Affreux, sales et méchants : les oligarques sont-ils indéboulonnables au Liban ?

Date de publication : 02/11/2021
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corrupt power
Ill. Corrupt power / © AdobStock

Par Rayan Haddad

Aussi douloureux que ce constat puisse être, la guerre du Liban ne s’est pas achevée en 1990 ; elle a simplement changé de visage. Elle a muté en devenant mutique, pour ainsi dire. Il ne pouvait pas en être autrement dès lors que l’ordre milicien, ce monstre né de la liquéfaction de l’État dont les causes relèvent tant du sectarisme érigé en système que des convulsions régionales, a été partiellement recyclé à la fin de la période « anomique » par la puissance tutélaire damascène[1], avec pour conséquence la transposition de ses normes dans le Liban d’après-guerre. À la fin du conflit civil aux ramifications régionales, l’allégeance au régime syrien et la démobilisation de leurs forces offraient en effet à divers entrepreneurs de violence le droit de bénéficier d’une loi d’amnistie générale couvrant les crimes de guerre et de se répartir, notamment avec de grands magnats convertis eux aussi à la politique, les prébendes de la gouvernance confessionnelle et le gâteau de la reconstruction au prix d’une compétition acharnée. S’ajoutant aux largesses de patrons régionaux, la prédation des biens publics servait en partie à consolider leurs clientèles respectives au détriment d’une société civile dominée, tandis que seul le Hezbollah pouvait conserver ses armes – sans cesse plus nombreuses et perfectionnées –, placées de facto au service du dispositif de dissuasion iranien face à Israël, une fois la libération du Liban-Sud accomplie en 2000. L’autre libération, celle engendrée par le retrait des troupes syriennes du Liban au lendemain de l’assassinat de Rafik Hariri en 2005, ne permit pas aux intellectuels et jeunes porteurs de valeurs citoyennes de réinventer le pays du Cèdre hors des sentiers battus, en raison de la diligence avec laquelle les partis traditionnels (bien que déchirés entre pro et anti-Bachar al-Assad) auront procédé à une recomposition identitaire de l’espace politique, celle-ci étant renforcée par la réintégration au « système » d’anciens seigneurs de guerre bannis par Damas. L’ordre oligarchique sera dès lors personnifié par une dizaine de leaders aux forces inégales, empruntant le même logiciel confessionnaliste et les mêmes pratiques clientélistes, quelles que soient par ailleurs les relations d’alliance et de rivalité qui se nouent entre eux. C’est ce qui fera dire à Régis Debray qu’une « sourde complicité unit ces parrains ennemis, aux loyalismes intolérants mais non incompatibles[2]. » Parmi eux, le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah réussit à s’imposer comme le véritable maître des destinées du Liban, notamment à la suite de l’échec partiel d’Israël lors de la guerre de l’été 2006 et de l’intervention décisive du Hezbollah dans la guerre syrienne, dès 2013, aux côtés de Damas.

photo Rayan Haddad

Rayan Haddad

Après un doctorat en sciences politiques (relations internationales) à Sciences Po Paris, Rayan Haddad est devenu membre de l’Association française de science politique et du Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO). Ses thèmes de prédilection portent sur la structuration de crises exogènes en enjeux de société internes au Liban, les impacts régionaux de la crise syrienne et les politiques du Hezbollah. Il est l’auteur de l’ouvrage Regards libanais sur la turbulence du monde: Kosovo, 11-Septembre, Afghanistan, Irak paru aux Éditions L’Harmattan en 2018 et préfacé par Bertrand Badie.

De quoi l’ordre oligarchique est-il le nom ?

Et quels sont les mécanismes qui le sous-tendent au Liban ? À cet égard, il est frappant de constater la similitude de ses règles du jeu avec celles qui régissaient l’ordre milicien en vigueur pendant la guerre civile, à savoir la quête prioritaire de la préséance intra-communautaire, la confrontation avec les meneurs de l’« exo-groupe » non pas tant pour obtenir une victoire que pour légitimer la prétention d’être le défenseur de « sa communauté », le changement parfois assez déroutant des alliances, le partage du marché, « la défense commune du système » contre « les tentatives de reconstruire un État », ainsi qu’une « complicité dans la répression de la société civile[3] ». À cela on peut ajouter un savoir-faire éprouvé en matière d’instrumentalisation du sentiment de menace en vue d’instaurer un climat propice à l’embrigadement identitaire. C’est à la lumière de ces éléments que l’on peut apprécier la portée du renversement opéré par les acteurs de la « révolution » (thawra) enclenchée le 17 octobre 2019 contre la nomenklatura politico-financière empêtrée dans la corruption et l’impunité et accusée d’avoir conduit le pays à la faillite[4]. Ce soulèvement populaire spontané et sans précédent, transcendant les appartenances religieuses, régionales et sociales, et qui s’inscrit dans le prolongement de la mobilisation citoyenne contre la crise des ordures en 2015 (résultante de dérives affairistes et mafieuses), dénote une prise de conscience du caractère pernicieux du communautarisme politique et de la financiarisation à outrance de l’économie. Il a ébranlé de manière inédite les fondations du temple oligarchique sans parvenir toutefois à lui porter de coup fatal, essentiellement en raison de la capacité du Hezbollah, qui représente pour le moment le « cerbère du système [5] », à conserver le soutien de sa vaste base sociale et à bloquer – à travers des actes d’intimidation à l’encontre des indignés, y compris et surtout les citoyens chiites présents dans leurs rangs – toute perspective de changement à travers des mouvements de protestation investissant l’espace public. Freinée de surcroît par la pandémie du coronavirus, la brutalité de l’effondrement économique[6], les effets de sidération produits par l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth le 4 août 2020, et l’émigration massive de ses forces vives, la société civile contestataire s’attelle surtout à se structurer politiquement en vue de présenter des listes communes aux élections législatives prévues normalement en mars 2022 et d’entamer son processus d’entrisme dans les institutions étatiques (nonobstant une loi électorale favorable aux partis traditionnels), un processus qui devra de toute façon s’inscrire dans la durée pour porter ses fruits. Or, il est à craindre que la descente aux abysses du Liban ne se poursuive à une vitesse supérieure à celle du temps électoral et de la mise en œuvre des mesures d’assainissement des finances publiques nécessaires au déblocage des aides internationales cruciales, notamment en raison de la capacité de l’ordre oligarchique à obstruer les réformes structurelles qui représentent un danger létal pour lui.

Le vieux monde ne veut pas mourir

La profonde crise de légitimité à laquelle est confrontée la classe politique dans son ensemble l’incite à user de ses vieux stratagèmes pour instiller la peur de l’autre et attiser les réflexes de repli identitaire en amont de la prochaine échéance électorale. Cette velléité d’étouffement de la société civile s’est récemment doublée d’une détermination toute particulière du Hezbollah et du mouvement Amal à torpiller l’une de ses revendications phares, à savoir l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth. Craignant visiblement d’être mis en cause dans cette affaire[7], ils réclament le dessaisissement du magistrat chargé de l’instruction, Tarek Bitar, en menant une campagne de diffamation assortie de menaces à peine voilées à son encontre, après qu’il eut convoqué en vain de hauts responsables politiques et sécuritaires en vue de leur inculpation. Toute la question est désormais de savoir qui de la loi de l’omerta ou de la logique de l’État de droit va prévaloir à la suite des incidents meurtriers qui ont opposé, le 14 octobre 2021, des partisans des deux partis chiites à des francs-tireurs inconnus en marge d’une manifestation contre le juge Bitar à Beyrouth, et qui ont « offert » pendant quelques heures aux Libanais un véritable flash-back vers les prémices de la guerre civile, avant que l’armée ne reprenne le contrôle de la situation. En s’empressant d’accuser le parti des Forces libanaises (ancienne milice chrétienne), présidé par Samir Geagea, d’être à l’origine des tirs inconnus qui ont visé ses partisans avant toute enquête officielle, le Hezbollah déploie une stratégie à double détente. Il cherche d’une part à presser les autorités libanaises de sacrifier la justice au nom de la paix, en n’hésitant pas pour ce faire à agiter le spectre d’un blocage de l’action gouvernementale pour obtenir gain de cause. C’est ainsi que le gouvernement présidé par le magnat Najib Mikati, qui vient à peine d’être formé après plus d’un an d’attente, se trouve confronté d’emblée à un nœud gordien : ménager le Hezbollah et rassurer les bailleurs de fonds internationaux sur le respect de l’indépendance de la justice (condition indispensable à la lutte contre la corruption[8]). D’autre part, le Hezbollah cherche à rétablir la préséance des règles du jeu identitaire à travers la mise en scène d’une confrontation agonistique avec l’autre, avec tous les risques que cela comporte, d’autant qu’il représente, en tant que rémanence sublimée de l’ordre milicien, une source d’émulation potentielle pour les acteurs qui pourraient être tentés à nouveau par les sirènes du communautarisme armé.

Et maintenant, où allons-nous ?

« J’ai toujours pensé que la guerre a éclaté en 1975 comme une guerre réactionnaire, contre la modernité, contre des évolutions sociales et économiques qui allaient à l’encontre des intérêts établis ; une guerre de réaction contre l’érosion d’un système communautaire qui s’essoufflait. Les signaux étaient clairs : la multiplication des mariages mixtes, l’adhésion de la jeunesse de l’époque à des groupements politiques qui n’étaient pas confessionnels, des partis politiques, des syndicats, des mouvements étudiants. (…) Aujourd’hui, nous sommes face à un défi comparable, avec, d’une part, une société très clairement installée, pour une de ses parties, dans la modernité (…), et d’autre part un système politique où les chefferies traditionnelles sont là comme pour l’éternité[9] ».

Il est troublant de constater que ces paroles prononcées par Ghassan Salamé au lendemain de l’« Intifada de l’indépendance » n’ont pas pris une ride seize ans plus tard. Si l’on considère que la guerre qui a éclaté en 1975 a également été une guerre de réaction contre la rupture du monopole de la violence étatique, on ne saurait exclure alors le risque d’une déflagration généralisée au Liban, ou du moins celui d’une régression vers un chaos plus ou moins prononcé (même si aucun des protagonistes n’y a intérêt), au regard des tensions croissantes suscitées par les armes du Hezbollah, qui constituent en définitive le rempart le plus solide empêchant la chute de l’ordre oligarchique. En revanche, une pression simultanée, énergique et constante exercée par la société civile libanaise et les bonnes volontés internationales contre les « Gangs de Beyrouth » semble être à même de laisser entrevoir la possibilité d’un redressement.

Notes :

[1] Longtemps habile à entretenir les divisions entre les différents caciques libanais, celle-ci perdra progressivement sa capacité d’arbitrage hégémonique à la suite de son raidissement contre l’ancien Premier ministre Rafik Hariri.

[2] Régis DEBRAY, Un candide à sa fenêtre. Dégagements II, Paris : Gallimard, 2015, p. 76.

[3] Voir Salim NASR, « Anatomie d’un système de guerre interne : le cas du Liban », Cultures & Conflits, n° 1, hiver 1990, https://journals.openedition.org/conflits/80 (consulté le 16 octobre 2021)

[4] Sur les responsabilités accablantes de l’oligarchie politico-financière dans l’effondrement économique, voir Alain BIFANI, “The Origin of the Crisis in the Lebanese Banking Sector”, Hoover Institution, 28 septembre 2021, https://www.hoover.org/sites/default/files/research/docs/bifani_webreadypdf.pdf (consulté le 22 octobre 2021)

[5] Celui-ci lui sert, notamment à travers son alliance avec le Courant patriotique libre fondé par le président de la République Michel Aoun et le mouvement Amal du chef du Parlement Nabih Berri, de paravent à sa vocation paramilitaire. Voir : Rayan HADDAD, « La révolte libanaise, arc tendu vers un horizon post-identitaire », Diplomatie, n° 104, juin-juillet 2020, p. 26, https://www.areion24.news/2020/08/05/la-revolte-libanaise-arc-tendu-vers-un-horizon-post-identitaire/ (consulté le 18 octobre 2021)

[6] Au point que la Banque mondiale considère que « la crise économique et financière que connaît le pays pourrait être classée parmi les dix, voire les trois crises mondiales les plus sévères depuis le milieu du XIXe siècle ». Voir : « Le Liban s’enfonce dans l’une des crises mondiales les plus graves, sur fond d’inaction délibérée », 1er juin 2021, https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2021/05/01/lebanon-sinking-into-one-of-the-most-severe-global-crises-episodes (consulté le 22 octobre 2021)

[7] Des enquêtes journalistiques avaient déjà mis en évidence la possible implication d’hommes d’affaires syriens, placés sous sanctions par les États-Unis en raison de leur soutien aux efforts de guerre du régime Assad, dans l’acheminement du nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth. Voir :  “Beirut blast chemicals possibly linked to Syrian businessmen – report, company filings”, Reuters, 17 janvier 2021, https://www.reuters.com/article/uk-lebanon-crisis-blast-idUSKBN29M0AJ (consulté le 24 octobre 2021)

[8] Voir : International Crisis Group, “Violence Threatens Fraying Rule of Law in Lebanon”, 18 octobre 2021, https://www.crisisgroup.org/middle-east-north-africa/east-mediterranean-mena/lebanon/violence-threatens-fraying-rule-law-lebanon (consulté le 22 octobre 2021)

[9] Ghassan SALAMÉ, « Un Liban déconfessionnalisé, nouveau, est à inventer », propos recueillis par Mona Naïm, Le Monde, 31 mars 2005, p. 8.

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