Florilège d’hommages à un ténor de l’opposition syrienne

Date de publication : 03/05/2021
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La disparition douloureuse de l’ami du CAREP, le regretté Michel Kilo, nous a incités à ouvrir nos colonnes à ses amis, aux journalistes et diplomates qui ont croisé son chemin et qui ont souhaité nous communiquer quelques mots sur cet homme engagé pour la démocratie et la Liberté. Nous les remercions tous chaleureusement pour leurs hommages et saluons la mémoire de cette grande figure de l’opposition syrienne.

 

Pour jamais dans l’histoire de la Syrie

Bassma Kodmani
Politologue

C’est un homme au physique imposant, non seulement par sa stature mais surtout par l’expression de son visage. Un regard lourd sous d’épais sourcils. En public, il affiche une mine revêche. Il semble porter le poids de la souffrance et de la malédiction qui frappe les Syriens depuis cinquante ans, celui d’être gouvernés par une famille de bourreaux. Lorsqu’il parle en public, c’est avec une puissante autorité sans pour autant pontifier. Il s’applique à trouver très précisément les mots destinés à décrire avec exactitude le conflit dans toutes ses dimensions et la démarche perverse de Bachar al-Assad. Puis il prend son souffle pour, en quelques phrases courtes, situer l’horreur dans son inhumanité la plus profonde.

Michel écrivait sans relâche lorsque le vicieux virus l’a arraché à la vie. Analyste politique – tout à la fois philosophe et sociologue – il est aussi un romancier. Et c’est à travers ses fictions que j’ai été littéralement transportée dans l’enfer d’un pays dont l’âme est tous les jours assassinée par ses dirigeants.

Des millions de Syriens ont souffert et se sont sacrifiés. Michel était le premier à leur rendre hommage. Mais là où le régime veut créer la confusion dans les esprits en construisant un récit pour anéantir la mémoire des Syriens et les faire douter du bien-fondé de leur lutte, Michel a opposé les mots parfaits propres à garantir, pour l’Histoire, la justesse de notre révolte et l’absolue vérité sur notre combat pour la liberté. C’est en cela qu’il est unique.

Assad est persuadé – comme tous les tyrans – que ses insondables mensonges suffiront à distordre, en sa faveur, la Vérité. Nous savons, nous, que si les livres d’Histoire doivent citer quelques noms en face de celui des dictateurs Assad, celui de Michel Kilo serait parmi les tout premiers. Un jour prochain je l’espère, si le peuple syrien finit par conquérir sa liberté, Michel gouvernera la Syrie par ses idées, ses valeurs et son intégrité. C’est cela le rêve syrien. Nous resterons inconsolables de sa disparition au moins jusqu’au jour où triomphera la démocratie en Syrie. Pourquoi ne lui ai-je pas dit cela de son vivant ?

 

La Syrie fait ses adieux à son fidèle enfant

Burhan Ghalioun
Professeur de sociologie politique et responsable du Centre des études arabes à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, il a été président du Conseil national syrien entre 2011 et 2012

Le 26 avril, les Syriens de Paris ont fait leurs adieux à l’un des leurs, un grand homme : intellectuel, fin homme politique, écrivain, éditorialiste et combattant infatigable pour la liberté, mais surtout génie de la communication et maître de la parole. 

Michel Kilo était, sans exagération, une force de la nature avec de multiples qualités dont la plus significative était de tout partager avec les siens : affection et peine, rêve et espoir, bonheur et tristesse. Cela lui a valu beaucoup d’admirateurs, mais également des jaloux et des rivaux.
Par son œuvre et par sa vie même, Michel a incarné la tragédie de la politique et des hommes politiques en Syrie sous le régime clanique des Assad : les grandes potentialités et les énormes gâchis.

L’ingéniosité des Syriens, leur sens de la conciliation et du compromis, leur disposition à tout sacrifier pour construire un avenir de paix et de fraternité pour eux et leurs enfants ont tous été anéantis par la volonté d’un « souverain », arrivé au pouvoir sur les chars et dans des circonstances exceptionnelles, pour faire durer son « règne », comme le dit l’un de ses slogans, jusqu’à l’éternité, c’est-à-dire un pouvoir exceptionnel, un État d’exception et un régime sans loi ni foi.

À cette anarchie de pouvoir défendue par les armes et exorcisée par la trahison des clercs assujettis, et dans l’espoir de trouver une sortie à cet abime, les Syriens, encouragés par leurs confrères Tunisiens et Égyptiens se sont lancés dans la quête de leur liberté. Michel Kilo comme la plupart des intellectuels syriens ne pouvait pas, sans se trahir, rester à l’écart. Il a été parmi les premiers à répondre à l’appel. Après dix ans de combats multiformes, de soulèvements et de révolution, le régime Assad, qui a débuté par l’éradication du politique finira, fort de l’appui de ses protecteurs iraniens et russes, par une guerre génocidaire, la destruction de l’État et la ruine du pays.

Le deuil que les Syriens ont réservé à leur fidèle compatriote Michel Kilo, fait partie du grand deuil national dans lequel vit la Syrie elle-même, abandonnée par ses frères arabes et la communauté internationale, plongée dans un état de mort prolongé. 

Personne n’a ressenti la futilité de la politique syrienne dans l’anéantissement systématique des conditions de sa réalisation, le naufrage annoncé du pays sous le régime Assad, comme l’a saisi Michel Kilo. Il a tenté jusqu’à son dernier souffle, tel Sisyphe, de hisser jusqu’en haut de la colline son rocher qui ne tarda pas à en redescendre avant de parvenir au sommet, et ainsi de suite, à l’infini. Mais le plus absurde dans ce mythe n’est pas tant l’éternel recommencement d’une action qui ne pourra en aucune manière aboutir, mais la loi qui engendre cette absurdité, c’est-à-dire, la création d’une société politique sans politique. C’est en réalité le destin réservé au peuple syrien tout entier, condamné à remonter son rocher de Sisyphe, à refaire des sacrifices et à retomber dans le même gouffre depuis plus d’un demi-siècle.

Puisse la Syrie, qui fait aujourd’hui ses adieux à Michel Kilo, sacrifiant encore l’un de ses fidèles enfants, avoir raison de cette logique de l’absurde et s’unir pour se débarrasser de ce mauvais sort de la tyrannie, « quoi qu’il arrive et avec toute la force et la détermination possibles », comme Michel l’a exhorté dans ses derniers adieux !

 

Une grande perte pour les Syriens

Michel Duclos
Diplomate et ex-Ambassadeur de France en Syrie de 2006 à 2009

J’avais pu mesurer à Damas, entre 2006 et 2009, le prestige de Michel Kilo dans de nombreux cercles, y compris d’ailleurs dans les milieux officiels. J’avais pu admirer aussi son courage face à ses geôliers, sa capacité d’analyse politique, sa détermination à poursuivre le combat.

En arrivant à Paris, en 2011, il avait souhaité me rendre visite à mon domicile. Je me suis senti honoré, pour dire la vérité. Il m’a raconté lors de cet entretien son échange avec le patriarche de son Eglise : « Dr Michel, vous qui connaissez la politique, quelle position prendre face à ce soulèvement populaire ? – Éminence, si Notre Seigneur revenait, de quel côté croyez-vous qu’il serait ? ». Notre dernière conversation a eu lieu au printemps 2020, dans une brasserie parisienne. Entre ces deux rencontres, Michel avait acquis une maîtrise parfaite du français ; il avait accumulé les désillusions sur le sort de la révolution ; et pourtant, il débordait de projets et il avait gardé intacte sa foi en la victoire finale de la liberté dans son pays. La liberté, il en était sûr, viendrait avec la citoyenneté, une citoyenneté égale pour tous et garante des droits de tous. C’est peut-être cette notion de citoyenneté qui faisait son attachement à la France. Les années avaient passé, mais nous continuions à évoquer la mémoire d’un ami commun exceptionnel, Wladimir Glasman, qui avait longtemps servi de lien entre nous.

Avec la disparition de Michel Kilo, c’est un grand seigneur que perdent les Syriens. Ses positions politiques au jour le jour pouvaient être discutables ; sur le fond des choses, il avait profondément raison.

 

L’infatigable militant

Jean-Pierre Filiu
Professeur d’histoire du Moyen-Orient contemporain, Sciences Po, Paris

Qu’il est difficile de choisir, entre toutes les initiatives courageuses qu’a prises Michel Kilo au cours de sa vie, celle à évoquer après sa disparition. L’embarras est grand, tant cet infatigable militant n’a cessé de s’engager, de s’exposer, de prendre des risques au nom de sa vision d’une Syrie démocratique. Une Syrie libérée de la dictature du régime Assad, dont les femmes et les hommes seront enfin émancipés de l’assignation à une communauté ethno-religieuse, car cette émancipation est la condition même de la citoyenneté.

Alors, parmi tous les actes de bravoure de Michel Kilo, car il en fallait du cran pour tenir tête à tant de préjugés, j’en évoquerai un seul : sa médiation de février 2013 à Ras al-Ayn, qui permit de ramener le calme dans la ville, libérée du régime trois mois plus tôt, mais déchirée depuis lors par les affrontements entre milices. Là où les émissaires de l’ONU n’ont jamais osé s’aventurer sur le terrain concret des cessez-le-feu locaux, préférant les bords du lac Léman pour palabrer sur la paix, Michel Kilo, lui, a réuni les belligérants et a négocié avec eux pendant une douzaine de jours. Lui, le chrétien laïc, fier de son arabité, a fait s’asseoir à la même table les nationalistes kurdes des YPG (Unités de protection du peuple), les jihadistes du front Nosra et les combattants de l’Armée syrienne libre. Et lui, fort de l’autorité morale que son intégrité avait imposée à toutes les parties, est parvenu, contre toute attente, à un cessez-le-feu, avec retrait des différentes milices hors de la ville.

Certes, ce cessez-le-feu n’a tenu que cinq mois, avant que les YPG reprennent l’offensive et s’assurent du contrôle de la ville. Mais connaît-on un autre cas d’un homme seul réussissant à suspendre la violence durant cinq longs mois, dans cette Syrie où tellement de trêves ont été violées dès leur proclamation ?

Michel Kilo était convaincu, il l’a prouvé à Ras al-Ayn et tant d’autres fois, que la volonté politique ne devait jamais céder devant le chantage des armes.

Sa disparition n’en est que plus désolante.

 

Un Syrien d’exception

Badr Eddine ARODAKY
Ecrivain et traducteur

Syrien d’abord, mais aussi palestinien, libanais, arabe somme toute, Michel Kilo était un homme noble, un homme d’exception dans tous les sens du terme.

Dès le début, il a pris conscience de la nécessité de dépasser toutes les conditions, sociales, culturelles, idéologiques et religieuses, qui auraient pu l’enfermer dans les étaux de leurs propres principes et illusions.

Il a dépassé les frontières de la religion, de la communauté, de l’ethnicité et surtout celles de l’idéologie communiste dans laquelle il avait, jeune, choisi de s’inscrire ; dès lors, il s’est dressé volontiers face aux despotes, civils et militaires, qui, à partir de mars 1963, avaient pris possession de la Syrie.

Ainsi, a-t-il pu sortir devant ses compatriotes en proclamant la liberté comme principe de base pour se libérer, non seulement de l’héritage colonial, mais surtout du despotisme et de ses pesanteurs. Un despotisme qui s’est enraciné en Syrie durant cinquante ans, faisant du pays une possession familiale et de la vie des Syriens un enfer permanent.

Des années de préparation l’on conduit à un moment de vérité, lors de sa prise de position, exprimée avec courage et sans ambages un jour de l’été en 1979, affrontant par un discours de vérité une autorité qui s’est imposée par la force et l’oppression. C’est ainsi que tant de Syriens voyaient en lui un porte-parole de leur souffrance et leur espoir. C’était lors de la rencontre à laquelle les représentants de l’autorité despote avaient invité une élite d’intellectuels, dans une tentative de les contenir après le massacre perpétré par les Frères musulmans à l’école d’artillerie d’Alep. Ce jour-là, Michel Kilo n’a pas manqué de dire haut et fort ce que des millions des Syriens pensent tout bas sur la réalité de la gouvernance politique et sociale. Depuis ce jour, il est devenu à la fois le modèle de l’intellectuel libre et engagé, ainsi que la cible du despote et sa répression.

Liberté et démocratie étaient ses principaux objectifs, afin de préserver les garanties d’une future citoyenneté égalitaire, indispensable dans la formidable mosaïque d’ethnies et de religions qui composent la Syrie. Dès l’année 2000, ces deux principes l’ont naturellement conduit vers le travail sur la renaissance des comités de la société civile dont il était le principal initiateur.

Durant ces dernières vingt années, cet homme a pu prouver spontanément la possibilité d’identifier théorie et pratique dans son propre comportement, lui, qui plus est, devenu un modèle rare de l’intellectuel engagé dans une Syrie écrasée par le despotisme.

Au siècle dernier, la Syrie a bien connu et apprécié un grand homme d’exception : Fares al-Khoury. Mais la Syrie a pu, également, depuis 1979, découvrir, connaître et apprécié un autre homme d’exception : Michel Kilo.

 

Un défenseur du pluralisme de l’opposition en Syrie

François Burgat
Politologue, directeur émérite de recherche au CNRS

Même si j’ai eu le privilège de le rencontrer, je ne saurais me compter au nombre des amis et encore moins des proches de Michel Kilo. Et pourtant, en tant que chercheur penché sur l’aube de l’interminable conflit syrien, mais également en tant que citoyen préoccupé des fractures béantes de notre monde, Michel Kilo a tenu et tient jusqu’à ce jour une place très privilégiée. Il a incarné en effet ce dont la société syrienne, mais également le monde tout entier, et en particulier la France de notre siècle, a tellement besoin. Depuis le début de la révolution syrienne, Michel Kilo a réussi à demeurer sereinement au contact de l’entier spectre de l’opposition plurielle et transconfessionnelle syrienne. Michel Kilo a eu en effet, depuis sa culture chrétienne, la capacité si rarement présente de nos jours d’établir une relation « déconfessionnalisée », noblement politique, avec ces forces qu’un certain monde – celui qui hélas monopolise une écrasante proportion des grands moyens d’information, pas seulement en Europe – entend discréditer en le qualifiant d’« islamiste ».

Il a été ainsi en quelque sorte l’un des précurseurs et l’un des pionniers de cet « islamo-gauchisme » tant décrié dans la France d’aujourd’hui. Décrié par tous ceux qui n’ont pas encore réussi à entrevoir le socle commun et universel des luttes menées par une large partie des courants légalistes mais néanmoins ghettoïsées par l’appellation d’« islamistes ». À la différence de bon nombre de ses coreligionnaires syriens et de tant d’observateurs occidentaux, il a réussi de ce fait à ne pas tomber dans le piège tendu par les grossières manœuvres du tyran damascène qui, pour diviser le front de ses opposants et les déconsidérer aux yeux des Occidentaux, s’est empressé de « sunniser » et de radicaliser le vaste soulèvement populaire qui le menaçait. Rare et courageuse obstination qui lui a valu parfois les sarcasmes de son propre camp.

 

Première rencontre avec Michel Kilo

Jean-Pierre Perrin
Journaliste

Pour un journaliste, ce n’est jamais facile sous un régime de dictature de demander un rendez-vous à un opposant. La crainte, c’est de l’envoyer en prison en reproduisant ses propos ou alors qu’il vous demande de ne pas le citer, ce qui infirme évidemment leur valeur. Au téléphone, Michel Kilo avait répondu tout de suite : « oui, bien sûr. Mais venez plutôt en bus qu’en taxi ». En bus ? « Oui, c’est assez facile d’arriver chez moi. Vous prenez le numéro…, puis vous changez à… ». Ce fut notre première rencontre.

Je dois donc à Michel Kilo d’avoir circulé pour la première fois en bus à Damas. Ce ne fut pas une expérience initiatique, loin de là, mais quand même plus riche qu’un trajet à pied ou en taxi, fut-il collectif. En faisant très attention à ne pas être suivi, on porte un regard acéré sur ceux qui vous entourent. Et on note ainsi quantité de petits détails, anecdotiques sans doute mais comme disait Arthur Koestler, « l’histoire, c’est aussi l’anecdote ».

Lors de notre rencontre, en mai 2001, Michel Kilo n’avait pas mâché ses mots.

Venait de se terminer quelques mois auparavant ce qu’on a appelé « le printemps de Damas », ce printemps inattendu survenu au lendemain de la mort de Hafez al-Assad et de l’intronisation au faîte du pouvoir de son fils Bachar. Un printemps lumineux aussi, sans équivalent dans l’histoire moderne de la Syrie, puisqu’il avait subitement libéré une parole captive depuis plus de trente ans et fait éclore dans tout le pays des dizaines de montada, ces forums où l’on osait réclamer plus de démocratie, de liberté et l’avènement d’une société civile.

Mais le 8 février 2001, l’hiver était revenu glacer la Syrie. Dans une interview au journal saoudien as-Sharq al-Awsat, le jeune chef d’État laissait entendre que les libertés prises devaient être rendues. Un discours très dur du vice-président Abdel Halim Khaddam, quelques jours plus tard, à l’université de la capitale, et les coups de téléphone de la police secrète à des intellectuels en première ligne avaient confirmé que les beaux jours étaient finis.

Un peu d’espoir cependant persistait chez les opposants, dont Michel Kilo qui n’était pas d’un naturel pessimiste. « L’économie est restée la même, la façon de gouverner aussi, de même que les polices secrètes. Pourtant, l’atmosphère générale a un peu changé. C’est tout mais c’est déjà beaucoup en Syrie », m’avait-il alors confié.

Mais quelques mois plus tard, le harcèlement contre lui allait reprendre. Et, en mai 2006, il se retrouvait à nouveau en prison.

Depuis cette rencontre, il m’arrive de prendre le bus dans certaines capitales arabes, en particulier à Bagdad. À présent, cela sera en souvenir de lui.

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