koweït remonte à la naissance de l’émirat, et qu’il n’est donc pas possible de considérer le chiisme comme un phénomène fortuit ou tardif dans le pays – malgré tous les efforts déployés par certains pour faire croire à ce mythe. Dans ce contexte, ils analysent la dimension communautaire de la relation qu’entretiennent les chiites avec les autres composantes de la société koweïtienne, d’une part, et avec le pouvoir politique koweïtien, d’autre part.

Un chiisme outre-frontières

La quatrième et dernière section, intitulée « Les chiites arabes et le chiisme outre-frontières », comprend trois chapitres. Au premier, « Les chiites arabes : position et paradoxe », Hmeid Dabbasheh émet le postulat que les profonds clivages irano-arabes ou sunnites-chiites qui marquent la région sont des inventions coloniales qui ont été exploitées et enracinées par les régimes despotiques post-coloniaux. Ainsi, on peut considérer les soulèvements qui se sont produits récemment dans la région – le Mouvement vert en Iran en 2009 et les printemps arabes de 2011 – comme des tentatives pour dépasser ces divisions, de la même manière que les forces contre-révolutionnaires se sont employées par la suite à réveiller ces dissensions communautaires d’origine coloniale.

Au deuxième chapitre, « Les chiites arabes en Iran : vers une nouvelle définition de l’identité arabe ahwazie », Ilham Latifi met en lumière les tentatives des chiites arabes ahwazis pour trouver un équilibre entre la préservation de leur citoyenneté iranienne et la revendication de leur identité culturelle arabe. Elle aborde le phénomène de la conversion des chiites arabes d’Iran à la doctrine sunnite, phénomène qui, d’après les prévisions, devrait entraîner une mutation démographique radicale en Iran au cours des deux décennies à venir.

Quant au troisième et dernier chapitre de cette section, « L’identité chiite en Tunisie », Abdallah Jannouf y affirme que le chiisme tunisien contemporain est apparu dans le contexte de la Révolution iranienne et des conflits idéologiques universitaires. Il précise qu’il convient de distinguer le chiisme politique du chiisme doctrinal. Selon lui, le discours « chiisant » s’articule autour de trois axes en Tunisie : la défense de l’Iran et de l’ « axe de la résistance », l’intégration de la culture chiite dans la rhétorique populaire tunisienne et enfin l’interprétation idéologique de la religion. Pour le chercheur, il s’agit d’un discours dépassé remâchant l’idéologie de l’islam politique, un discours étranger à la réalité et au développement historique de la société tunisienne qui reste figé sur le principe de son identité confessionnelle.

(traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols)


Notes :

[1] Séminaire chiite où les étudiants suivent des cours de théologie, de philosophie et de littérature.