Les Palestiniens dans le monde : une étude démographique

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L’ouvrage de Youssef Courbage et Hala Naufal Les Palestiniens dans le monde : une étude démographique (publiée récemment par l’ACRPS) se penche sur la question cruciale de la démographie palestinienne, à un moment critique de l’histoire où la cause palestinienne a tendance à être occultée par la « Communauté Internationale » (États-Unis, Europe et Russie en tête) et même par les pays arabes. La démographie est-elle devenue la dernière ressource dont ce peuple dispose ou sera-t-il condamné à subir le funeste sort des Indiens d’Amérique ?

Seule une analyse démographique aussi rigoureuse que possible, étayée par l’étude des facteurs socio-économiques et géopolitiques permet de répondre à cette difficile question. Une évaluation objective de la réalité passée et présente de la démographie palestinienne est indispensable pour anticiper son avenir, grâce à l’appréhension de sa croissance naturelle (fécondité et mortalité) et des migrations à l’origine de la constitution des communautés palestiniennes en exil, à l’élaboration de projections démographiques sur la taille qu’aura cette population dans le monde en 2050. En une phase où, la terre se retirant sous les pieds des Palestiniens, leur force démographique risque de devenir le seul de leurs atouts.

Ce livre traite de la réalité démographique des Palestiniens à l’échelle globale. Si les plus nombreux résident encore dans la Palestine historique, les migrations, pour la plupart forcées, parfois volontaires, furent à l’origine de la constitution de multiples communautés palestiniennes en exil aux quatre points cardinaux, peut-être même dans la totalité des pays du globe, qu’il aurait été impossible de couvrir. Une vingtaine de pays ont donc été choisis en mettant en relief la spécificité des Palestiniens de la diaspora dans chacun des pays couverts.

Palestine, Israël, Jordanie

Pour analyser la démographie palestinienne, l’ouvrage s’ouvre sur ce territoire attitré qu’est l’État de Palestine, où se concentre le plus grand nombre de Palestiniens. Les auteurs traitent des conséquences du conflit israélo-palestinien, de l’évolution démographique de la population palestinienne, des particularités démographiques de la Cisjordanie et de Jérusalem Est en cours de colonisation, de la bande de Gaza, désormais débarrassée des colonies, mais en butte à de graves problèmes de survie. Des scénarios démographiques sont envisagés pour cet État, à la lumière de la « guerre des berceaux » que se livrent, les protagonistes et des visées expansionnistes israéliennes.

Quant aux « Palestiniens d’Israël », leur avenir reste largement imprévisible, l’hypothèse du « transfert », c’est-à-dire l’expulsion de plus d’un million ou tout au moins de plusieurs centaines de milliers de Palestiniens de nationalité israélienne, semble très improbable. Ainsi, l’hyper-fécondité palestinienne et leur refus de l’émigration outre-mer ont été politiquement payantes : n’auraient-ils été que quelques centaines de milliers, il eut été infiniment plus facile de les évacuer au-delà du Jourdain ou ailleurs, pour édifier un État Juif ethniquement homogène. Aujourd’hui la crainte « des Palestiniens de 1948 » est que les autorités israéliennes, fortes de l’appui américain ne procèdent à un transfert, mais d’un autre genre, celui de la terre plutôt que celui de la population, en cédant les zones de forte concentration palestinienne, comme le « Triangle[1] » à l’Autorité palestinienne.

Pour ce qui est de la Jordanie, les auteurs rappellent que le nombre des Palestiniens vivant dans ce pays arabe frontalier concentrant la plus grande diaspora palestinienne du monde, est une question primordiale pour les Jordaniens naturellement, pour les Palestiniens eux-mêmes, mais aussi pour les Israéliens, dont nombre de dirigeants voient en ce pays une « patrie de substitution » pour les Palestiniens en dehors de la Cisjordanie. Contrairement aux élucubrations des tenants de ce troc qui vont jusqu’à évoquer une proportion de 2 Palestiniens pour 1 Jordanien (« de souche »), des calculs minutieux montrent que les premiers sont loin de constituer l’écrasante majorité de la population de la Jordanie[2]. En dépit de la rareté des données, cette recherche s’attache à démontrer le plus objectivement possible cette réalité, dont l’enjeu politique est clair.

En Syrie, au Liban et en Égypte

Le pays arabe représentant le plus important enjeu de stabilité pour les Palestiniens est la Syrie. Sous le chapitre intitulé « Les Palestiniens en Syrie : de la stabilité au second exode », les auteurs mettent en exergue la crainte de certains milieux palestiniens – en quête de stabilité après les années d’une guerre sans fin – que l’exode des Palestiniens de Syrie vers des pays voisins et l’Europe ne serve de prétexte à l’abandon du « droit au retour » des réfugiés. Force est de reconnaître que c’est ce qui risque de se produire de facto quand ils s’établissent ailleurs, en Europe surtout. Les auteurs estiment qu’à l’horizon 2050, la population palestinienne de Syrie pourrait atteindre 1,2 million. Mais la baisse de la fécondité et l’exode consécutif à la guerre en Syrie suggèrent que ce chiffre est inatteignable. Il est fort possible qu’une migration initialement imaginée comme temporaire ne se transforme en une installation à vie.

Couverture Palestiniens dans le monde

Youssef Courbage et Hala Naufal, Les Palestiniens dans le monde : une étude démographique, Doha, ACRPS, 2020, 296 p. (en arabe).

Youssef Courbage

Professeur de démographie à l’Institut des Sciences sociales (ISS) de l’Université libanaise (Beyrouth), Youssef Courbage est ensuite entré au service des Nations unies comme professeur et chercheur à Yaoundé, Port-au-Prince puis Rabat, avant de devenir Directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques de Paris. Il a été également consultant auprès du FNUAP, de l’Unesco, de la FAO, de la Banque Mondiale et directeur des études contemporaines à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) à Beyrouth. Il a publié de nombreux ouvrages et articles, notamment sur les populations et les migrations des pays arabes traduits en de nombreuses langues.

Hala Naufal

Hala Naufal, professeure de démographie à l’Institut des Sciences sociales de l’Université libanaise puis directrice de recherche en démographie à l’École doctorale des Lettres et des Sciences humaines et sociales de cette université. Experte dans le domaine de la population et du développement, elle est consultante auprès d’organisations internationales : l’ESCWA, le FNUAP, le PNUD, l’UNICEF, l’OIT et la Banque mondiale. Elle a collaboré avec le Centre de recherches en sciences sociales de l’Université américaine du Caire et le Centre européen des politiques migratoires de l’Institut universitaire européen de Florence. Elle a écrit de nombreux livres, articles et rapports largement diffusés.

Quant au Liban, l’enjeu démographique y est hautement politique avec la question complexe du tawtin (implantation et naturalisation). Les auteurs constatent que le poids démographique relatif des Palestiniens au Liban n’est plus le même qu’aux premiers temps de leur exode. Si en 1948 ils constituaient 10 % de la population libanaise, ils ne représentaient plus que 5,5 % en 2017. Après sept décennies de présence au Liban, ils sont toujours légalement privés de certains droits fondamentaux : à l’éducation (assurée par l’UNRWA), à l’exercice de la médecine, au travail, à la sécurité sociale et à la propriété, au prétexte d’empêcher la « relocalisation » des réfugiés et de protéger leur « droit au retour ».

Pour ce qui est de l’Égypte, les auteurs constatent la grande difficulté d’avoir des données précises sur ce pays, le plus peuplé des pays arabes et longtemps le plus influent, notamment en faveur de la cause palestinienne. Ils estiment la diaspora palestinienne présente aujourd’hui en Égypte dans une fourchette comprise entre 30 000 et 100 000 habitants. Dispersée aux quatre coins du pays, elle ne représente qu’une goutte d’eau dans l’océan de la population égyptienne (plus de 100 millions d’habitants).

En Irak et dans les pays arabes du Golfe

La situation des Palestiniens en Irak est très différente de ce qu’elle est dans les pays arabes frontaliers de la Palestine. La population palestinienne déjà peu nombreuse à l’origine en 1948, a chuté si bas qu’on ne peut exclure qu’à terme elle puisse disparaître. Sa croissance démographique naturelle s’est largement détériorée du fait du déclin de la nuptialité et de la fécondité. Mais c’est surtout l’émigration hors du pays qui pourrait lui porter le coup de grâce, à telle enseigne qu’en 2050, elle risquerait bien de ne plus être qu’un lointain souvenir.

En ce qui concerne la présence palestinienne dans les pays du Golfe, les auteurs évoquent une élite intellectuelle triée sur le volet, affirmant que la communauté palestinienne des pays arabes du Golfe a une importance particulière par rapport à celles des autres régions du monde. Ce n’est pas tant une question de nombre, le poids démographique des Palestiniens du Golfe, restant minime en comparaison des autres pays où s’est établie cette diaspora, répartie en six États : l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et le sultanat d’Oman. Mais leur rôle économique et, dans une certaine mesure, leur influence politique compensent largement leur faiblesse numérique. Des atouts majeurs pour l’avenir de la question palestinienne.

Les Palestiniens en Europe de l’Ouest et du Nord

En raison d’une pénurie affligeante de données, les auteurs ont limité l’étude de la présence palestinienne en Europe de l’Ouest à trois pays : la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne. La France, acteur d’importance sur l’échiquier géopolitique du Moyen-Orient, a entretenu de tous temps une relation particulière, même si elle fut fluctuante avec la Palestine, ce qui compense la faiblesse numérique des Palestiniens de ce pays. Quant au Royaume Uni, la diaspora palestinienne a déployé dans ce pays des efforts notables pour fonder des institutions œuvrant à la protection des intérêts politiques et sociaux des Palestiniens dans le monde. Enfin, l’Allemagne, le pays d’Europe où les Palestiniens sont les plus nombreux, offre un modèle unique pour l’appréhension des réalités démographiques des habitants étrangers et plus particulièrement des Palestiniens. Le pays dispose en effet d’une abondance de données quantitatives quant aux aspects fondamentaux de leur dynamique démographique.

Les auteurs analysent ensuite la situation des Palestiniens dans plusieurs pays d’Europe du Nord : la Suède, le Danemark, la Norvège, l’Islande et la Finlande. Bien que les communautés palestiniennes installées dans ces pays ne soient pas particulièrement étoffées, elles ont une importance politique et symbolique notable. Le plus peuplé, la Suède est ainsi parmi les rares pays d’Europe à avoir reconnu l’État de Palestine. Au Danemark, la communauté palestinienne s’est distinguée par l’intégration de nombre de ses membres, notamment dans le domaine politique (le parlement et les conseils municipaux comptent plusieurs membres d’origine palestinienne). Quant à la Norvège, son intérêt particulier pour la question palestinienne au Moyen-Orient est clairement en contradiction avec la situation des réfugiés palestiniens qui ont pu entrer sur son territoire. Enfin, la petite Islande est le premier pays européen à avoir reconnu l’État de Palestine et instauré avec lui des relations diplomatiques.

Aux États-Unis et au Chili

Malgré l’absence de données exactes sur les Palestiniens présents aux États-Unis, les estimations permettent d’établir qu’entre 1988 et 2005, leur nombre est passé d’environ 200 000-236 000 habitants, à près de 310 000 aujourd’hui. En attendant les résultats des recensements, dont peut-être un recensement de cette communauté, la situation démographique et socio-économique laisse présager, malgré les avatars de la politique américaine à l’égard de la Palestine et des Palestiniens expatriés, une augmentation de la population palestinienne, qui pourrait atteindre 344 000 habitants en 2025, et 441 000 en 2050. Il est important de noter que malgré la politique américaine vis-à-vis d’Israël et de la Palestine, la communauté palestinienne aux États-Unis se sent bien intégrée à la société américaine.

La présence palestinienne au Chili revêt quant à elle une importance symbolique et politique. Le poids numérique des organisations palestiniennes présentes dans ce pays est renforcé par le fait que les Palestiniens y appartiennent aux couches les plus instruites de la société. Le maintien de leur statut social et leur concentration dans des zones très précises du pays et des villes permet d’appréhender cette population facilement sans se hasarder dans des opérations de dénombrement.

Conclusion

En rassemblant des données démographiques rares sur les Palestiniens dans une vingtaine de pays dans le monde, cet ouvrage met en évidence, par et au-delà, des chiffres, la façon dont les communautés se constituent, s’intègrent aux sociétés locales ou au contraire vivent des situations d’instabilité et d’exode sans fin.

À l’heure où les revendications du peuple palestinien passent au second plan sur l’échiquier politique mondial, les auteurs posent avec acuité les enjeux de sa présence, de sa continuité et de sa capacité à se reconstituer. Un document clé et un outil d’analyse essentiel pour les chercheurs, les spécialistes et ceux qui s’intéressent à la question palestinienne qui devraient inciter la poursuite de cette étude en l’élargissant à d’autres continents : l’Afrique, l’Asie, l’Océanie.

Notes :

[1] Bande de territoire contrôlée par Israël majoritairement peuplée de citoyens « arabes » (quelque 300 000) bordant le nord de la Cisjordanie.

[2] Même en tenant compte des Palestiniens étrangers, non-détenteurs de la nationalité jordanienne.