23/09/2022

Ces sentinelles qui veillent sur les turbulences du monde arabe

visuel expo les sentinelles IMA-Tourcoing
Par Racha Abazied
 
À partir du 17 septembre 2022, le Centre national des arts plastiques (CNAP) expose un choix d’œuvres photographiques et audiovisuelles, issues de ses collections sur le monde arabe et sa diaspora, à l’IMA Tourcoing. L’occasion nous a été donnée de visiter cette exposition et de découvrir les créations de 21 artistes rassemblés pour la première fois autour d’une thématique portant un regard singulier sur la réalité sociopolitique de cette région.

L’exposition présente cinq « foyers » à explorer, à travers des œuvres qui en majorité datent de la dernière décennie et proviennent d’artistes émergents de la collection du CNAP. Les « sentinelles » sont donc ces artistes-gardiens de leur époque, qui veillent sur un monde arabe traversé par les révoltes, crises, conflits et contre-révolutions. Mahmoud Darwich les nomme d’ailleurs « les veilleurs » et c’est bien sa citation extraite d’État du siège (2002) et l’image d’une échelle perdue dans le désert, signée Hassen Ferhani, qui ouvrent l’exposition. L’assemblage n’est pas anodin car il annonce d’emblée la tonalité de l’exposition :

« Hissés sur “une échelle inclinée au milieu de la tempête”, les artistes s’élèvent tels des sentinelles, témoins du présent au sein d’un monde au temps désorienté et aux limites instables. Ils savent alors trouver les points de passages, inventer des temporalités autres, repenser des géographies, malgré le dépaysement, l’exil à soi et à sa communauté et les soubresauts sociopolitiques. »

affiche expo les sentinelles IMA Tourcoing
Exposition Les Sentinelle : œuvres de la collection du CNAP

du 17/09/2022 au 12/02/2023
Institut du monde arabe -Tourcoing :

ima-tourcoing.fr

Les cinq foyers qui composent l’exposition portent les titres de : « En quête de boussole », « Quotidiens urbains », « Tout contre l’Histoire », « Survies » et « Transit », divisant ainsi les œuvres et le parcours du visiteur. Ils explorent des créations qui questionnent le lieu et la temporalité, les êtres et la nature face aux bouleversements et soubresauts de l’Histoire. Ils interrogent avec l’acuité de l’artiste la mémoire et la trace que laissent les hommes dans les lieux, forcément éphémères, de leur passage.

Camille Leprince, une des commissaires de l’exposition, explique d’ailleurs ainsi le choix des Foyers :

« Nous avons retenu le mot “foyer” pour trois raisons. La première est évidemment “optique”, s’agissant de photographie et d’arts visuels. La seconde vise à questionner l’appartenance au lieu, le “chez soi”, et enfin, le foyer est celui de la révolte ou l’étincelle de la contestation. »

Des foyers artistiques, mémoriels et contestataires

Au premier foyer « En quête de boussole », on traverse le monde arabe, en voyageant de la mer au désert, jusqu’aux territoires oubliés. On fait une halte avec l’installation de l’artiste Hassen Ferhani, tirée de son film 143 rue de désert, dans une gargote tenue par Malika accueillant les rares visiteurs en plein désert algérien. Un lieu en retrait du monde et de ses bouleversements où le temps semble suspendu, mais qui en dit long sur les oubliés de la politique algérienne. Une autre œuvre frappante de ce premier foyer est le film expérimental Achayef de Abdessamad El Montassir qui nous amène dans le Sahara du sud marocain. Dans une démarche d’artiste-chercheur, le plasticien s’intéresse à la flore, et particulièrement au daghmous, une plante qui s’est accrochée à cette terre et qui résiste. Le personnage du promeneur Achayef ne parvenant pas à recueillir les récits du peuple sahraoui tente de remédier à l’amnésie en menant une enquête quasi-scientifique sur cette plante, qui semble enregistrer les séquelles et blessures vécues par ce peuple et y réagir en se métabolisant.

Le deuxième foyer « Quotidiens urbains » explore la ville et ses marges, entre ici et là-bas. L’artiste tunisien Ismaïl Bahri essaye de capter le reflet de son paysage urbain à la surface d’une tasse de café qu’il tient dans la main, et où se dévoilent en miroir à la surface du liquide noir les contours de ce qui fait son quotidien dans la ville de Tunis. Tandis qu’en banlieue parisienne, l’artiste franco-algérien Mohammed Bourouissa photographie dans sa série Le téléphone des jeunes des banlieues françaises à la suite des rassemblements et émeutes de 2005 contre les inégalités sociales. La tension est notamment palpable dans une photographie où deux personnages se défient du regard de manière quasi théâtrale, une œuvre construite en écho à la peinture classique de Le Caravage, le rôle du « témoin » en arrière-plan est joué ici par un jeune tenant un smartphone captant la tension du duel.

Au troisième foyer « Tout contre l’histoire », nous nous sommes frottés au temps, de l’histoire des indépendances nationales aux révoltes de 2011, raconté via des canaux alternatifs. Celui que choisit la vidéaste palestinienne Basma Alsharif dans son film The story of milk and Honey, où à la manière d’un conte, une histoire amoureuse laisse progressivement place à une exploration d’archives, d’images familiales et de chansons régionales. Ce puzzle de matériaux documentaires est celui d’une histoire intime se mêlant à celle d’un Moyen-Orient fragmenté.
Côté Maghreb, le plasticien Ismaïl Bahri, montre dans sa vidéo intitulée Film 3, un bout de journal enroulé et déposé à la surface d’encre noire. L’artiste semble questionner le sens de « l’événement », un an à peine après le début de la révolution tunisienne. Il saisit alors une actualité qui roule et se déroule à l’infini comme pour fuir le présent.

L'artiste Raed Bawayah présentant sa série Childhood Memories lors de l'inauguration. Photo R.A.

Au quatrième foyer « Survies », ce sont les situations des peuples palestinien, algérien et syrien qui sont mis en avant. Le photographe palestinien Raed Bawayah interroge sa mémoire d’enfant dans un village près de Jérusalem. Il capte avec tendresse des visages d’enfants vivant dans des conditions difficiles, qui lui rappellent ses propres souvenirs de jeunesse. Le parallèle mémoriel renvoie à cette condition immuable du peuple palestinien, qui à deux générations d’intervalle vit les mêmes privations. L’artiste présent lors de l’inauguration de cette exposition nous a expliqué ses choix : « je m’intéresse aux détails car ce sont eux qui construisent la vie humaine. Je les trouve souvent dans les marges de la société, chez les malades mentaux, enfants, personnes exclues », nous dit-il avant d’évoquer les difficultés quotidiennes qu’il a rencontrées pour se déplacer ou encore son arrestation durant un mois par les autorités israéliennes pour seul motif de se rendre à une école de photographie à Jérusalem.

Pour l’Algérie, on est saisi par la force de la seule image de presse de la collection du CNAP, celle de La Madone de Bentalha, qui immortalise le massacre perpétré dans la nuit du 22 au 23 septembre 1997. La photographie de cette femme pleurée baptisée « Madone » fera le tour du monde et sera un symbole de la tragédie des civils durant la « décennie noire ». Les modes de survie syriens sont quant à eux représentés par plusieurs courts-métrages du Collectif Abounaddara, qui a publié ses courtes vidéos les vendredis, jour symbolique des manifestations de la révolution syrienne. 

photo La Madone de Bentalha
Hocine Zaourar, La Madone de Bentalha, 1997, FNAC 06-517, Centre national des arts plastiques, en dépôt au FRAC Auvergne, Clermont-Ferrand, droits réservés/Cnap, crédit photo : Yves Chenot

Enfin, le dernier foyer « Transit », invite à se pencher sur le phénomène migratoire et de franchissement des frontières. L’artiste algérien Karim Kal interroge, dans sa série nocturne L’arrière-pays: les entraves, les déplacements humains, immortalisant par exemple la condition des haraga tentant de traverser la Méditerranée par un trait d’écume d’une vague blanche se dégageant dans la nuit noire de la mer en banlieue d’Alger.


Le diptyque vidéo Se souvenir de la lumière des deux vidéastes libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige nous « plonge » littéralement dans cette Méditerranée, où se noient régulièrement ceux qui tentent de la traverser. Le regard passe entre deux vidéos projetées en parallèle. La première montre les corps de quatre personnes qui se débattent dans l’eau et explorant les fonds marins où ont échoué les vestiges de la guerre civile (chars, bâtiments détruits, désormais investis par la flore). Dans la seconde vidéo, seule une écharpe multicolore flotte doucement dans l’eau du littoral beyrouthin, nous rappelant le passage des êtres.

Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, Se souvenir de la lumière, 2015, FNAC 2021-0113, Centre national des arts plastiques, droits réservés/Cnap

Une plongée éclectique

Ces impressions glanées le temps du parcours ne rendent pas compte de toutes les œuvres présentées dans cette exposition. Nous sommes certainement passés trop vite à côté de plusieurs artistes importants, tels le palestinien Taysir Batinji et ses Miradors immortalisant le « mur de la honte », ou encore de la marocaine Safia Benhaim, qui nous transporte avec son film La Fièvre dans une errance mémorielle faisant resurgir les souvenirs des luttes anticoloniales vécues par sa mère. Mais tout comme les événements, luttes, crises, guerres qui ont secoué le monde arabe ces dernières années, « les sentinelles » artistiques ou non d’ailleurs (activistes, militants, lanceurs d’alertes, etc.) sont bien trop nombreuses pour être énumérées. L’ambition de mettre en valeur un fonds peu connu d’arts visuels sur le monde arabe est en tout cas satisfaite grâce à un parcours bien conçu. Il n’était certes pas évident de faire dialoguer des œuvres d’envergure internationale avec des projets expérimentaux de jeunes artistes émergents. Le choix des « foyers » était certainement le meilleur pour traverser les périodes historiques, les traumatismes laissés par les colonisations, les luttes pour les indépendances et de les faire résonner avec les événements du printemps arabes, voire avec les émeutes des banlieues françaises. Les sauts spatio-temporels et l’hétérogénéité des œuvres ont ainsi été gommés grâce à cet éclairage thématique et ce parti pris qui privilégie de montrer la pluralité et la diversité grandissante de la production des jeunes créateurs arabes.