Les révolutionnaires à l’heure du jeu : La violence et la dérision* dans l’Égypte d’aujourd’hui

Date de publication : 04/01/2021
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Beautiful kite in the sky against the background of clouds ©Adobstock

* Titre du roman d’Albert Cossery, Julliard, Paris, 1964.

Par Hamza Mahfoud

De loin, et assurément en France, depuis que l’armée et le maréchal Sissi ont pris le pouvoir, l’Égypte apparaît surtout comme une source inépuisable de nouvelles tragiques. Lorsqu’ils ne sont pas morts, les révolutionnaires jeunes et attachants du printemps de 2011 sont aujourd’hui en prison ou sur les chemins de l’exil. La grande place Tahrir, la place « de la Libération », dont l’image a inspiré le monde entier, est devenue, au lendemain du coup d’État, le symbole d’une autre réalité : celle de la flambée de violence initiée par l’armée, et de la désolation qu’inspire le sort d’une « jeunesse de la révolution » parvenue au fond d’une impasse.

Ma première visite en Égypte m’a paradoxalement permis de relativiser certains de ces fantasmes nourris de loin et de calmer une partie au moins de mes inquiétudes. Il m’est apparu que le quotidien des militants défaits de 2011 ne se réduisait pas à l’alternative entre héroïsme et écrasement. La réalité est certes parfois amère mais, ici et là, des tentatives de sortir de la soumission grise de la défaite autrement que par la poursuite suicidaire de l’engagement révolutionnaire prennent régulièrement forme. Dans ces interstices, transparaissent quelques espoirs de vie apaisée. L’une de ces ouvertures improbables, et bien inattendue, n’est autre que… le jeu !

Dans son ouvrage Homo Ludens, le philosophe néerlandais Johan Huizinga propose une définition inédite de l’homme moderne. Celui-ci ne serait ni « homo sapiens » (homme « raisonnable »), ni « homo faber » (homme « producteur »), mais « homo… ludens», un être humain « jouant », un homme pour qui l’activité ludique fait partie intégrante de la vie sociale. L’ouvrage commence par identifier et analyser les frontières du jeu. Et par décrire comment le jeu affecte la vie « normale » après et en dehors de celle-ci.

Dans cet article, je voudrais pour ma part montrer comment le jeu, souvent considéré comme un acte « non sérieux », est en fait porteur d’une dynamique individuelle ou collective qui permet aux acteurs les plus éprouvés et aux victimes des violences infligées par l’État, de passer d’une situation de vaincus, de victimes, de traumatisés ou de réfugiés, au statut de joueur d’abord, et de vainqueur le cas échéant ; ce qui a pour effet de renforcer la cohésion du groupe et de restaurer la confiance en soi de chacun de ses membres.

Cette étude s’est appuyée sur l’observation directe, au Caire et à Alexandrie, d’activistes ayant participé aux diverses versions nationales du Printemps arabe. L’observation a duré quatre mois, entre décembre 2019 et mars 2020. La plupart des enquêtés étaient des citoyens égyptiens. D’autres étaient arrivés du Yémen, du Soudan et de Syrie. Tous se rencontraient dans divers lieux consacrés à ce que l’arabe décrit d’un mot unique « laïb » (le jeu). Ce « jeu » englobe aussi bien les « jeux de société » que proposent la plupart des cafés du Caire ou d’Alexandrie qu’un certain nombre d’autres activités ludiques telles que le tennis de table ou la pratique du cerf-volant. Dans l’article, je mobilise et discute le cadre d’analyse proposé par Johan Huizinga dans son Homo Ludens[1] ou « l’humain joueur ».

Hamza Mahfoud

Hamza Mahfoud

Chercheur

Hamza Mahfoud est titulaire d’un master de l’École des hautes études en sciences sociales obtenu en 2017 à Marseille, après deux diplômes obtenus à Casablanca, le premier en philosophie et le second en journalisme.

Il a travaillé pendant cinq ans comme journaliste arabophone (presses marocaine et internationale) en se concentrant sur les dynamiques culturelles, politiques et sociales des jeunes après le printemps arabe au Maroc et auprès des diasporas arabophones en France. Il a participé au leadership du mouvement du 20 février 2011 au Maroc.

Il travaille actuellement pour des associations s’occupant des réfugiés en France.

  L’attention portée au thème de cette recherche n’avait pas été anticipée avant ce qui fut une rencontre fortuite avec ce terrain, résultat de circonstances très personnelles. Cet article n’est pas né non plus de la rencontre qu’un chercheur serait parfois réputé – au moins par ceux qui ne pratiquent pas cet exercice – établir « froidement » avec son domaine de recherche, mobilisant les seuls outils « neutres » des sciences sociales. Tout en entendant bien sûr respecter la déontologie qui s’impose au chercheur[2], j’entends assumer mon empathie pour les dynamiques portées par les « printemps arabes ». J’assume tout autant mon désir de trouver une alternative aux frustrations subies par ceux de mes frères dont je fais conjoncturellement mon objet de recherche. J’assume de même mon espoir de participer à la mise au point de soins de santé mentale expressément consacrés à cette « génération de l’espoir » aujourd’hui déçue. En ma qualité[3] d’exilé politique marocain, je me suis moi-même inclus dans la pratique du jeu et dans l’objet de la recherche.

Quand je suis arrivé en Égypte pour la première fois, mon objectif était de lier connaissance avec les militants du printemps arabe, et l’écriture de recherche ne faisait aucunement partie de mon agenda. J’ai pris part dans mon pays, le Maroc, à ce mouvement du « printemps arabe », et j’ai choisi d’étudier l’anthropologie et la sociologie pour me familiariser avec les outils de recherche que proposent les sciences humaines pour rendre compte de cette expérience. Je me suis intéressé en tant que journaliste aux dynamiques culturelles et sociales de cette génération, à ses espoirs comme à ses frustrations. J’ai cherché une alternative à ce que j’ai vécu et aux réponses proposées par mes camarades, que strictement respecté les règles de l’analyse scientifique dont mes réflexions se nourrissent. Ma subjectivité a certes pu entamer ces règles, mais elle m’a permis en même temps de maîtriser le terrain au plus proche de la sensibilité des acteurs, de partager avec eux certaines de leurs positions, et offert une plus grande compréhension des défis auxquels ils se trouvent confrontés. Le choix de décrire les situations par l’emploi d’images et de métaphores renvoie à cette inscription dans un univers commun, la volonté de traduire un imaginaire qui fait lien. L’écriture est là pour contribuer à comprendre ce qui s’est passé et ce qui se passe ; c’est le projet que j’ai l’intention de poursuivre et auquel je souhaite contribuer. Ce travail d’écriture s’est appuyé sur des observations, un processus d’auto-réflexion critique ainsi que sur des contributions scientifiques mais aussi littéraires abordant la thématique du jeu mobilisée dans cet article.

Le traumatisme collectif de la génération 2011

Vivienne Matthies-Boon, professeure de Relations internationales sur le Moyen-Orient à l’université d’Amsterdam, a travaillé sur le sujet de la santé mentale des militants égyptiens. Elle s’est employée à décrire comment, depuis 2013, une grande partie de la jeunesse de la révolution de 2011 vivait dans une situation caractérisée par une anxiété permanente. Cette anxiété, poussée jusqu’à l’isolement social et au traumatisme collectif, aurait débuté avec la première violence initiée par l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans. Elle s’est ensuite amplifiée considérablement avec la contre-révolution menée contre eux par l’armée, caractérisée par un niveau de violence inédit. Sur la santé mentale des militants égyptiens, Matthies-Boon déclare :

Nous pouvons observer, dans l’Égypte post-révolutionnaire, le cycle destructeur d’un stress traumatique prolongé. Alors que les autorités étatiques répriment violemment les voix dissidentes et verrouillent les possibilités de justice et de réforme politique, les militants sont non seulement devenus des déçus de la politique (préférant l’isolement social au débat public), mais leurs colères et frustrations se sont retournées contre la société. En d’autres termes, la société est devenue de plus en plus polarisée, et la violence sociale s’est répandue comme une traînée de poudre, renforçant malheureusement le cycle du stress traumatique prolongé et les sentiments de désorientation qui en découlent[4].

L’étude de Matthies-Boon s’appuie sur un échantillon de quarante entretiens avec des militants égyptiens. Vingt-six d’entre eux ont subi, entre 2011 et 2014, diverses formes de violence. Douze ont été exposés à des gaz lacrymogènes, onze ont été blessés, sept ont été emprisonnés et maltraités, quatre torturés et quatre agressés sexuellement. En outre, douze ont eu à subir la mort d’un de leurs amis, autant d’entre eux des blessures. Neuf ont eu des amis arrêtés, sept d’entre eux un ami torturé. La durée du handicap de chacun s’est révélée proportionnelle à l’importance des traumatismes subis, ces traumatismes étant, selon l’auteur, d’une ampleur comparable à ceux subis par les opposants au régime d’apartheid sud-africain.

Le dilemme de cette situation collective, qui est au cœur de l’étude de Matthies-Boon, c’est qu’elle laisse intacte la question centrale de savoir comment, très concrètement, les acteurs parviennent (ou ne parviennent pas) à s’en sortir. La conscience aiguë qu’ils ont de l’horreur de la situation qu’ils vivent ne signifie pas en effet que ces militants ont cessé d’essayer d’y trouver des aménagements, fussent-ils pragmatiques, de courts termes et strictement individuels. La question ici n’est pas uniquement liée au niveau « macro » du contexte politique et social de leur destin collectif mais également à la gestion du quotidien, au niveau micro-individuel, qui permet de générer certaines ressources pour sortir de l’impasse (ou tenter de la faire).

J’évoquerai ici l’une de ces réponses, souvent considérée comme non essentielle, mais qui m’a semblé particulièrement intéressante : celle qui passe par le jeu. Mon choix de privilégier cette facette du quotidien des militants privés de leurs espoirs traduit d’abord la volonté de réfuter ces critiques faites aux prétentions de sérieux et d’efficacité des pratiques ludiques. Ce choix traduit également mon souhait de réfléchir à l’adaptation des pratiques sociales, des sociabilités, des manières de créer du lien, de continuer à faire groupe au-delà de l’échec de la révolution, après la fin ou l’interruption de la mobilisation massive des premières années du «printemps arabe ».


Notes :

[1] HUIZINGA Johan, Homo ludens : essai sur la fonction sociale du jeu, Gallimard, 1951.

[2] Pour d’évidentes raisons de sécurité, j’ai par ailleurs pris le parti de taire le nom des acteurs et des lieux où ils se rencontrent.

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