Sommet États-Unis/Corée du Nord : les enjeux de l’accord de dénucléarisation

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Par l’Unité d’analyse politique

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du ACRPS ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Introduction

Après des mois d’incertitude et de revirements, le sommet États-Unis/Corée du Nord s’est finalement tenu le 12 juin 2018 sur l’île de Sentosa à Singapour, avec pour objectif de parvenir à un accord sur le démantèlement de l’arsenal nucléaire de Pyongyang, en échange de la levée des sanctions internationales qui lui sont imposées et de la fin de l’isolement diplomatique exercé à son encontre. Réunissant Donald Trump et Kim Jong-un, ce sommet historique est la première rencontre entre un président américain en exercice et un dirigeant nord-coréen. En contraste flagrant avec les menaces et les insultes échangées ces derniers mois par les deux parties, qui sont allées jusqu’à agiter la menace d’une guerre nucléaire, Trump a couvert d’éloges son homologue nord-coréen, en vantant notamment son intelligence et ses talents de négociateur. Le président américain a estimé que cet accord était une « occasion unique » pour Kim Jong-un et que tous deux étaient « prêts à s’engager dans une nouvelle ère et à écrire un nouveau chapitre entre les deux pays[i] ». De son côté, le dirigeant nord-coréen a déclaré que Trump et lui-même étaient décidés à « tourner la page du passé » et que le monde allait « assister à un changement majeur[ii] ».

Cependant, les deux parties ont signé un accord relativement vague comprenant beaucoup de zones d’ombre. Ainsi, bien que Trump ait précisé qu’il s’attend à ce que la dénucléarisation démarre « très rapidement[iii] », le texte de l’accord ne stipule pas que la Corée du Nord s’engage clairement à entamer immédiatement ce processus. Par ailleurs, selon les dires du président américain, les sanctions internationales imposées à la Corée du Nord seront maintenues jusqu’à nouvel ordre[iv]. Le flou qui entoure les termes de cet accord, outre la décision de Trump de suspendre les manœuvres militaires américaines avec la Corée du Sud, considérées comme « extrêmement provocatrices » et fort coûteuses[v], ont soulevé des inquiétudes à Washington et parmi les alliés des États-Unis. On craint que Trump ait fait des concessions à Pyongyang sans la moindre contrepartie claire et formelle. L’accord prévoit néanmoins que les deux parties s’engagent à mener des négociations ultérieures pour mettre en œuvre les points sur lesquels elles se sont entendues lors de ce sommet.

Les termes de l’accord

D’après le document commun signé par les deux parties à l’issue du sommet de Singapour, l’objectif de cette rencontre est « l’établissement de nouvelles relations entre les États-Unis et la RPDC (la République populaire démocratique de Corée) et l’instauration d’un régime de paix solide et durable sur la péninsule coréenne ». Cet objectif devra être réalisé sur la base de deux principes fondamentaux : Trump s’engage à « fournir des garanties de sécurité à la RPDC », en échange de quoi Kim Jong-un réaffirme « son engagement ferme et inébranlable envers la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne[vi] ». Quant aux modalités d’application de ces deux principes, elles reposent sur quatre dispositions essentielles[vii] :

  • « Les États-Unis et la RPDC s’engagent à établir de nouvelles relations entre les États-Unis et la RPDC conformément au souhait de paix et de prospérité des peuples des deux pays
  • Les États-Unis et la RPDC uniront leurs efforts pour construire un régime de paix durable et stable sur la péninsule coréenne.
  • Réaffirmant la déclaration de Panmunjom du 27 avril 2018 (publiée lors du sommet réunissant les présidents des deux Corées), la RPDC s’engage à œuvrer pour la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne.
  • Les États-Unis et la RPDC s’engagent à retrouver les dépouilles des prisonniers de guerre et portés disparus au combat, et à rapatrier immédiatement ceux qui sont déjà identifiés. »

Le texte stipule en outre que Donald Trump et Kim Jong-un s’engagent à mettre en application les dispositions de cette déclaration commune « de manière exhaustive et dans les plus brefs délais », et que les deux États s’engagent à « tenir dès que possible des négociations de suivi, menées par le secrétaire d’État Mike Pompeo et un homologue de haut niveau de la RPDC, pour mettre en œuvre les résultats du sommet États-Unis/RPDC ». Enfin, les deux présidents s’engagent à « coopérer pour le développement de nouvelles relations entre les États-Unis et la RPDC et pour la promotion de la paix, de la prospérité et de la sécurité de la péninsule coréenne et du monde ».

Quelles sont les bénéfices de ce sommet pour Donald Trump et Kim Jong-un ?

Trump et son homologue nord-coréen partagent la même obsession d’être sous le feu des projecteurs. De ce point de vue, ce sommet les a comblés et chacun a conforté son image d’homme fort de son pays. On peut synthétiser comme suit le bilan positif de cette rencontre pour chacune des parties :

  • Donald Trump
    • Star du petit écran obnubilée par la promotion de son image, Trump se réjouit d’avoir focalisé l’attention de la communauté internationale sur sa personne et d’être apparu comme le président américain ayant réussi à convaincre un dirigeant nord-coréen de participer à un sommet bilatéral, ce dont aucun de ses prédécesseurs n’avait été capable. Il l’a exprimé notamment en citant Kim Jong-un, qui lui aurait dit que leurs deux pays n’étaient encore « jamais parvenus à ce point d’entente ». Trump estime que les Nord-Coréens, qui n’avaient confiance en aucun président américain avant lui, lui font confiance à lui parce qu’il a réalisé cet accord et qu’ils sont certains qu’il est capable de le mettre à exécution[viii]. Si à terme les négociations portent leurs fruits et aboutissent en effet à la dénucléarisation de la Corée du Nord, Trump sera sans doute conforté dans son ambition de recevoir le Prix Nobel de la paix[ix], comme son prédécesseur Barack Obama.
    • La Maison Blanche ne manquera pas de mettre à profit ce sommet pour asseoir l’image d’un Trump audacieux et capable de construire la paix. Elle cherchera à miser sur cette carte lors des élections de mi-mandat, qui représentent un défi important pour le Parti républicain[x].
    • L’objectif de Trump pourrait être également d’étouffer l’enquête menée par le procureur spécial Robert Mueller sur les liens présumés entre sa campagne présidentielle et la Russie, ou du moins de détourner l’attention de l’opinion publique de cette affaire, ne serait-ce que quelques jours[xi].
  • Kim Jong-un
    • Le sommet de Singapour a renforcé l’autorité du dirigeant nord-coréen dans son pays, notamment parce qu’il s’est tenu sur un pied d’égalité aux côtés du président du pays le plus puissant du monde. Trump lui-même n’a pas hésité à jouer sur la corde sensible en le qualifiant d’« homme talentueux[xii] ».
    • Le sommet l’a présenté comme un leader régional de poids, celui avec lequel le président des États-Unis cherche à négocier, chose que son père et son grand-père n’ont pas réussi à réaliser avant lui[xiii].
    • Concrètement, ce sommet a rompu l’isolement de Kim Jong-un sur le plan international.

Réserves et mises en garde

Trump se targue avec insistance d’avoir accompli ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait réussi à faire, et dit s’attendre à ce que la Corée du Nord entame « très rapidement » le processus de dénucléarisation. Toutefois, la déclaration commune ne comporte aucun détail quant à la vérification, au contrôle et aux dispositifs de ce processus. Toutes ces questions ont été reportées à des négociations ultérieures entre les hauts responsables des deux pays. Or le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a déclaré quelque temps avant le sommet que les États-Unis voulaient un accord garantissant le démantèlement complet, « vérifiable et irréversible » de l’arsenal nucléaire nord-coréen[xiv]. Force est de constater que le ton du document commun signé par les deux parties est loin d’être aussi péremptoire. Par ailleurs, après avoir dit qu’il s’attendait à ce que la Corée du Nord entame rapidement le processus de dénucléarisation, Trump est revenu sur cette déclaration en affirmant qu’il faudrait beaucoup de temps avant de pouvoir dénucléariser complètement le pays[xv]. Le flou de la formulation de la déclaration commune a suscité des comparaisons avec le retrait de l’administration Trump de l’accord nucléaire auquel était parvenue l’administration Obama avec l’Iran, sachant que cet accord-là était détaillé et incluait des restrictions et des mécanismes de contrôle très stricts du programme nucléaire iranien. Or, étonnamment, Trump a estimé qu’il était faible et ne garantissait pas assez fermement que l’Iran ne réactiverait pas son programme nucléaire dans le futur.

Les principales réserves émises sur cet accord aux États-Unis, même dans les rangs des républicains, et parmi les alliés des Américains, peuvent se résumer de la manière suivante :

  • Il est frappant de constater que dans le document commun, la Corée du Nord ne s’est pas engagée clairement à démanteler son armement nucléaire. Le texte énonce en effet simplement que « la République populaire et démocratique de Corée s’engage à œuvrer pour la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne », ce qui pourrait inclure également le parapluie nucléaire américain dans la région, qui couvre la Corée du Sud et le Japon[xvi]. De fait, s’agissant d’un engagement coréen global, la déclaration commune n’a rien formulé de nouveau, elle s’est contentée de faire référence à un engagement antérieur pris par Kim Jong-un lors du sommet qui l’a réuni en avril 2018 avec le président de la Corée du Sud[xvii]. Enfin, le document commun ne prévoit aucun calendrier pour la mise en œuvre de ces engagements, ni aucune garantie de réalisation du processus. Certains experts vont jusqu’à dire que cette déclaration commune n’est qu’une pâle réplique de vieilles promesses – jamais tenues – faites par Pyongyang aux administrations américaines successives.
  • Alors que l’un des principaux reproches formulés par Trump au sujet de l’accord nucléaire avec l’Iran concernait le refrènement de son programme de développement des missiles balistiques à longue portée – que le texte de l’accord omettait de stipuler –, la déclaration commune publiée à l’issue de son sommet avec Kim Jong-un ne mentionne ni de près ni de loin le programme avancé de missiles balistiques développé par Pyongyang. Tout au plus Trump a-t-il précisé lors de la conférence de presse qu’il a tenue à l’issue du sommet que Kim Jong-un s’engageait à détruire un site d’essais nucléaires majeur[xviii].
  • Bien que Trump ait affirmé avoir soulevé la question des atteintes aux droits de l’homme en Corée du Nord lors de son entretien à huis clos avec son homologue, et décrit celui-ci comme un homme « voulant faire ce qui est juste[xix] », la déclaration commune a complètement occulté cette question.
  • Certains observateurs critiques de cette déclaration commune, ainsi que de la nature, du contexte et des modalités des négociations elles-mêmes, estiment que tout ce processus a offert une légitimité au dirigeant nord-coréen, tant à l’intérieur de son pays que sur la scène internationale. Paradoxalement, ce sommet a eu lieu seulement quelques jours après que le président américain a sermonné certains alliés traditionnels des États-Unis comme le Canada, l’Allemagne et la France, sous prétexte de querelles douanières et commerciales. Quittant plus tôt que prévu le sommet du G7, qui se tenait au Canada, il s’est par la suite attaqué au chef du gouvernement canadien, l’accusant d’être « malhonnête et faible[xx] ». Quant à la concession qu’il a faite à Kim Jong-un, à savoir la suspension des manœuvres militaires conjointes avec la Corée du Sud, censée intervenir en août 2018, elle est vue par beaucoup comme un geste gratuit, sans la moindre contrepartie de la part de la Corée du Nord[xxi]. La décision de Trump a d’ailleurs pris de court les deux alliés concernés, le Japon et la Corée du Sud, tout comme le Pentagone lui-même. Pour certains observateurs, abandonner les manœuvres militaires avec la Corée du Sud reviendrait à neutraliser un puissant moyen de pression sur Pyongyang, et même sur la Chine[xxii].

Conclusion

On ne saurait porter de jugement prématuré et prédire l’échec des résultats du sommet historique entre les présidents américain et nord-coréen. Chacun a une personnalité versatile et difficilement prévisible. Tous deux se sont beaucoup investis dans ce sommet, outre que, souffrant des effets des sanctions internationales, l’économie nord-coréenne est vacillante et pourrait à terme menacer l’intégrité du régime. Mais le succès du sommet reposera avant tout sur la disposition de Pyongyang à démanteler de facto son arsenal nucléaire, ce dont doutent de nombreux experts. En tout état de cause, la déclaration commune des deux dirigeants ne fait pas mention de ce démantèlement en termes francs et directs, car elle parle d’une dénucléarisation de toute la péninsule coréenne, ce qui a priori inclut l’arsenal nucléaire américain qui s’y trouve. Ajoutons à cela que la Corée du Nord va insister pour que l’on rompe son isolement, garantisse la sécurité de son régime et relance son économie défaillante.

Il semblerait que, dans ses négociations, Trump mise sur son instinct, dont il s’est toujours beaucoup vanté. Lors de la conférence de presse qu’il a tenue à l’issue du sommet, il a évoqué le « lien très spécial[xxiii] » qu’il a développé avec Kim Jong-un au cours de leurs négociations, alors qu’à peine quelques mois plus tôt, l’un et l’autre échangeaient les pires insultes. D’autre part, cette rencontre directe entre Trump et son homologue nord-coréen et la façon très positive dont Trump a parlé de celui-ci pourraient indirectement atténuer les sanctions internationales orchestrées par les États-Unis à l’encontre de la Corée du Nord, et ce, avant même que l’on parvienne à un accord définitif sur son programme nucléaire. La Russie et la Chine, en particulier, pourraient prétexter de ce sommet pour alléger le blocus qu’elles imposent à leur voisine.

Mais Trump fait face également à un autre dilemme : au Sénat américain, des membres des deux partis républicain et démocrate insistent pour que tout accord futur avec Pyongyang soit soumis au Sénat pour y être ratifié sous forme de traité. Dans ce cas, le texte devrait obtenir l’aval des deux tiers des cent membres de la chambre haute, ce qui impliquerait la collaboration des démocrates et la conciliation des républicains les plus radicalement opposés à ce dossier. Si Trump a recours à la même astuce qu’Obama, à savoir de présenter l’accord au Congrès comme un projet de loi, de sorte qu’il serait ratifié ou rejeté à la majorité simple[xxiv], il se trouvera en contradiction avec lui-même, car on se souvient qu’il avait critiqué son prédécesseur pour cette parade. De plus, tout accord se verrait ainsi susceptible d’être révoqué en cas de changement d’administration, comme cela s’est produit avec Trump pour l’accord sur le nucléaire iranien. En somme, cela saperait son argument consistant à se présenter comme le président capable de conclure des accords forts et permanents. Enfin, les garanties sécuritaires offertes par Trump au régime de Kim Jong-un n’auraient plus aucune valeur, si bien qu’il pourrait tout simplement ne pas y avoir d’accord.

(traduction de l’arabe par Stéphanie Dujols)

[i] « Press Conference by President Trump », Maison Blanche, 12 juin 2018, consulté le 24 juin 2018 : https://goo.gl/c63H7V

[ii] « Remarks by President Trump and Chairman Kim Jong-un of the State Affairs Commission of the Democratic People’s Republic of Korea Before Expanded Bilateral Meeting » Maison Blanche, 12 juin 2018, consulté le 24 juin 2018 : https://goo.gl/aGxP38

[iii] « Press Conference by President Trump ».

[iv] Ibid.

[v] Nancy Cook, Louis Nelson & Nahal Toos, « Trump pledges to end military exercises as part of North Korea talks », Politico, 12 juin 2018, consulté le 24 juin 2018: https://goo.gl/V4rXLQ

[vi] Cf. le texte intégral de l’accord en anglais : « Joint Statement of President Donald J. Trump of the United States of America and Chairman Kim Jong-un of the Democratic People’s Republic of Korea at the Singapore Summit », Maison Blanche, 12 juin 2018, consulté le 24 juin 2018 : https://goo.gl/MdPsa6

Pour la traduction arabe du texte, « البيان المشترك بعد قمة ترامب وكيم », se reporter au lien suivant : https://goo.gl/FEuK9J (Reuters, 12 juin 2018, consulté le 24 juin 2018).

[vii] Ibid.

[viii] « Press Conference by President Trump ».

[ix] Stephen Collinson, « What really came out of the Trump-Kim summit », CNN, 13 juin 2018, consulté le 24 juin 2018 : https://goo.gl/wjeoda

[x] Ibid.

[xi] Ibid.

[xii] « Press Conference by President Trump ».

[xiii] Cf. Collinson.

[xiv] « Press Briefing by Secretary of State Mike Pompeo », Maison Blanche, 11 juin 2018, consulté le 24 juin 2018 : https://goo.gl/ohR91u

[xv] « Press Conference by President Trump ».

[xvi] Matt Spetalnick & David Brunnstrom, « Trump’s North Korea summit falls short of Nixon-goes-to-China moment », Reuters, 12 juin 2018, consulté le 24 juin 2018 : https://goo.gl/RTHShG

[xvii] David Nakamura et al., « Trump-Kim summit : Trump says after historic meeting, “We have developed a very special bond” » The Washington Post, 12 juin 2018, consulté le 24 juin 2018 : https://goo.gl/gzWJz1

[xviii] « Press Conference by President Trump ».

[xix] Ibid.

[xx] Joshua Caplan, « Trump Blasts “Very Dishonest and Weak” Trudeau for “False Statements” on Trad » Breitbart, 9 juin 2018, consulté le 24 juin 2018 : https://goo.gl/xonfDj

[xxi] Cf. Cook, Nelson & Toos.

[xxii] Cf. Nakamura et al.

[xxiii] « Press Conference by President Trump ».

[xxiv] Elana Schor & Burgess Everett, « Republicans demand vote on any North Korea deal », Politico, 12 juin 2018, consulté le 24 juin 2018 : https://goo.gl/A7GgpM