L’Europe, les migrants et les autres : réflexions autour la crise migratoire comme levier politique

Date de publication : 10/12/2021
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© Mona Sadeghi, Invisibles, 2020 / Crayon d’encre

Par Isabel Ruck

Condamné à un avenir bouché dans leurs pays d’origine, entre 2 000 et 3 000 migrants irakiens, syriens et libanais ont afflué le long de la frontière qui sépare la Biélorussie de la Pologne depuis le début du mois de novembre. Attirés par de fausses publicités sur des réseaux sociaux proposant des « packages » pour l’Europe via Minsk, leur rêve d’un futur meilleur s’est rapidement transformé en cauchemar. Instrumentalisés par le régime biélorusse en représailles des sanctions européennes, ces individus se retrouvent « parqués » dans un no-man’s land en plein froid hivernal pour lequel ils sont mal préparés. La Pologne leur refuse l’entrée alors que la Biélorussie les pousse, non sans menaces physiques[1], à franchir les barbelés qui les séparent de l’espace Schengen. La gravité de la situation humanitaire a fait réagir plusieurs ONG internationales, qui dénoncent une nouvelle « crise migratoire » aux frontières de l’Europe. Or, qualifier ce qui se passe sous nos yeux de simple « crise migratoire » reviendrait à déresponsabiliser le régime biélorusse et son soutien russe. Cette affaire relève davantage d’une guerre hybride[2] entre le régime de Loukachenko et l’Europe, dans laquelle migrants et réfugiés sont utilisés comme levier de pression pour déstabiliser l’Union européenne, mais cette situation nous invite également à interroger les raisons qui ont fait de l’immigration le talon d’Achille de l’Europe.

La migration comme moyen de pression contre l’Europe ?

Depuis le mois d’août 2020, les relations entre l’Union européenne et la Biélorussie ne sont guère au beau fixe. La réélection frauduleuse du Président Alexandre Loukachenko, le 9 août 2020, et la répression violente des manifestations à l’encontre du régime ont été la goutte de trop. Les images de la répression nous rappellent d’ailleurs des scénarios analogues encore « trop vifs » des printemps arabes.

Alexandre Loukachenko, à la tête d’un pays de 9,4 millions d’habitants depuis 1994, a réprimé, muselé et emprisonné ses opposants politiques. Le sort qu’a connu l’opposante Maria Kolesnikova, enlevée en pleine rue, ou encore le blogueur meneur de l’opposition, Sergueï Tsikhanovski, témoigne de cette volonté du régime de faire taire les voix dissidentes. Remplacé à la tête de l’opposition par sa femme, Svetlana Tsikhanovskaïa, cette dernière aurait emporté l’adhésion de la majorité de la population lors du scrutin selon des décomptes officieux. Le régime de Loukachenko dément et prétend avoir démocratiquement gagné les élections avec 80,23 % des voix[3].

L’Union européenne a officiellement rejeté le résultat de cette élection le 19 août 2020, à l’issue d’une réunion extraordinaire des vingt-sept sur le dossier biélorusse[4]. Affirmant que l’UE était engagée aux côtés du peuple biélorusse et qu’elle soutenait une transition démocratique pacifique, des sanctions visant des responsables du régime de Loukachenko pour des actes de répression et d’intimidation contre des manifestants, des membres de l’opposition et des journalistes ont été émises par Bruxelles[5].

Mais ces sanctions n’ont guère calmé le jeu du régime biélorusse qui s’est livré depuis à une véritable « guerre hybride » avec l’Union européenne, soutenu par le Kremlin. L’atterrissage forcé du vol Ryanair le 23 mai 2021 qui transportait un journaliste opposant au régime et sa compagne en constitue un exemple, tout comme l’actuelle tentative de militariser la question de la migration à la frontière polonaise.

S’il s’agit de toute évidence d’une instrumentalisation inhumaine des migrants à des fins politiques par le régime de Loukachenko, force est de constater qu’il n’est pas le premier à avoir recours à cette stratégie de la contrainte. En effet, bien avant lui le président turc, Recep Tayyeb Erdogan, avait déjà fait usage fin février 2020, dans un contexte diplomatique tendu, de ce qui est devenu « l’arme migratoire », tout comme le gouvernement marocain qui a laissé passer 5 000 migrants, dont 1 000 mineurs, au mois de mai 2021 dans l’enclave de Ceuta.

Dans les faits, ce recours à l’arme migratoire n’est pas nouveau. La méthode du contrôle démographique et du déplacement des populations à des fins stratégiques existe depuis l’époque coloniale, estime la chercheuse du CNRS et spécialiste des migrations, Hélène Thiollet, dans un entretien[6]. Toutefois, le plus inédit dans la crise actuelle est la systématisation du recours au « bombardement démographique[7] ».

Le rôle de la Russie dans cette escalade des tensions n’est pas à minimiser, car le Kremlin cherche depuis longtemps à déstabiliser l’Union européenne par différents moyens. Pour le directeur de recherche au CNRS, Georges Mink, cela passerait également par la stratégie de création de zones d’instabilité aux frontières de l’Europe et dont les exemples ne manquent pas : la région du Donbass, la Transnistrie et puis les récentes zones tampons aux frontières polonaise et lituanienne[8].

Cette stratégie serait alors non seulement un moyen pour les pays étrangers de forcer la négociation avec l’Europe, mais aussi un outil pour s’imposer comme un médiateur indispensable auprès des Européens pour la sécurisation de leurs frontières extérieures, à l’image du tour de passe-passe réussi par le président turc, qui a – lui aussi – transformé la question migratoire en arme politique contre l’Europe.

La migration, talon d’Achille de l’Europe

Si le régime de Alexandre Loukachenko joue la carte de la migration dans cette guerre hybride, c’est parce qu’il a bien compris que ce sujet constitue le talon d’Achille de l’Europe et ce depuis la crise migratoire de 2015. Faute d’accord commun, l’UE a préféré déléguer la gestion de ses frontières extérieures à des pays limitrophes. Ce transfert de responsabilités a engendré une véritable dépendance vis-à-vis de pays frontaliers et de leurs régimes, que la gratification financière de Bruxelles ne peut nullement effacer. Si ces pays tirent aujourd’hui une sorte de « rente géographique » de la situation, l’Europe se met, quant à elle, dans une situation d’extrême vulnérabilité.

En effet, force est de constater que cette externalisation de la gestion des flux migratoires tient au fait que l’Europe n’arrive pas à mettre en place une politique migratoire commune. L’immigration et la question de l’asile divisent profondément les pays membres de l’UE. Le nouveau Pacte sur la migration et l’asile de septembre 2020 en constitue un exemple. Mis en place après l’échec des négociations sur le « Paquet asile » de 2016, ce Pacte migration 2020 se voulait un nouveau départ vers une politique de migration commune. Or, à ce jour, plusieurs pays européens ne l’ont toujours pas ratifié.

Cette situation est le résultat de plusieurs crises que traverse l’Europe, et qui expliquent, selon nous, cette politique migratoire européenne inefficace.

1.     Absence de consensus européen face à la migration

On constate une crise de consensus au sein de l’UE sur le dossier de l’immigration. Alors que certains États prônent une politique d’accueil à l’instar de l’Allemagne en 2015, d’autres semblent plutôt favoriser une politique de dissuasion qui consisterait à mal accueillir les migrants comme le montrent les cas polonais ou hongrois. Mais cette politique de dissuasion des migrants n’est plus efficace dans un monde globalisé, estime Catherine Wihtol de Wenden, spécialiste des questions migratoires. Selon elle, les migrants connaissent les dangers qu’ils encourent et ils sont prêts à les courir, car ils considèrent qu’ils n’ont pas d’alternative dans leur pays[9].

Face à cette situation, l’accueil des migrants, mais aussi des réfugiés s’impose donc comme étant la meilleure solution, même si beaucoup de pays jouent sur la différence entre les deux statuts. Car, si le statut du réfugié est très encadré par le droit international (notamment par la convention de Genève de 1951[10]), celui de migrant l’est beaucoup moins. Est considérée comme migrant toute personne qui se déplace volontairement dans un autre pays ou une autre région pour des raisons économiques, politiques ou culturelles.

Or, dans un monde globalisé où l’insécurité devient protéiforme[11], le terme de « migrant » ne peut plus être réduit au simple déplacement volontaire d’une personne. Il faut se rendre à l’évidence que la majorité des migrations – que ce soit pour des raisons environnementales, politiques ou économiques – sont une réponse aux multiples insécurités que vivent les personnes, insécurités que le rapport de 1994 sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) avait déjà pointées du doigt.

Le choix des mots n’est donc pas innocent, car il révèle certaines volontés politiques. Dans cet esprit, le média qatari Al-Jazeera avait annoncé dans une publication en 2015[12] ne plus vouloir employer le terme de « migrants » pour parler de la situation en Méditerranée. Selon Al-Jazeera, ce terme serait devenu « un outil péjoratif qui déshumanise et distancie. […] C’est un mot qui ôte la voix aux personnes qui souffrent. »

À l’époque déjà, Al-Jazeera estimait que le terme de réfugié était plus approprié car la plupart des personnes désignées venaient des pays en guerre ou sortant d’une crise humanitaire. Et sur le plan légal, le statut de réfugié ouvre ensuite à des droits bien plus importants. Car rappelons-le, le droit d’asile est un droit fondamental. Ainsi, l’octroi de l’asile aux personnes qui remplissent les critères de la convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés est une obligation en vertu du droit international pour les États signataires, dont les États européens font partie[13]. Ainsi le principe de non-refoulement devrait être observé par ces derniers en lien avec l’article 3 de la Convention européenne des Droits de l’homme qui interdit aux États d’infliger des traitements inhumains et dégradants aux réfugiés et migrants.

Cette législation sur les réfugiés et les migrants omet néanmoins le fait que les États-membres de l’UE sont inégalement exposés au problème migratoire. Les pays frontaliers de l’UE, tels que l’Italie, l’Espagne, la Grèce, mais aussi la Pologne, la Lituanie, etc. constituent souvent les pays d’arrivée des migrants dans l’espace Schengen. Or, le règlement de Dublin III prévoit que les demandes d’asile doivent être traitées par le premier pays d’entrée dans l’UE, ce qui soumet ces pays à de fortes pressions.

Si l’objectif initial du règlement était louable, en ce qu’il cherchait à permettre un accès rapide à une procédure d’asile et d’éviter le risque de demandes d’asile multiples, il n’en reste pas moins que cette procédure fait peser un lourd fardeau sur les pays à la périphérie de l’Europe. Jusqu’alors les États européens n’arrivaient pas à s’entendre sur un véritable outil de répartition des demandeurs d’asile, laissant ainsi la procédure Dublin produire des effets qui sont à la fois connus et contestés et qui entraînent le délitement de la solidarité européenne, point sur lequel jouent ses détracteurs à l’intérieur comme à l’extérieur.

2.     La variable économique et la migration : réalité et perception

Deuxièmement, des crises économiques et sanitaires (Covid19) ont affecté de manière différenciée les économies nationales des vingt-sept pays membres de l’UE, creusant les inégalités au sein de l’espace Schengen, le rendant ainsi plus vulnérable à la pression migratoire. En effet, nombreux sont ceux qui pensent que leur pays n’a pas les moyens d’accueillir des migrants et ce, malgré de nombreuses études[14] qui montrent que les migrants coûtent moins aux États que ce qu’ils leur rapportent.

Citons à titre d’exemple le dernier rapport de l’OCDE sur les migrations internationales en 2021. Dans ce rapport, les experts concluent que :

« Dans les 25 pays de l’OCDE pour lesquels des données sont disponibles, en moyenne au cours de la période 2006-2018, la contribution des immigrés sous la forme d’impôts et de cotisations a été supérieure aux dépenses publiques consacrées à leur protection sociale, leur santé et leur éducation. De façon générale, la contribution des immigrés couvre entièrement leur part des dépenses publiques consacrées aux biens publics congestibles et finance en partie les biens publics purs, tel que la défense et les frais de la dette publique[15] ».

Alors que les rapports des experts arrivent à des conclusions encourageantes concernant l’effet de la migration sur les économies des pays européens, la perception qu’en ont les Européens est néanmoins toute autre.

La perception négative de l’immigration aurait pour origine l’augmentation des inégalités économiques entre et au sein des pays de l’Union européenne. Alors que ces inégalités s’expliquent par les différents systèmes nationaux de redistributions fiscale et sociale, selon une étude du Laboratoire des inégalités mondiales[16], nombreux sont les citoyens européens qui tentent d’imputer leur misère économique à l’arrivée des migrants. En effet, ces dernières « voleraient nos emplois » et « coûteraient trop cher à notre économie », des affirmations qui relèvent plus du mythe que de la réalité. Car les économistes l’ont abondamment montré, l’immigration a pour principal effet de dilater notre économie. Comme le constate l’éminent sociologue et démographe du Collège de France, François Héran, « les effets nets [de l’immigration] sur le budget de l’État et la protection sociale restent neutres ou marginaux, car les migrants sont aussi des producteurs, des cotisants, des consommateurs de produits taxés. [L’immigration] permet aussi à nombre de natifs d’échapper aux emplois les moins prisés (nettoyage, construction, travail agricole, sécurité, soins aux personnes) et, ce faisant, de grimper dans l’échelle sociale[17] ».

D’un point de vue démographique, l’immigration continue d’entretenir les fantasmes. Et pourtant, là encore les experts sont formels : l’immigration est un bien plus qu’un mal pour une Europe vieillissante. Comme le note Charles Lenny, chercheur au Center for Global Development à Londres, « les Européens vivent plus longtemps et ont moins d’enfants. Cela réduit la population en âge de travailler tout comme le nombre de retraités augmente. […] Cela risque de mettre à rude épreuve les systèmes de protection sociale et le filet de sécurité sociale[18] ». Face à cette réalité socio-économique, l’immigration serait le seul recours pour rééquilibrer le rapport entre actifs et inactifs. Les projections d’Eurostat semblent également confirmer cette tendance : la population de l’Union européenne diminuerait de 108 millions d’habitants à l’horizon 2080 en l’absence d’immigrations. Ce constat vaut également pour la population active. Sans immigration, celle-ci pourrait chuter de 120 millions de personnes d’ici à 2080[19]. Ces chiffres semblent donc suggérer un réel besoin migratoire de l’Europe, si celle-ci veut pouvoir maintenir son économie à flot. Or, à ce jour, l’Europe accueille encore trop peu de migrants pour pouvoir inverser les effets du vieillissement sur son économie. Pour certains analystes, à l’instar de Charles Lenny, c’est là où se situerait la véritable crise migratoire de l’Europe : « il n’y a pas assez de migrants[20]. »

Si tous les indicateurs économiques pointent des effets plutôt bénéfiques de l’immigration en Europe, il est néanmoins difficile de lutter contre la perception sociétale négative qu’elle engendre, et ce d’autant plus dans un climat d’insécurité généralisée, causé par la crise sanitaire et les politiques d’austérité économique.

Ainsi, une récente étude IPSOS[21] révèle que la France a enregistré au 2e trimestre de 2020 une perte de revenus agrégés des ménages, tout en observant une hausse du coût de la vie. Résultat, le pouvoir d’achat arbitrable agrégé des ménages français a considérablement diminué pour la première fois depuis 2013. Au même moment, on constate également que 20 % des ménages les plus aisés ont vu leur patrimoine net augmenter, alors que les moins aisés étaient plus endettés à la fin de l’été 2020 qu’ils ne l’étaient six mois auparavant.

La baisse de la confiance dans la situation économique en est une conséquence, tout comme la baisse de confiance en la capacité des pouvoirs politiques à sortir les Français de cette impasse. Selon cette même étude, 51 % des Français ne feraient plus confiance aux élites politiques. Tous ces éléments, expriment des frustrations, voire des peurs qui se sont installées chez les Européens et qui expliquent, en partie, leur attitude négative vis-à-vis des migrants sur lesquels ils projettent leurs maux.

3.    Instrumentalisation politique de la question migratoire

Cette frustration prépare le terrain à la troisième crise, à savoir la crise politique avec la montée des extrêmes et de la recrudescence de la violence sociale en Europe.

Selon la thèse du sociologue américain, Ted Gurr, la violence collective dépendrait du degré de frustration des besoins d’une majorité d’individus. Dans son ouvrage Why men rebel[22], il montre que la frustration se produit lorsque la quantité de biens obtenus diminue tandis que l’attente s’accroît. Il appelle ce processus la frustration relative, dans la mesure où elle est définie relativement à la perception des individus de l’écart entre ce à quoi ils estiment avoir droit et ce qu’ils obtiennent réellement. L’intensité de la frustration détermine alors le degré de violence collective dans la société.

Cette thèse de Gurr, qui analyse les mécanismes psychosociaux, nous semble particulièrement intéressante à retenir pour mieux comprendre les processus de stigmatisation des migrants à l’œuvre. Pour Gurr, la frustration peut soit prendre des formes de violence physiques organisées ou non (émeutes, révolutions, attentats, etc.), mais elle peut aussi s’exprimer (et parfois les deux à la fois !) dans une violence symbolique par des théories de complots ou par la stigmatisation d’un groupe social en particulier. La frustration peut donc jouer sur l’imaginaire collectif et se muer ainsi en phobie, voire en haine de l’étranger (xénophobie).

Le migrant incarne aujourd’hui dans de nombreux pays européens « cet autre » et ce d’autant plus, si l’altérité citoyenne se double d’une altérité culturelle et religieuse. La peur de la submersion culturelle et ethnique en est souvent une conséquence. Or, cette peur de l’étranger est entretenue et exploitée par une droite radicale populiste européenne qui en a fait son fonds de commerce pour revenir dans le jeu politique, selon le politiste Cas Mudde[23]. Il semblerait malheureusement que leur stratégie fonctionne : Depuis le début de la crise migratoire, les partis politiques populistes européens enregistrent succès après succès. Du Parti du peuple danois avec sa ministre anti-immigration Inger Stojberg[24], aux partis nationaux-conservateurs des pays de l’Est (PiS en Pologne ou Fidesz hongrois), tous sont arrivés au pouvoir avec un programme nationaliste, identitaire et anti-immigration.

Par ailleurs, ces courants politiques ont réifié l’image du « migrant arabe » (sous-entendu : musulman), auquel on accole tous les maux. Jouant sur l’idée d’une submersion culturelle et la thèse du « grand remplacement », ils ont transformé le « migrant arabe » en « éternel épouvantail[25] » des campagnes électorales où se mélangent discours sécuritaires et identitaires. En Hongrie, l’actuel Président, Victor Orban, a même accusé Bruxelles de planifier officiellement une « invasion migratoire » et de se soumettre au « diktat de l’Islam ». La réactivation d’imaginaires propres à l’histoire de la Mitteleuropa comme rempart contre les envahisseurs arabo-musulmans bat son plein.

Ces exemples montrent que l’immigration a un effet indiscutable sur l’imaginaire collectif des sociétés européennes. Ils montrent aussi que les conceptions de la citoyenneté basées sur des valeurs universelles sont en déclin. Une conception de la citoyenneté basée sur le triptyque ethnicité-langue-religion[26] a fait son retour en force et avec elle une vision exclusive[27] de la nation somme toute. C’est ainsi que la question de l’immigration est devenue génératrice de crises politiques qui exacerbent partout les nationalismes et les extrémismes. Et c’est précisément ce que les opposants de l’Union européenne cherchent à exploiter. Car l’émergence de régimes nationalistes signifie l’affaiblissement de l’Union politique des vingt-sept.

Conclusion

« Les trente dernières années ont vu le sujet de l’immigration devenir, avec son corollaire, la viabilité de la société multiculturelle, un sujet majeur de clivage. […] L’impact culturel de l’immigration suscite désormais des questionnements qui dépassent les divisions politiques (gauche-droite)[28]. »

C’est dans ce contexte politique et économique difficile que l’Europe doit sortir d’une approche sécuritaire et faire preuve de plus de solidarité pour aboutir à une gouvernance humaine de la migration. Cela invite tout d’abord à interroger l’utilité du recours à la « sécuritisation[29] » de la migration qui, au lieu de créer des conditions favorables à une gouvernance collective du phénomène, ressuscite au contraire les vieux mécanismes de la sécurité nationale (protection du territoire par fermeture des frontières, protection unilatérale des économies nationales, etc.) face à une insécurité globale qui ne disparaîtra pas pour autant.

Refusant de regarder cette réalité en face, l’Europe a tenté d’externaliser la gestion migratoire, dont le pacte de Khartoum de 2014 ou le Pacte de Marrakech de 2018 n’en sont que deux exemples. Or, cette externalisation a créé une dépendance de l’Europe vis-à-vis de ses pays limitrophes. Plutôt que de financer ces derniers – aux régimes souvent très peu démocratiques – pour l’accueil de migrants[30], l’Europe ferait mieux d’investir cet argent pour mettre en place des structures d’accueil convenables.

Au-delà des considérations économiques, les États membres de l’Union européenne doivent aussi faire leur introspection en matière de politique étrangère, car le soutien que témoignent certains gouvernements[31] à des régimes dictatoriaux des pays du Sud pour endiguer la vague migratoire est un mauvais calcul politique. S’il permet aux États européens de fermer un œil sur le traitement inhumain des migrants, il n’en reste pas moins que ce sont aussi les dictateurs et leurs politiques répressives, qui constituent l’une des principales causes de départ de beaucoup de migrants.

Il est totalement inacceptable au vingt et unième siècle de laisser mourir des êtres humains aux frontières européennes sous prétexte que certains pays veulent fermer leurs frontières. Il s’agit là non seulement d’une décision qui place les États européens hors-la-loi au vu de leurs engagements internationaux pour l’accueil de réfugiés et de migrants, comme nous l’avons déjà rappelé plus haut, mais aussi d’un choix politique qui est préjudiciable à l’Europe en ce qu’il renvoie à ses propres incohérences. C’est justement cette « hypocrisie européenne » que Loukachenko, Erdogan et Mohammed VI mettent en scène en ayant recours à « l’arme migratoire ». La guerre des images et la désinformation sur des réseaux sociaux renforcent alors leurs tentatives de délégitimation de l’UE.

Enfin, le débat sur la migration pose aussi en filigrane la question de la limite de l’intégration européenne. À la sortie de la deuxième guerre mondiale, l’Union européenne a été pensée par ses pères fondateurs comme un moyen permettant de dépasser les États belligérants. Les États sont donc devenus le moteur même de ce projet politique européen, dans lequel ils acceptaient de renoncer à une part de leur souveraineté nationale pour permettre l’émergence d’une union supranationale. Or, en temps de crise la tentation du repli national est souvent observable, laissant Bruxelles dans l’impuissance. Le Pacte migratoire en est un parfait exemple, car Bruxelles dispose de peu, ou pas, de pouvoir pour contraindre les États-membres à l’appliquer.

Malgré toutes ces difficultés, l’Europe rencontre aujourd’hui un réel besoin migratoire, car le vieillissement de la population dans la plupart des pays européens risque de mettre les économies nationales à rude épreuve. Pour y pallier, l’immigration gouvernée constituerait donc une possible solution. Plutôt que de fomenter les suspicions autour des chiffres, remettons-nous aux rapports des économistes qui sont formels : l’immigration coûte moins aux pays d’accueil que ce qu’elle leur rapporte. Il devient donc urgent de sortir du débat nauséabond sur le nombre de migrants à accueillir, afin de permettre l’émergence d’un vrai questionnement de fond centré sur les besoins européens en matière de migration.

Mais pour qu’une telle réorientation du débat puisse avoir lieu, il faut aussi dépasser la fâcheuse lecture identitaire et culturaliste qui pèse sur la migration. Si les thèses du grand remplacement font la part belle aux partis politiques de l’extrême droite, elles ne restent pas moins le résultat d’un fantasme collectif nourri par des frustrations et peurs d’une part et certaines pensées intellectuelles opportunistes[32] d’autre part.

Il est donc temps pour les Européens d’ouvrir les yeux et de reconnaître que la crise migratoire ne peut se résoudre en recourant à des vieux réflexes de sécurité nationale. Comme l’a résumé très bien François Héran, « nous n’avons pas à être pour ou contre l’immigration. […] Qu’on le veuille ou non, nous devons faire avec l’immigration tant elle est ancrée dans nos sociétés[33] ». Alors, plutôt que de combattre l’immigration, il faudrait l’acclamer, car c’est elle qui permettra la survie socio-économique des sociétés européennes à moyen et long terme. Le jour où cette leçon sera comprise par l’Europe, la migration arrêtera aussi de servir d’arme politique à ses détracteurs.

Notes :

[1] Allan KAVAL, « Crise migratoire à la frontière entre Pologne et Biélorussie : nous sommes devenus des pions », Le Monde, 18/11/2021.

[2] Cette notion de « guerre hybride » renvoie à des formes d’opérations mêlant guerre régulière et guerre irrégulière dans une seule et même manœuvre. Voir : Elie TENENBAUM, « Guerre hybride : concept stratégique ou confusion sémantique ? » Revue Défense Nationale, 2016/3, pp. 31-36.

[3] Sandra FAVIER, « De l’élection truquée de trop à la répression : la chronologie pour comprendre la crise en Biélorussie », Le Monde, 11/09/2020, URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/11/bielorussie-chronologie-de-la-crise-depuis-la-reelection-contestee-d-alexandre-loukachenko_6051843_3210.html (consulté le 16/11/2021).

[4] « Biélorussie : l’Union européenne rejette le résultat de l’élection et annonce des sanctions », Le Monde, 19/08/2020, URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/08/19/bielorussie-l-union-europeenne-rejette-le-resultat-de-l-election-et-annonce-des-sanctions_6049354_3210.html (consulté le 16/11/2021).

[5] « Restrictive measures against Belarus », Conseil européen, URL : https://www.consilium.europa.eu/fr/policies/sanctions/restrictive-measures-against-belarus/ (consulté le 16/11/2021).

[6] Isabelle MANDRAUD, « Contre l’Europe, l’arme migratoire des régimes autoritaires », Le Monde, 26/11/2021, URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2021/11/26/contre-l-europe-l-arme-migratoire-des-regimes-autoritaires_6103756_3210.html (consulté le 04/12/2021).

[7] Nous empruntons ce terme à la chercheuse américaine, Kerry M. Greenhill du Belfer Center à l’Université de Harvard aux États-Unis en référence à son article « Demographic Bombing », Foreign Affairs, 17 décembre 2015.

[8] Pologne-Biélorussie : crise des migrants déclenche une guerre hybride à la frontière ? France24, 11 novembre 2021, URL : https://www.france24.com/fr/vid%C3%A9o/20211111-pologne-bi%C3%A9lorussie-crise-des-migrants-d%C3%A9clenche-une-guerre-hybride-%C3%A0-la-fronti%C3%A8re (consulté le 19/11/2021).

[9] Catherine WIHTOL DE WENDEN, « Migrations en Europe : l’échec tragique de la dissuasion », The Conversation, 20 septembre 2015.

[10] Pour aller plus loin sur ce sujet, voir : https://www.europarl.europa.eu/about-parliament/fr/democracy-and-human-rights/fundamental-rights-in-the-eu/guaranteeing-the-right-to-asylum#:~:text=Le%20droit%20d’asile%20est,membres%20de%20l’Union%20europ%C3%A9enne

[11] Bertrand BADIE, Les puissances mondialisées. Repenser la sécurité internationale. Paris, Odile Jacob, 2021.

[12] Barry MALONE, “Why Al Jazeera will not say Mediterranean migrants”, Al-Jazeera, 20/08/2015, URL : https://www.aljazeera.com/features/2015/8/20/why-al-jazeera-will-not-say-mediterranean-migrants (consulté le 06/12/2021).

[13] Pour aller plus loin sur ce sujet, voir : https://www.europarl.europa.eu/about-parliament/fr/democracy-and-human-rights/fundamental-rights-in-the-eu/guaranteeing-the-right-to-asylum#:~:text=Le%20droit%20d’asile%20est,membres%20de%20l’Union%20europ%C3%A9enne

[14] Voir par exemple : Mouhoud EL MOUHOUB, L’immigration en France. Mythes et réalités. Paris, Fayard, 2017. Mais aussi « L’impact fiscal de l’immigration dans les pays de l’OCDE », Perspectives des migrations internationales, Paris OCDE, 2013, p. 133-202.

[15] Rapport de l’OCDE, Les flux migratoires ont diminué d’au moins un tiers en 2020, en raison de la pandémie de COVID-19, Perspectives des migrations internationales 2021, URL / https://www.oecd-ilibrary.org/sites/da2bbd99-fr/index.html?itemId=/content/publication/da2bbd99-fr (consulté le 19/11/2021).

[16] Thomas BLANCHET et al., “How unequal is Europe? Evidence from Distributional National Accounts 1989-2017”, World Inequality Lab, April 2019, URL: https://wid.world/document/bcg2019-full-paper/ (consulté le 19/11/2021) Thomas BLANCHET et al., “How unequal is Europe? Evidence from Distributional National Accounts 1989-2017”, World Inequality Lab, April 2019, URL: https://wid.world/document/bcg2019-full-paper/ (consulté le 19/11/2021)

[17] François HERAN, « Migrations et sociétés », La lettre du Collège de France, 44, 2017-2018. Voir aussi du même auteur :  Le Temps des immigrés. Paris, Seuil, coll. La République des idées, 2007.

[18] « Face au manque de main d’œuvre à venir, l’Europe doit recourir à l’immigration, estime une étude », Le Figaro, 14/06/2021, URL : https://www.lefigaro.fr/flash-eco/face-au-manque-de-main-d-oeuvre-a-venir-l-europe-doit-recourir-a-l-immigration-estime-une-etude-20210614 (consulté le 19/11/2021).

[19] Eurostat Database, https://ec.europa.eu/eurostat/fr/web/population-demography/population-projections/database (consulté le 06/12/2021). Voir aussi : « L’immigration, la solution au déclin démographique en Europe ? », Capital, 04/09/2015.

[20] « Face au manque de main-d’œuvre à venir, l’Europe doit recourir à l’immigration, estime une étude », Le Figaro, 14/06/2021, URL : https://www.lefigaro.fr/flash-eco/face-au-manque-de-main-d-oeuvre-a-venir-l-europe-doit-recourir-a-l-immigration-estime-une-etude-20210614 (consulté le 19/11/2021).

[21] France 2021, Maintenant ou jamais. IPSOS Flair Collection, 2021, URL : https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2021-03/flair_france_2021.pdf (consulté le 19/11/2021).

[22] Ted GURR, Why men rebel? Princeton, Princeton University Press, 1970.

[23] Cas MUDDE, Populist Radical Right Parties in Europe. Cambridge, Cambridge University Press, 2009.

[24] Inger Stojberg mène d’une main de fer une politique anti-immigration dans son pays. En mars 2017 elle s’est félicitée de la ratification du 50e amendement anti-migrants. Pour plus d’informations, voir : Charlotte BOITIAUX, « Inger Stojberg, la Dame de fer danoise qui ne voulait pas de migrants dans son pays », infomigrants.net, 28/03/2017, URL : https://www.infomigrants.net/fr/post/2533/inger-stojberg-la-dame-de-fer-danoise-qui-ne-voulait-pas-de-migrants-dans-son-pays (consulté le 24/11/2021).

[25] Catherine WIHTOL DE WENDEN et Hélène BERTHELEU, « Le migrant, cet éternel épouvantail de campagne », The Conversation, 27 /10/2021.

[26] Jean-Yves CAMUS, « Les mouvements antimigratoires en Europe », Vie-publique.fr, 10/10/2019, URL : https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/271038-les-mouvements-antimigratoires-en-europe (consulté le 24/11/2021).

[27] La conception exclusive de la nation renvoie aux idées des auteurs du romantisme allemand, à l’instar de Johann Gottlieb Fichte et Johann Herder. À ce titre, ce dernier avait développé une conception organique de la nation, qu’il considère comme étant une communauté d’hommes (Volk) ayant le même sang et partageant la même culture. Autrement dit, la conception exclusive renvoie à une nation culturellement homogène et fermée au pluralisme culturel et identitaire.

[28] Ibid.

[29] La « sécuritisation » est un concept utilisé en théorie des relations internationales et en particulier par les Critical Security Studies, pour insister sur la façon dont certains thèmes sont transformés en enjeux de sécurité. La sécurisation est conçue comme forme extrême de la politisation, ou de la construction d’un événement en tant que « problème politique », permettant de faire appel à des moyens extraordinaires au nom de la sécurité nationale (par exemple : la fermeture des frontières dans le cas de la migration). L’acte de sécurisation suppose de légitimer l’enjeu constitué en tant qu’enjeu fondamental de sécurité auprès de l’opinion publique. Ce concept a été introduit par Ole Waever et Barry Buzan, tous deux faisant partie de l’École de Copenhague.

[30] Par exemple, l’Europe a versé plus de 3 milliards d’euros à la Turquie pour contribuer aux frais de l’accueil de migrants et a accordé une seconde tranche conditionnelle de 3 autres milliards. Pour plus d’information, voir : Communiqué de presse du Conseil européen, Déclaration UE-Turquie, 18/03/2016, URL : https://www.consilium.europa.eu/fr/press/press-releases/2016/03/18/eu-turkey-statement/#

[31] Salam KAWAKIBI, « La Manche et la mort » (en arabe), Al Araby Al Jadid, 28/11/2021, URL : https://www.alaraby.co.uk/opinion/%D8%A8%D8%AD%D8%B1-%D8%A7%D9%84%D9%85%D8%A7%D9%86%D8%B4-%D9%88%D8%A7%D9%84%D9%85%D9%88%D8%AA?fbclid=IwAR2DscoEF5BM8Nr5bnqzQrMN2kN_LfzOt3qkHM-ncZlkFisE50iXEHhAqDU (consulté le 29/11/2021).

[32] Par exemple Michel Houellebecq en France avec son livre Soumission (Flammarion, 2015) ou Thilo Sarrazin avec son ouvrage Deutschland schafft sich ab (L’Allemagne disparaît) paru en 2010.

[33] François HERAN, « Migration et société », art. cit. ; voir aussi du même auteur : Parlons immigration en 30 questions. Paris, La Documentation française, 2e édition, 2016.

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