Sionisme, exil et territorialisation : à propos de quelques réflexions de Karl Kraus

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© Charlotte_Joel (1882–1943)

Par Sonia Dayan-Herzbrun

Les historiens anglo-saxons qui, depuis une quarantaine d’années, ont étudié la formation des nations dans le monde contemporain (en particulier Ernst Gellner, Benedict Anderson et Eric Hobsbawm), s’accordent pour considérer qu’historiquement, et contrairement à une idée répandue, les nationalismes préexistent aux nations. Le sionisme, dont il convient de réinsérer l’analyse dans celle d’un processus plus général qui le dépasse et l’englobe, ne fait pas exception à cette règle.

Les Empires pré-modernes et leurs communautés

Selon la typologie d’Ernest Gellner, qui le classe parmi les « nationalismes de diaspora[1] », le sionisme s’est développé dans des groupes qui ne possédaient pas de base territoriale homogène et menaient, au sein des sociétés dans lesquelles ils vivaient, une existence de communautés minoritaires à statut inférieur et stigmatisé. Ce stigmate se caractérisait en particulier par l’impuissance politique et militaire de populations essentiellement citadines, spécialisées dans un certain nombre de tâches et dispersées à travers des territoires plus ou moins vastes dont aucun ne leur appartenait en propre.

Sur un même espace relevant des différents Empires qui préexistaient à l’avènement des nations modernes, ces groupes, qui se revendiqueront ultérieurement comme « nations », coexistaient, se distinguant entre eux non par une appartenance nationale, mais alternativement ou à la fois par leur religion, leur langue vernaculaire, leur métier, leur place dans la hiérarchie sociale, leurs codes vestimentaires, etc.

Sonia Dayan-Herzbrun

Professeur émérite

Sonia Dayan-Herzbrun est Professeur émérite en sociologie politique et en études féministes à l’Université de Paris. Auteure de nombreux ouvrages et articles, elle dirige la revue Tumultes, dont beaucoup de numéros ont été consacrés à la question des appartenances, du sentiment national, des mouvements insurgents et des formes multiples de l’aspiration démocratique. Elle est membre de l’Association internationale des sociologues de langue française et de la Caribbean Philosophical Association qui lui a décerné en 2016 le prix Frantz Fanon pour l’ensemble de son œuvre et de sa carrière.

Le comte François-Xavier Morstin [...] ne se considérait ni comme Polonais, ni comme Italien, ni comme aristocrate polonais, ni comme aristocrate d’origine italienne. Non, mais comme beaucoup de ses pairs, ressortissants des pays de la couronne de la monarchie austro-hongroise, il était l’un des plus nobles et des plus purs spécimens de l’Autrichien par excellence, c’est-à-dire un homme au-dessus de toute nationalité, et, par conséquent, un noble de la véritable espèce.

Peu de textes restituent mieux le vécu de ces communautés d’Empires (ottoman, russe et austro-hongrois) que ces quelques lignes, extraites d’une nouvelle de l’écrivain juif autrichien Joseph Roth (1869-1939), mort en exil à Paris. L’auteur qui a souvent exprimé sa nostalgie du défunt Empire des Habsbourg, présente en ces termes son héros, le comte Morstin qui, tout comme Roth, ne se consolera jamais de la destruction de la monarchie austro-hongroise, et écrira, à la fin de sa vie, sa haine pour les nations et les États nationaux : Le comte François-Xavier Morstin, descendant d’une vieille famille polonaise – qui, soit dit en passant, était originaire d’Italie et s’était établie en Pologne au XVIe siècle –, vivait donc au village de Lopatyny. Jeune homme il avait servi au IXe dragon. Il ne se considérait ni comme Polonais, ni comme Italien, ni comme aristocrate polonais, ni comme aristocrate d’origine italienne. Non, mais comme beaucoup de ses pairs, ressortissants des pays de la couronne de la monarchie austro-hongroise, il était l’un des plus nobles et des plus purs spécimens de l’Autrichien par excellence, c’est-à-dire un homme au-dessus de toute nationalité, et, par conséquent, un noble de la véritable espèce. Si on lui avait demandé par exemple à quelle « nation » ou à quel peuple il avait le sentiment d’appartenir, le comte serait demeuré sans comprendre, stupéfait même, devant son interlocuteur, et, vraisemblablement aussi, ennuyé et quelque peu indigné. D’après quels indices aurait-il pu déterminer s’il faisait partie de telle ou telle nation ? Il parlait également bien à peu près toutes les langues européennes, il se sentait chez lui dans presque tous les pays d’Europe, ses amis et ses connaissances vivaient disséminés dans la diversité du vaste monde[2].

Dans l’Empire ottoman, ce mode de coexistence, confirmé par nombre de témoignages historiques et littéraires, avait été formalisé par les systèmes des millet[3] mis en place au XVe siècle par Mehmed II après la prise de Constantinople, de façon à garantir d’abord la liberté de la communauté grecque orthodoxe, administrée par son Patriarche. Ce système qui avait été étendu aux Slaves quand fut conquise la Serbie, aux Arméniens (répartis en deux millet, selon leur rite), aux Juifs, etc. sécularisait, en quelque sorte, le statut des non musulmans (dhimmis[4]), mais devait fragiliser l’Empire ottoman, quand les grandes puissances européennes et la Russie) se posèrent en protectrices des millet non musulmans, cependant qu’à l’intérieur de l’Empire ottoman émergeait un nationalisme turc. Avant qu’au XIXe siècle ne débute l’entreprise de dépeçage de l’Empire ottoman, les peuples conquis n’y font l’objet d’aucune tentative d’« intégration » culturelle : il n’y a ni politique de conversion massive à l’islam, ni même de « turquisation ». Ces groupes minoritaires étaient ainsi à la fois discriminés, – puisque bon nombre de métiers et de positions sociales leur étaient fermés –, et « protégés » dans leur liberté de culte et de résidence. Dans ce cadre, la survie de ces communautés minoritaires était liée à une structure politique impériale et pré-moderne, qui s’est trouvée menacée dès que les grands États-nations de l’Europe occidentale ont entrepris d’étendre leurs marchés, leur influence et leurs modèles culturels et politiques, vers le sud et vers l’est. L’intervention des grandes puissances et une modernisation politique intimement liée à la généralisation du modèle de l’État-nation, vont à la fois les libérer de ces discriminations et les priver de cette « protection ». Dès lors, le premier problème qui s’est posé aux nationalismes de diaspora qui se développaient dans ces communautés minoritaires et dispersées, fut celui de l’acquisition d’un territoire. Outre les Juifs, on peut citer parmi ces différents groupes, comme le fait Gellner : les Grecs, les Arméniens, mais aussi les Parsis (adeptes de la religion mazdéenne) dispersés en Inde. S’agissant des Juifs, près de deux mille ans d’histoire ne leur avaient pas donné la moindre base territoriale où que ce soit, contrairement, par exemple, aux Grecs orthodoxes qui vivaient en Grèce méridionale, même si cette région ne devint que tardivement une base territoriale pour un mouvement national qui s’était d’abord référé à Byzance.


Notes :

 

[1] Selon Ernest Gellner, (Nations et nationalismes, Payot, 1989, p. 151- 156) ce type de nationalisme est apparu chez des groupes comme les Juifs, les Grecs, les Arméniens, « ayant derrière eux une longue tradition de dispersion, d’urbanisation et de statut de minorité, et souvent persécutés quand les États se modernisent ».

[2] Joseph Roth, Le buste de l’empereur, Toulouse, Ombre, coll. Petite bibliothèque Ombres, 2014, 132 p.

[3] Le terme ottoman millet désigne une communauté religieuse légalement protégée. Il vient du mot arabe milla ou mellah (féminin singulier) et millet (au pluriel) « communauté confessionnelle » (également parfois nommée taïfa, طائفة).

[4] Cette catégorie du droit musulman désigne les chrétiens et les Juifs, vivant dans la communauté musulmane (oumma) avec un statut de « protégés ».