La toile carcérale ou la dépossession des Palestiniens par l’enfermement

Date de publication : 13/10/2021
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© DR. Graffiti représentant Khalida Jarrar, membre du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), arrêtée à plusieurs reprises par les autorités israéliennes (2015, 2017 et 2019).
Entretien réalisé avec Stéphanie Latte Abdallah autour de son ouvrage La toile carcérale. Une histoire de l’enfermement en Palestine (Bayard, 2021).

Propos recueillis par Isabel Ruck

Dans les territoires palestiniens, le passage par la prison marque les histoires personnelles et collectives depuis l’occupation de 1967. Les arrestations et incarcérations massives de Palestiniens pour des motifs d’ordre politique ont fait naître, au fil des années ce qu’elle nomme une « toile carcérale ». Une toile suspendue dont Stéphanie Latte Abdallah fait l’objet d’étude de son dernier ouvrage et dont elle analyse le déploiement sur la société palestinienne aussi bien dans sa spatialité que dans sa temporalité. Si l’approche choisie par S. Latte Abdallah est ethnographique, le message principal du livre ne reste pas moins politique : l’occupation israélienne passe par le système pénal et par une forme de gouvernement par le carcéral.
Dans cet entretien, l’auteur de l’ouvrage revient pour nous sur sa démarche et sur les points clés de son analyse. Un éclairage, sous un jour nouveau, de la dépossession des Palestiniens par l’enfermement.

I. R. : Pourquoi ce sujet ? et pourquoi avoir choisi le symbole de la toile pour décrire le système carcéral israélien ?

S. L.-A. : Il existe un gouffre entre l’ampleur de l’incarcération des Palestiniens dans les prisons israéliennes (40 % des hommes étant passés par ces pénitenciers en cumulatif depuis l’occupation de 1967) et le peu d’attention qui a été accordée à ce phénomène dans la recherche sur la Palestine, c’est donc la quasi-absence de travaux qui m’a conduit à entreprendre ce travail. Alors qu’elle touche chaque famille palestinienne et constitue une expérience fondamentale, cette incarcération massive a été peu traitée dans sa dimension tout autant systémique- liée à l’occupation coloniale, à sa gestion d’une population ainsi qu’à sa gestion frontalière -, que politique et sociale. Peu étudié, ce phénomène est invisible dans le débat public en dehors de cercles palestiniens.

La toile est plus qu’un symbole dans le livre, c’est un élément central et constitutif : cette idée renvoie d’abord au fait que la toile désigne à la fois la réalité de l’incarcération massive, mais aussi une détention suspendue, c’est-à-dire une virtualité, une potentialité carcérale, la possibilité juridique, avec des dispositions diverses explicitées dans le livre, d’incarcérer quasiment tous les Palestiniens à partir de l’âge de douze ans, instaurant un véritable gouvernement de la population palestinienne par le système pénal. Une suspension sans contours, à la fois visible et toujours hors champ, invisible, une incertitude. La toile évoque aussi la manière dont le carcéral se déploie dans les espaces sociaux et politiques, entend envahir les existences, les corps, les esprits. Elle renvoie aux dimensions multiples de l’incarcération et à sa dimension performative.

J’aborde aussi l’incarcération politique intra-palestinienne, qui est certes plus marginale, mais s’est intensifié ces dernières années.

De l’accusation à l’incarcération

I.R. : Vous dédiez le premier chapitre de votre ouvrage aux tribunaux militaires israéliens. Vous écrivez que « lors des audiences, le contexte territorial est gommé, rendu invisible afin de normaliser l’exercice de la justice militaire » (p. 48). Pouvez-vous nous en dire un peu plus et peut-être revenir également sur les débuts de cette toile carcérale et la manière dont elle s’est tissée.

Photo stéphanie latte abdallah
Stéphanie Latte Abdallah

Stéphanie Latte Abdallah est historienne, anthropologue et politiste spécialiste du Moyen-Orient et des sociétés arabes. Chercheure au CNRS (CERI – Sciences PO). Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages et articles portant sur les réfugié·es palestinien·nes, le genre, les féminismes (séculier, islamique), les mobilisations de la société civile ; les frontières, l’enfermement et l’incarcération en Palestine.

Stéphanie Latte Abdallah, La toile carcérale. Une histoire de l’enfermement en Palestine. Paris, Bayard éditions, 2021.

S. L.-A. : Il serait un peu long de revenir sur les détails de ce gommage des lieux et des temps dans les tribunaux militaires qui sont minutieusement décrits, mais disons que le droit exercé dans ces Cours que je qualifie de « droit sans justice » entend remplacer de véritables procès (avec l’établissement de preuves, etc. ) qui n’ont quasiment jamais lieu, par des négociations de peine en performant le droit et son langage tout en le vidant de sa substance, en refusant de prendre en compte le contexte territorial d’occupation des délits ou crimes considérés, et ainsi l’illégitimité de ces tribunaux à y exercer depuis plus de cinquante ans. Le droit y est énoncé de manière complètement hors sol. La géographie, les moments précis des faits considérés sont souvent effacés ou flous. De surcroît, ce qui est visé, c’est le plus souvent un collectif : un village engagé dans la résistance populaire, un parti politique, des liens sociaux et politiques, des engagements. À partir de là, tout ce qui peut attester de ces interactions, quelle que soit la période considérée, est pris en compte dans une sorte de continuum temporel et relationnel de la vie des personnes : la temporalité est gommée, écrasée. On peut être accusé pour des actes ou des liens très anciens ou futurs, avec les dispositions de la détention administrative. Basées sur les aveux de la personne ou de tiers, ces négociations de la peine participent des formes de chantage diverses et de pressions physiques, voire de torture, sur les gens afin qu’ils incriminent telle ou telle personne. Il s’agit aussi d’additionner des charges, certaines sont parfois mensongères mais elles contribuent à faire pression sur les prévenus. L’enjeu n’est pas ici de conduire de véritables enquêtes, de vérifier des alibis ni d’instruire des procès contradictoires.

I. R. : Ce qui m’a frappé à la lecture de votre ouvrage c’est la représentation sociale et politique de ces tribunaux. Pour les Israéliens il s’agit avant tout d’un système de « sécurité » afin de protéger le territoire des « terroristes ». Les autorités israéliennes parlent d’ailleurs de « détenus de sécurité » pour qualifier les prisonniers, un statut qui, de surcroît, s’applique uniquement aux Palestiniens arabes et de ce fait est ouvertement discriminatoire. Pour les Palestiniens, en revanche, il s’agit d’un système d’occupation et pour eux, les incarcérés sont plutôt des « prisonniers de guerre » (asir – en arabe). Quels impacts ont ses représentations pour le vivre ensemble ?

S. L.-A. : Pour les Palestiniens, il est question en effet de prisonniers de guerre ou de prisonniers politiques dans la mesure où ils s’opposent par leur engagement partisan, leurs mobilisations dans des manifestations, au sein de la résistance populaire ou sur les réseaux sociaux, et parfois par l’action violente et armée, à l’occupation et à la poursuite de la colonisation de la Palestine. Il faut cependant préciser que les cas qualifiés par les tribunaux d’« Activité terroriste hostile » sont une minorité (20 %) de ceux traités par les tribunaux militaires de Cisjordanie à présent, et au sein de cette catégorie, moins de 1 % concerne des homicides volontaires ou involontaires. La plupart des cas relevant de cette catégorie sont des activités ou des liens avec des partis politiques ou des associations militantes, sachant que tous les partis politiques sont considérés comme illégaux, même le Fatah, au fondement de l’Autorité palestinienne et du processus de paix d’Oslo.

Je ne sais pas si l’on peut vraiment parler là de « vivre ensemble », surtout quand on aborde la question carcérale : si les Palestiniens et les Israéliens ont une multiplicité de liens et d’interactions, ils sont pour beaucoup liés et organisés par la situation coloniale, ce que je nomme une relationalité coloniale, constituée d’une forte asymétrie et de différentiels de pouvoir importants qui conditionnent les formes de relation possibles et existantes.

I. R. : Dans la première partie de votre ouvrage, le lecteur suit des histoires d’hommes et de femmes dans les salles d’audiences des tribunaux. Votre style d’écriture dense et détaillé, votre attention particulière à la narration, rend bien la lenteur avec laquelle ces processus se déroulent et s’éternisent… le lecteur se trouve – à l’instar des accusés – suspendu dans cette « temporalité carcérale ». Cet aspect temporel doit également être analysé dans sa fonction politique, car l’accaparement du temps des Palestiniens constituerait, selon vous, une facette de la dépossession de ce peuple (p. 43). Pouvez-vous revenir sur cet aspect pour nous ?

S. L.-A. : Le temps est en effet un enjeu de pouvoir dans les tribunaux militaires, pour ceux qui conduisent les audiences, qui entendent contrôler le rythme des procédures. Il est surtout crucial pour eux de ne pas perdre de temps dans un souci de rentabilité, afin de permettre ce gouvernement par le carcéral et le passage d’un nombre considérable de personnes par ces tribunaux et par les prisons israéliennes. Tout est donc fait pour régler vite les cas par des négociations. Par ailleurs, la pression sur le temps des « procès » est un outil essentiel aux mains des tribunaux, dans la mesure où les personnes demeurent dans leur très grande majorité en détention pendant toute leur durée, et ce quel que soit le délit, et même lorsqu’il s’agit de mineurs. La longueur des peines d’un côté, leur fréquence de l’autre contrôlent et fragmentent le temps des personnes, de même que la temporalité variable des frontières qui rend possible les arrestations dans toutes les zones de la Cisjordanie – y compris dans celles censées être sous souveraineté palestinienne entière, les zones A – en fonction des moments du jour ou de la nuit. L’incertitude, la virtualité créées par la toile et par d’autres systèmes de contrôle, tel que le système de permis, mis en œuvre dans les Territoires occupés participent de cette dépossession temporelle et plus globalement d’une occupation en plusieurs dimensions.

I. R. : Au-delà de l’accaparement du temps, on incarcère également pour « supprimer toute opposition à l’occupation israélienne ». À vous lire, on perçoit très bien le caractère systémique de la toile carcérale déployée par l’administration israélienne. Peut-on alors dire qu’il s’agit d’une continuité de l’occupation territoriale par le droit, que vous qualifiez d’ailleurs de « droit sans justice » (p. 48) ?

S. L.-A. :  Oui, et même d’une forme de guerre par le droit (lawfare) en raison de sa performativité, de la manière dont il peut être invoqué vis-à-vis de la communauté internationale et de la société israélienne. Par exemple, le fait que plus de 99 % des cas se règlent par négociation de la peine – accords de plaider coupable – permet d’étendre cette toile carcérale et de justifier les arrestations et les incarcérations massives, dans la mesure où ces accords ont comme préalable les aveux de culpabilité de la personne ou de tiers. Ainsi, presque 100 % des prévenus sont déclarés coupables de toutes ou d’une partie des charges qui pèsent contre eux et moins de 1 % est acquitté. Les tribunaux souhaitent toujours augmenter les accords de plaider coupable à la fois pour des raisons de rentabilité, car cela va plus vite, et pour légitimer la justice militaire et l’implication des services de renseignement dans son fonctionnement. Les détails du fonctionnement des tribunaux et les pratiques de ce « droit sans justice » demeurent ainsi largement invisibles aux yeux de la communauté internationale et d’une grande partie des Israéliens.

I. R. : L’arsenal juridique, mais aussi la torture psychologique et physique (cette dernière surtout jusqu’en 1999), qui est déployée pour intimider les Palestiniens et les forcer ainsi à plaider coupable (safqa) ne sont pas à sous-estimer. Vous relatez dans votre ouvrage une scène qui s’est déroulée au tribunal militaire à Ofer à l’automne 2015, où le juge demande à l’accusé « Mais pourquoi au final tu as signé la déposition ? », ce à quoi l’accusé répond « Si tu avais été, ne serait-ce qu’une heure, en interrogatoire, tu aurais avoué avoir tué Rabin » (p. 23). Dans la mesure où la majorité des juges des tribunaux militaires sont des colons, quelles sont les possibilités de défense pour des accusés palestiniens ?

S. L.-A. : Elles sont quasiment inexistantes, même si j’évoque les étroites marges de manœuvre et stratégies de certains avocats à travers le suivi de « procès », en rétablissant ce faisant des formes de symétrie afin de comprendre ces possibles et les enjeux de procédures en train de se faire. C’est pour cette raison que des figures politiques palestiniennes ont récusé ces tribunaux et la justice qui leur est appliquée en les déclarant illégitimes. Toutefois, s’opposer frontalement en déclarant ces tribunaux illégitimes a un coût important, en termes d’années supplémentaires de prison, que tout le monde ne peut pas, ou ne veut pas, payer. Pour d’autres, accepter de négocier, c’est aussi dénier à ces instances leur qualité de tribunaux et éviter que leur temps ne leur soit volé par des années de prison.

I. R. : Ce système de contrôle et de répression envers les Palestiniens, tel que vous venez de le décrire, s’exerce en grande partie avec la complaisance de la minorité Druze et certains Palestiniens d’Israël. Vous écrivez d’ailleurs que ce sont souvent eux qui sont l’« interface » entre les accusé.es/ incarcéré.es et l’administration pénitentiaire israélienne, soit en tant que traducteurs, soit en tant que policiers. Un interviewé vous répond d’ailleurs : « On y est habitué, cela fait cinquante ans que c’est ainsi. On se respecte mutuellement. C’est le système. On travaille à l’intérieur du système » (p.79). Comment expliquer cette collaboration d’une partie des Palestiniens et des Druzes à un système qui opprime leurs compatriotes ?

S. L.-A. : Je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il s’agit de complaisance, d’autant que l’histoire et la gestion des minorités en Israël ont « druzifié » et ainsi pour partie « désarabisé » les Druzes d’Israël, donc le sentiment d’appartenance à une même communauté palestinienne n’est pas nécessairement partagé. Mais les dynamiques historiques, surtout si l’on considère également les trajectoires des Druzes syriens du Golan occupé par Israël, sont complexes, de même que les retours actuels sur cette histoire. Je retrace dans le chapitre 2 les raisons historiques et économiques qui ont placé la communauté druze de citoyenneté israélienne dans ces situations d’interface : l’obligation de faire le service militaire, les dépossessions territoriales qu’ils ont aussi vécues et le manque de ressources économiques autres que le fonctionnariat dans les régions où ils vivent. Toutefois, des dissensions les ont traversés et les transformations qui sont à présent à l’œuvre tendent à les réinscrire dans une perspective palestinienne.

Vire en prison : entre « dedans » et « dehors » 

I. R. : On pourrait penser que lorsqu’on est en prison, on est spatialement, mais aussi temporairement parlant « en dehors de la société » et qu’une sorte de vie parallèle s’installe. Or, vous montrez dans votre ouvrage qu’il ne s’agit pas de deux espaces temps hermétiquement fermés. Vous parlez de porosité des frontières et d’une dialectique du dedans/dehors. En quoi cette vision vous semble-t-elle plus appropriée et juste pour décrire la situation carcérale des Palestiniens et des Palestiniennes ?

S. L.-A. : La prison est un espace paradoxal où les expériences vécues sont à la fois radicalement différentes de celles de l’extérieur, mais en même temps, ce n’est pas un monde fermé sur lui-même et encore moins dans ce cas-là. Cette porosité s’est accrue pour diverses raisons, parmi lesquelles : l’emprise de la prison sur la société, son omniprésence suspendue qui fait qu’elle est un univers partagé qui produit des formes de socialisation carcérale et un ethos carcéral communs à de nombreuses personnes. La multiplicité des allers-retours entre le Dedans et le Dehors et donc les circulations entre les deux mondes, la démocratie et les citoyennetés qui s’y exercent à travers les modes de représentations et les trajectoires politiques et partisanes poursuivies entre les deux espaces et la participation des détenus aux élections Dehors en constituent quelques exemples. Je pourrais encore évoquer le management carcéral mis en place par l’administration pénitentiaire qui a reproduit des modes de gouvernement similaires Dedans et Dehors, notamment en termes de séparation territoriale et de production de subjectivités plus néolibérales. Enfin, tout un ensemble de manières de vivre par-delà la détention a été mis en œuvre justement pour pallier la mort sociale et politique, l’absence prolongée du Dehors, transformer les intimités : les mariages en prison, les communications via les portables entrés en fraude, le passage en fraude de sperme afin d’avoir des enfants malgré la longueur et les conditions carcérales qui empêchent tout parloir privé, toute individualisation de la peine, remise de peine ou liberté conditionnelle, etc. J’ai travaillé à partir des interactions entre Dedans et Dehors. L’espace du livre est ce lieu en suspens qui est créé par cette porosité, c’est-à-dire cet intervalle, ce fil tendu entre Dedans et Dehors.

I. R. : Revenons un instant à cette « citoyenneté carcérale » à laquelle vous avez fait allusion et qui s’installe du fait que les Palestinien.nes s’organisent pour continuer à vivre par-delà la prison. Concrètement comment font-ils ? Finalement, et peut-être un peu cyniquement, la prison deviendrait-elle le seul endroit où ils/elles peuvent se sentir citoyens en Israël ?

S. L.-A. : La prison est devenue une expérience nationale et citoyenne palestinienne majeure avec la constitution depuis les prisons d’hommes d’une entité politique, le Mouvement des prisonniers en lien avec l’OLP Dehors. Le Mouvement des prisonniers a gouverné le temps passé en prison, coordonné les luttes en détention tout en participant à celles conduites Dehors. Il a encadré les relations et les communications avec la pénitentiaire. Ce mode de représentation interne comprend des élections au sein des branches-prisons des partis qui sont en interaction avec les partis Dehors et participent à la vie et aux élections partisanes via des systèmes de communication clandestins. Le militantisme en prison constitue une étape déterminante de la carrière partisane et l’ascension au sein des factions est en retour un motif central d’arrestation. Chaque faction élit tous les ans, ou tous les deux ans, un responsable qui fait partie du Comité national général de la prison, et le parti majoritaire élit pour une année ou deux le représentant de l’ensemble des détenus de chaque prison. Les détenus peuvent par ailleurs se présenter aux élections nationales palestiniennes Dehors qu’il s’agisse des législatives ou de la présidentielle, tels qu’on l’a vu avec Ahmed Saadat, élu député du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) depuis la prison ou avec Marwan Barghouti qui entend se porter candidat aux prochaines présidentielles.

I. R. : Vous ne dénombrez pas moins de sept générations carcérales aux trajectoires et vécus différents. Pourriez-vous revenir ici rapidement sur ce qui les distingue selon vous ?

S. L.-A. : J’ai en effet distingué sept générations historiques d’hommes prisonniers, et six depuis l’occupation de 1967. La première étant celle passée par les prisons jordaniennes entre 1948 et 1967. Pour les femmes, beaucoup moins nombreuses à être incarcérées – elles ont rarement été plus d’une centaine en même temps – cette question générationnelle est beaucoup plus large. Ce sont des générations carcérales que j’ai reconstruites en fonction de la période au sein de laquelle s’inscrit leur détention, de l’importance de leurs rôles et de leurs vécus carcéraux à leurs yeux, tels qu’ils les racontent, et aux yeux de la communauté des prisonniers et au-delà. Elles revêtent chacune des caractéristiques que je retrace dans l’ouvrage et que je ne pourrai pas détailler ici. En quelques mots, disons que c’est la génération du Mouvement des prisonniers (1974-1987) qui a élaboré le contre-modèle carcéral basé sur le monde de l’écrit, la formation politique, la production intellectuelle et la transmission du savoir, qui a fait de la détention une « université palestinienne ». La génération suivante, celle de l’Intifada (1988-1994) a poursuivi cet âge d’or du Mouvement des prisonniers constitué en modèle politique, qui irriguait le champ politique et la société Dehors, créait des citoyennetés carcérales spécifiques et une culture démocratique ancrée dans les Territoires occupés et opposée aux pratiques des cadres de l’OLP exilés. Sa structure unitaire et trans-partisane a préfiguré celle de la 1ère Intifada dont il a été depuis les prisons un acteur majeur. En revanche, la génération d’Oslo (1994-1999) et celle de l’Intifada al-Aqsa (2000-2007) ont été marquées par les ruptures politiques de ces années-là. Avec les accords d’Oslo (1994/1995), cette culture politique s’est délitée. Les détenus ont été subordonnés aux cadres de l’Extérieur de l’OLP, au fondement de l’Autorité palestinienne. En 1997, à la suite de l’accord du Caire, seuls 350 hommes restaient détenus et plus qu’une seule femme. Les partis islamiques, entrés plus massivement en prison à partir de l’Intifada, affluèrent à nouveau à mesure que les attentats[1] se succédaient et que l’échec des accords devenait patent. Ils constituaient avec la gauche d’opposition aux accords, en premier lieu le FPLP, la génération carcérale d’Oslo, celle de l’ombre des accords. Au fil du temps, le non-accomplissement des promesses de souveraineté attendues d’un processus de paix, l’installation progressive de réseaux d’intérêts politico-économiques et de corruption, puis la dérive autoritaire de l’Autorité palestinienne ont eu des effets délétères sur le Mouvement des prisonniers. Avec la 2nde Intifada, le leadership en détention a été confronté à l’arrivée massive d’une nouvelle génération, certains sans passé partisan, à la mentalité et à la culture politique distinctes, qu’il peinait à intégrer alors que peu d’anciens étaient encore derrière les murs et que les leaders de l’Intifada al-Aqsa étaient victimes de la politique israélienne d’assassinats ciblés. Ce soulèvement n’avait en outre pas de commandement et de programme unifiés. Cette rupture de transmission générationnelle et ce manque d’encadrement accrurent l’affaiblissement du Mouvement des prisonniers qui fit face à partir de 2003-2004 à la mise en place d’un nouveau management carcéral inspiré par les services de renseignement israéliens. La dernière génération, à partir de 2008, est fortement imprégnée par l’individualisation de la vie en prison et par le monde des réseaux et du numérique. C’est une génération très marquée par des vécus de l’entre-deux et les nouvelles technologies ne font qu’accroître cette porosité entre le Dedans et le Dehors.

I. R. : Vous avez également consacré tout un chapitre aux femmes incarcérées dans des prisons militaires (p. 199) dans lequel vous analysez les différentes trajectoires. Quel lien voyez-vous entre enfermement, engagement féministe et retour au religieux ? Et comment expliquez-vous que beaucoup d’entre elles voient la prison comme un lieu d’éducation (akadimieh filistiniyeh) (p. 203) ?

S. L.-A. : Les hommes comme les femmes ont fait de la prison un lieu d’apprentissage militant, de construction idéologique et d’acquisition de savoirs, avec des transmissions et un encadrement précis du temps à des fins éducatives et de formation. Il s’agissait d’employer le temps carcéral pour la construction collective et individuelle, de ne pas le perdre mais de le faire servir un collectif politique, et d’en faire aussi quelque chose pour soi. Le lien entre enfermement, engagement féministe et retour au religieux est assez complexe et mériterait là encore un long développement que je fais dans l’ouvrage. Ce que je peux dire brièvement c’est que la prison en ayant créé pour les premières générations de femmes – dans l’ensemble séculières – un entre-soi féminin, a permis la consolidation d’une conscience féministe par les connaissances intellectuelles et l’organisation quotidienne et politique, les luttes conduites en détention. Ceci a débouché sur la fondation de plusieurs mouvements et groupes féministes à leur sortie. Par la suite, des femmes plus religieuses sont entrées en prison. Si la question du féminisme est devenue moins centrale, elles ont permis, pour différentes raisons, de repenser les rapports au corps, au mariage et à la féminité, qui avaient été relativement laissés de côté par la génération précédente.

(Im)possible sortie


I.
R. : Pour beaucoup de détenus, la prison a creusé une distanciation entre les deux mondes, malgré la porosité et la volonté de vivre par-delà l’enfermement et ce malgré les possibilités qu’ouvrent les nouvelles technologies (téléphone portable, visioconférence, etc.). Walid Daka évoque dans ses écrits ce « temps parallèle » (al-zaman al-muazi) que connaissent les incarcéré.es. Compte tenu de cette distanciation spatio-temporelle, quelles sont les perspectives d’une réinsertion sociale à la libération ? Comment les détenus gèrent-ils le regard que fait peser la société palestinienne sur eux ?

S. L.-A. : Les perspectives de réinsertion ont dépendu et dépendent des générations carcérales, des rôles politiques, du temps passé en détention puisque, par exemple, comme je le disais, les militants encartés continuent leur activité partisane en détention par exemple. Ensuite, toute une série d’aides à la réinsertion, de facilités pour poursuivre des études, etc. ont été mises en place par le ministère des Prisonniers de l’Autorité palestinienne, devenu en 2014 une Commission dépendante de l’OLP, de même que des grades administratifs ou militaires peuvent être acquis pour ceux ayant passé de longues années Dedans et qui ne peuvent recommencer un métier ou bien s’approchent de la retraite. Les familles préparent également les sorties. Mais pour les plus jeunes garçons surtout, qui ces dernières années ont été particulièrement visés par les arrestations, notamment à Jérusalem, et par des arrestations répétées et fréquentes, ces allers-retours de même qu’une socialisation carcérale, de moins en moins encadrée par les partis, créent des phénomènes d’héroïsation qui peuvent avoir des effets sur l’abandon de leur parcours scolaire par exemple, et à plus long terme sur leur avenir.

I. R. : L’un des interviewés vous dit d’ailleurs « J’étais habitué à quelque chose de fermé et ici tout est ouvert ». On sent dans ces mots la désorientation totale qui l’habite… d’où ma dernière question pour vous : peut-on réellement sortir de cette toile carcérale qui englobe toute la société palestinienne ?

S. L.-A. : La prison laisse des marques plus ou moins profondes, ou bien parfois des formes de désorientation chez les personnes en fonction du temps passé, de la période, des lieux de vie et de toute une série de circonstances ; le rôle politique, social et la place symbolique des prisonniers également comme « cause sacrée » tend aussi à faire de l’expérience carcérale une expérience qui se perpétue ; il est de même certain que la répétition des moments carcéraux dans les vies des personnes directement ou indirectement, dans les vécus des autres, des pères, des frères, des proches, s’inscrit dans la perception d’un continuum carcéral, d’une toile qui veut et tend à envahir l’espace territorial, sociétal et personnel. Toutefois à chaque emprise ont été opposées des significations construites, pensées et inventives de l’expérience carcérale faisant de ces traces, de ce présent carcéral non seulement des marques mais aussi des supports de l’action.

Notes :

[1] Déclenchés par les partis islamiques de 1994 à 1997, ils ont été attisés par le massacre de fidèles en prière commis par Baruch Goldstein, un colon extrémiste juif, dans la mosquée d’Abraham à Hébron le 25 février 1994.

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