« L’État du Califat » : démantèlement de la structure idéologique, symbolique et politique de « Daech »

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Khalil al-Anani

Chercheur et maître de conférences du département de Sciences Politiques de l’université de Durham en Angleterre, Khalil al-Anani a travaillé comme chercheur associé à l’université anglaise de Birmingham, ainsi qu’à l’Institut de recherches Brookings, à Washington. Il a par ailleurs obtenu une bourse de recherche au sein du programme américain Fulbright. Il occupe aujourd’hui le poste de rédacteur en chef adjoint de la revue Politique internationale que publie le groupe Al-Ahram au Caire ; ainsi que celui de chercheur à temps partiel pour le Centre français d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej), au Caire. Ses recherches et travaux se concentrent sur les mouvements islamistes au Moyen-Orient, la sociologie des religions, les politiques de l’identité, le changement démocratique dans le monde arabe, la politique égyptienne, ainsi que les mouvements sociaux contestataires. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et publications, parmi lesquels Les élections et le changement démocratique au Moyen-Orient, à paraître chez l’éditeur américain Palgrave MacMillan ; Le mythe de l’exclusion des islamistes arabes (2010) ; Les Frères musulmans en Égypte : une vieillesse aux prises avec le temps (2008) ; Le Hamas : de l’opposition au pouvoir (2007) ; L’islam politique : le phénomène et le concept (2006), ou encore Les Arabes et l’impérialisme américain (2004). Ses travaux sont publiés dans de nombreuses revues académiques, comme Foreign Policy ou Affaires arabes, ou encore par différents centres de recherche occidentaux, comme les instituts Brookings et Carnegie à Washington. En outre, il publie régulièrement des articles dans différents journaux arabes, dont Al-Hayat et Al-Masri Al-Youm, mais également le quotidien qatarien Al-Arab ou encore l’hebdomadaire égyptien Al-Ahram Weekly. Al-Anani est détenteur d’un Master en Sciences politiques de l’université du Caire, et d’un Doctorat de l’université anglaise de Durham.

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De nombreux ouvrages d’importance ont été publiés sur Daech. Pourtant, les écrits s’employant à disséquer la sociologie du phénomène Daech, à en tracer la généalogie et à en situer les éléments de contextes géographiques, historiques et culturels, sont rares. Or, c’est ce que fait le chercheur irakien et regretté Faleh Abdel Jabbar dans son livre, L’État du Califat, la marche vers le passé (« Daech » et la société locale en Irak). Publié en 2017 par le Centre Arabe, cet ouvrage aborde le phénomène Daech en Irak à travers une analyse approfondie et minutieuse, fondée sur une solide méthodologie de recherche.

L’État du Califat, la marche vers le passé (« Daech » et la société locale en Irak), Faleh Abdel Jabbar, Arab Center for Research and Policy Studies, 2017.

Ce travail de Abdel Jabbar est une tentative probe et sérieuse de comprendre le phénomène Daech, en isolant ses éléments contextuels locaux et en démantelant sa structure idéologique et symbolique. Comparé à d’autres ouvrages traitant du même phénomène, celui-ci constitue une importante source de documentation. Toutefois, l’ouvrage de Abdel Jabbar comporte certains points problématiques qu’on ne peut ignorer. Le premier problème est peut-être dû à l’incohérence méthodologique de l’une des principales thèses du livre, liée à la description de la société locale comme « terreau social » de Daech. Alors que Abdel Jabbar s’emploie à réfuter cette thèse, il la valide toutefois en amont, non seulement à travers le témoignage de certaines personnes sondées, mais également à travers l’analyse elle-même. En effet, Abdel Jabbar reconnaît l’existence d’injustices politiques, sociales et confessionnelles qui se sont cristallisées au sein de ce que l’on peut nommer la « société sunnite » en Irak depuis l’invasion de 2003. Or, ce sont ces injustices qui ont préparé le terrain ayant permis à Daech de s’implanter dans les régions sunnites, avant d’en prendre le contrôle. Certes, cela a été motivé par un désir de vengeance contre le gouvernement central de Bagdad, et non par conviction idéologique ou religieuse. Mais reste qu’au final, c’est là l’un des principaux facteurs ayant aidé Daech à se maintenir et à gagner du terrain, même si ce ne fut que pour une courte période. C’est-à-dire qu’une espèce de « mariage d’intérêt » a eu lieu entre Daech et une partie de la population des régions d’Anbar, de Salaheddine et de Ninive.

Deuxièmement, Abdel Jabbar fait l’amalgame entre Daech et d’autres mouvements islamistes, comme la confrérie des Frères musulmans, l’organisation d’al-Qaeda et le reste des groupes djihadistes violents, à qui l’auteur prête sans distinction des objectifs identiques. À ce niveau, il est possible que le prisme idéologique ait primé, chez l’intellectuel laïc qu’était Abdel Jabbar, sur l’analyse. Il est pourtant notoire que ces différentes organisations se jettent l’anathème les unes sur les autres et qu’elles ne sont pas en bons termes, quand bien même elles partagent certains grands objectifs, comme islamiser la société par exemple. Sans s’attarder sur la façon dont ces organisations se qualifient les unes les autres, il est important de rappeler qu’elles rivalisent et s’affrontent en Irak et en Syrie, comme dans d’autres régions encore.

Troisièmement, Abdel Jabbar ne considère pas Daech comme un phénomène temporaire, appelé à disparaître quand disparaîtront les raisons qui ont présidé à sa création, et dont les plus importantes sont les injustices politiques, économiques et sociales. C’est ce qu’il affirme en réfutant l’expression de « terreau social », tout en soutenant que Daech restera parmi nous, car il est l’expression d’un courant idéologique que l’on pourrait nommer le « courant du Califat ». Cette expression désigne ici des groupes, des mouvements et des organisations qui investissent la question du Califat d’une dimension idéologique, sur laquelle ils se fondent. Or, dire cela procède d’une vision purement essentialiste, selon laquelle la question du « califat » est gravée dans l’imagerie mentale des islamistes, sans possibilité de changement. Il existe pourtant quantité de mouvements, d’organisations et de partis islamistes qui ont abandonné dans la pensée et dans les faits la question du califat, dans ses deux acceptions historique et religieuse. Et ce, non seulement par nécessité tactique, mais également par conviction et réflexion. En dépit de ces réserves, l’ouvrage de Abdel Jabbar représente un apport cognitif considérable et un effort de recherche indispensable dans le domaine visant à expliquer et à démanteler la structure mentale, idéologique et sociologique de l’organisation Daech.

(traduction de l’arabe par Marianne Babut)