Syrie : Assad reste, la question sunnite aussi

Date de publication : 15/06/2019
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graffiti
Graffiti, mur d'Alep, 2014 : "Cri d'une patrie fatiguée par le sectarisme, les tueries, la destruction et les vols."

En revanche, si, comme le pense l’auteur de ces lignes, la question sunnite syrienne est le produit d’une condition objective, alors le problème confessionnel demeurera politiquement structurant et cela indépendamment des discours que les acteurs peuvent tenir à son sujet.

Les sunnites et le pouvoir : partenaires ou seconds couteaux ?

L’argumentation des révisionnistes pèche à la fois par une sous-estimation de la domination alaouite sur le régime syrien et par une surestimation du rôle des entrepreneurs identitaires dans la confessionnalisation du conflit. Commençons par le régime. Affirmer que ce dernier n’est « pas exclusivement alaouite » est exact : aussi exact que prétendre qu’un comité de direction comprenant une seule femme sur sa dizaine de membres ne serait « pas exclusivement masculin ». Nos sociétés apprennent aujourd’hui à reconnaître une telle proportion pour ce qu’elle est : au mieux, le reflet du pouvoir négligeable des femmes ; au pire, une tentative peu convaincante d’occulter la domination masculine. De même, les « sunnites de service » de l’élite militaro-sécuritaire syrienne, colonne vertébrale du régime, sont des arbres clairsemés qui cachent bien mal la forêt alaouite.

En 2019, trois alaouites occupent les fonctions les plus élevées de l’armée arabe syrienne : le président Bachar el-Assad, commandant en chef, le général Ali Ayyoub, ministre de la Défense, et le numéro un de l’état-major, Salim Harba. Les sunnites constituent pour leur part moins de vingt pour cent du corps des officiers,[4] proportion qui tombe sous les dix pour cent pour les échelons les plus élevés : commandements des cinq corps d’armée, des dix-huit divisions terrestres, des comités militaro-sécuritaires régionaux, des unités d’élite (Garde républicaine, 4e Division blindée, Forces spéciales), des Forces aériennes, des deux services de renseignements rattachés à l’armée (Renseignements militaires et des Forces aériennes), des armes stratégiques (missiles balistiques et guerre chimique) et des principaux groupes paramilitaires (Forces de défense nationale, Forces du Tigre). Les services de renseignements du ministère de l’Intérieur (sûreté de l’État et sûreté politique) sont actuellement présidés par des sunnites mais l’identité de leurs prédécesseurs indique que cette situation n’a rien d’une règle, sans parler de l’influence qu’y exercent des officiers alaouites occupant des positions formellement inférieures. Qui plus est, le Bureau de la sûreté nationale établi pour coordonner le travail des différents services est dirigé par le général Ali Mamlouk qui, selon un de ses propres protégés, serait, comme son prédécesseur Hisham Ikhtiyar, un chiite dont le régime cherche à faire accroire l’identité sunnite.[5]

La domination écrasante des officiers alaouites sur l’appareil militaro-sécuritaire n’est guère compensée par la très large représentation des sunnites dans les institutions civiles de l’État car ces dernières sont totalement inféodées au clan présidentiel et aux barons de l’appareil militaro-sécuritaire. L’importante présence sunnite dans la haute-fonction publique est donc le reflet d’une stratégie de cooptation transconfessionnelle et non, comme le voudrait une confusion répandue, la preuve d’un partage effectif du pouvoir au sein d’un régime authentiquement multiconfessionnel.

D’aucuns affirment que les milieux d’affaires constitueraient une élite sunnite dotée d’un véritable pouvoir d’influence. Ainsi, pour l’analyste Nir Rosen, proche de Robert Malley,[6] les hommes d’affaires sont « le régime sous le régime, dirigeant le pays indépendamment de ceux qui le gouvernent, un gouvernement de l’ombre qui rappelle la manière dont la société italienne (sic) fonctionne malgré un gouvernement faible et corrompu ».[7]

Plutôt que la comparaison pour le moins audacieuse avec l’Italie, on interrogera ici le postulat qui sous-tend une telle affirmation. Relevant de ce que l’on pourrait qualifier de marxisme simpliste, ce raisonnement voudrait qu’en tout temps et en tout lieu, le pouvoir politique réel réside dans le pouvoir économique. Or, les travaux sur l’État postcolonial ont montré que dans bien des cas, c’est l’accès au pouvoir politique qui conditionne l’accumulation des ressources économiques et non l’inverse.[8] La Syrie des Assad est, à ce titre, un cas d’école. Les grandes figures du capitalisme syrien sont soit des membres de la famille au pouvoir, comme le cousin du président Rami Makhlouf, soit des hommes d’affaires qui, à l’instar de Muhammad Hamshu ou de Samer Foz, doivent leur ascension fulgurante à des relations personnelles étroites avec le clan présidentiel.[9] À côté de ces figures existe bien une bourgeoisie sunnite plus indépendante du régime et qui, d’ailleurs, a massivement émigré vers la Turquie et l’Égypte durant le conflit. Cependant, cette bourgeoisie n’est tolérée que parce qu’elle occupe des secteurs d’activité que le grand capitalisme parasitaire juge trop peu profitables pour se les arroger. Relevant essentiellement de la petite et moyenne entreprise, cette bourgeoisie opère donc dans l’espace qui lui est assigné par le pouvoir politico-militaire et ne possède évidemment pas le poids d’un quelconque « gouvernement de l’ombre ».

La domination absolue qu’exercent le clan présidentiel et les grands officiers alaouites sur le système politique syrien ne signifie bien sûr pas qu’il faille lire la guerre entamée en 2011 comme un affrontement dichotomique entre sunnites et alaouites : les alaouites opposés au régime sont nombreux et les sunnites hostiles à l’opposition le sont encore plus. Toutefois, les sunnites qui ont activement soutenu Assad l’ont fait sur la base d’intérêts dépendants de la survie du régime plutôt que pour défendre un pouvoir politique qu’ils détenaient en propre. Il demeure, en outre, que la question sunnite syrienne ne relève pas d’une construction identitaire et d’un discours victimaire mais plutôt d’une condition objective ayant un rôle moteur dans le conflit.


Notes :

[1] Hussein Agha et Robert Malley, “The Middle East’s great divide is not sectarianism”, The New Yorker, 11 mars 2019 : <http://bit.ly/2vu8etZ> (consulté le 6 juin 2019).

[2] Pour un exposé particulièrement direct de cette thèse, voir Cyrus Malik (pseudonyme), “Washington’s Sunni myth and the civil wars in Iraq and Syria”, War on the Rocks, 16 août 2016 : <http://bit.ly/3b6BI08>  (consulté le 6 juin 2019). Pour un exemple plus récent, voir Nour Samaha, “Can Assad win the peace ?”, European Council on Foreign Relations, 15 mai 2019 : <http://bit.ly/33ymrTl> (consulté le 6 juin 2019).

[3] “UAE reopens Syria embassy in boost for Assad”, Reuters, 27 décembre 2018 : <https://reut.rs/2WncxlW> (consulté le 6 juin 2019).

[4] Hicham Bou Nassif, “‘Second-class’: The grievances of Sunni officers in the Syrian armed forces”, Journal of Strategic Studies 38/5, 2015, p. 626-649.

[5] Câble de l’ambassade des États-Unis à Damas à destination du Département d’État, “‘Shia-ization’ in Syria, regime’s election concerns, A-Dhari visit”, 8 février 2007 : <http://bit.ly/2WokNCk> (consulté le 6 juin 2019).

[6] En 2014, Malley, alors en poste à la Maison Blanche, aurait commandé à Rosen un rapport proposant l’établissement de cessez-le-feu locaux pour résoudre le conflit syrien. Voir Rania Khalek, “Meet the mysterious fixer who negotiated Syria out of seven years of war”, Truthdig, 3 août 2018 : <http://bit.ly/2UezJQN> (consulté le 6 juin 2019).

[7] Nir Rosen, “The war in Syria is not over”, Valdai Discussion Club, 19 février 2019 : <http://bit.ly/2whSECe> (consulté le 6 juin 2019).

[8] Voir par exemple Jean-François Bayart, L’État en Afrique : la politique du ventre, Paris, Fayard, 1989.

[9] Orwa Khalife, “Samer Foz, Assad’s new favorite handyman”, Al-Jumhuriya, 21 novembre 2018 : <http://bit.ly/2TZe9k5> (consulté le 6 juin 2019).

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