29/02/2024

Positionnement de l’Union européenne face à la guerre de Gaza

atermoiements entre valeurs et intérêts

Par Ahmed Qasem Hussein
Photo de Manny Becerra sur Unsplash

Quatre mois après le début de la guerre israélienne sur la bande de Gaza, l’Union européenne, qui pourtant se définit comme une puissance normative à l’international, guidée par un ensemble de valeurs fondées sur le maintien de la paix, la liberté, la démocratie, la souveraineté du droit et les droits de l’homme dans sa politique étrangère commune, a échoué à parler d’une seule voix. Des contradictions majeures se dégagent du positionnement européen, au niveau de ses institutions principales (la Commission, le Conseil et le Parlement) d’une part et de ses États membres d’autre part, divisés entre ceux affichant un alignement total sur Israël et ceux s’y opposant à différents degrés. Cela soulève des questions sur l’influence réelle de l’Union européenne en tant qu’acteur international ainsi que sur son rôle dans le cours du conflit israélo-palestinien.

 

Cet article vise à examiner la position de l’Union européenne concernant l’attaque du Hamas de 7 octobre et la guerre israélienne subséquente sur la bande de Gaza, ainsi que les raisons expliquant les divisions entre États membres sur cette question. La guerre en cours révèle ainsi les limites des ambitions de l’Union européenne à instaurer une politique étrangère commune. Les répercussions de cette guerre et la réponse européenne à celle-ci se reflètent aussi sur les sociétés européennes qui voient s’intensifier les discours de haine et les atteintes aux valeurs démocratiques et des droits de l’homme. Ces répercussions sont d’autant plus visibles après que les villes européennes ont été témoins de manifestations, certaines en faveur d’Israël et d’autres en faveur de la Palestine, suivies d’exactions classées comme crimes de haine dans un certain nombre de pays européens, pointant l’échec de l’approche européenne à gérer le conflit israélo-palestinien en général, et la guerre israélienne sur Gaza en particulier.

 

Des réactions européennes précipitées

 

La première réaction à l’attaque du Hamas et à la réponse militaire israélienne sur la bande de Gaza a révélé l’ampleur des contradictions courant parmi les États membres de l’Union européenne. Un instrument central dont dispose l’UE, à savoir les aides et subventions financières qu’elle fournit aux Palestiniens, une des plus grandes sources de dons au niveau international, a ainsi été employé pour tenter d’influencer le cours du conflit. Olivier Varhelyi, le commissaire européen à l’Élargissement et la Politique de voisinage, a annoncé de manière inattendue le 9 octobre, que « tous les paiements » aux Palestiniens seraient « suspendus immédiatement » ainsi que « toutes les nouvelles propositions budgétaires »[1].

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Ahmed Qasem Hussein

Chercheur de l’ACRPS et rédacteur en chef de la revue Siyasaat Arabiya. Auparavant, professeur adjoint de sciences politiques à l’université de Damas, il a obtenu un doctorat en relations internationales de l’université de Florence, en Italie. Ses centres de recherche portent sur les théories des relations internationales. Il est notamment l’auteur de : Le boycott d’Israël comme stratégie : réalité et ambitions, de La guerre de juin 1967 : parcours et implications, et de L’Union européenne et la région arabe : les problématiques structurelles d’un point de vue réaliste, publiés par l’ACRPS en arabe.

L’Union européenne a attribué des subventions et des aides aux Palestiniens pour un montant de 1,2 milliard de dollars sur la période 2021-2024, dont 809,4 millions de dollars ont été approuvés. En 2021, l’aide de l’UE aux Palestiniens a atteint environ 224,8 millions de dollars, soutenant divers domaines humanitaires et sociaux via le mécanisme PEGASE[2]. La même année, l’UE a dépensé environ 92 millions de dollars pour soutenir les opérations de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), contribuant ainsi à maintenir des conditions de vie de base et à accéder à des services essentiels. En 2022, 97 millions de dollars ont été alloués au soutien de l’agence.

En parallèle, la Commission européenne a adopté un paquet d’aide d’un montant de 118,4 millions de dollars pour soutenir l’Autorité palestinienne dans le cadre des allocations annuelles pour la Palestine en 2023. Les nouvelles aides financières approuvées participent au paiement des salaires des employés du service civil en Cisjordanie et de leurs pensions, aux allocations sociales pour les familles vulnérables à travers le programme de transferts monétaires en Cisjordanie et à Gaza, au paiement des références médicales aux hôpitaux de Jérusalem-Est et au soutien des capacités administratives et techniques des institutions de l’Autorité palestinienne.

Au vu de la centralité de l’UE comme bailleur de fonds en Palestine, l’Irlande, l’Espagne, et le Luxembourg ont contesté la décision d’Olivier Varhelyi de suspendre les aides aux Palestiniens, dénonçant une initiative prise par un seul mandataire sans le consensus des États membres de l’Union. La Commission européenne s’est empressée de clarifier les messages du commissaire concernant l’aide aux territoires palestiniens et a annoncé qu’elle allait lancer un examen urgent de l’aide de l’Union européenne à la Palestine[3]. La Commission a précisé que l’objectif de la révision était de s’assurer qu’aucun financement de l’Union n’habilitait indirectement une organisation terroriste à mener des attaques contre Israël. Cette révision ne concerne en revanche pas l’aide fournie dans le cadre des opérations européennes de protection civile et d’aide humanitaire. Derrière ces clarifications, on lit la crainte de l’Union européenne qu’une réduction drastique de son aide financière n’affecte négativement les situations sociale et économique en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, ce qui compliquerait davantage la situation politique et sécuritaire, profitant ainsi au Hamas et aux factions palestiniennes qui adoptent l’action armée comme approche dans leur résistance contre Israël.

Les déclarations de l’Union européenne

La visite de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, en Israël le 13 octobre a suscité une vague de critiques parmi certains responsables européens, reflétant l’état de confusion et désunion européen. Lors de ce déplacement de solidarité avec Israël à la suite de l’attaque du 7 octobre, Von der Leyen a réaffirmé le droit d’Israël de se défendre[4] contre le mouvement Hamas, qu’elle a qualifié d’organisation terroriste. Des employés de l’Union européenne ont alors critiqué la position de la présidente de la Commission et son « soutien inconditionnel » à l’État israélien, via une lettre adressée à son bureau le 20 octobre. Récoltant autour de 850 signatures, la lettre s’inquiétait de l’indifférence apparente des institutions de l’UE « face au massacre continu contre les civils dans la bande de Gaza, ignorant les droits de l’homme et le droit international humanitaire[5] ».

Le 15 octobre, l’Union européenne a publié une déclaration concernant la situation au Moyen-Orient[6] – après un tour de négociations lié à sa formulation – condamnant « dans les termes les plus forts possible » les attaques terroristes aveugles et brutales lancées par le Hamas contre Israël. La déclaration a souligné le droit d’Israël de se défendre conformément au droit international et au droit international humanitaire face à des attaques violentes et indiscriminées. Quant à la situation à Gaza, la déclaration a également rappelé l’importance de fournir une aide humanitaire urgente et d’aider les citoyens les plus vulnérables.

Dans la même veine, lors du sommet de l’Union européenne à Bruxelles, le 26 octobre 2023, une autre déclaration a souligné le droit d’Israël à assurer sa défense et a condamné fermement les attaques terroristes lancées par le Hamas contre Israël, tout en réaffirmant l’importance de fournir une aide humanitaire aux personnes les plus vulnérables à Gaza et appelant le Hamas à libérer immédiatement tous les otages sans conditions préalables[7].

La déclaration émise par Josep Borrell, le représentant des Affaires étrangères de l’Union européenne, le 12 novembre 2023, ne diffère pas des déclarations précédentes si ce n’est qu’elle a demandé en plus l’arrêt immédiat des hostilités et la création de couloirs humanitaires. À ce stade de la guerre, l’armée israélienne avait déjà pris pour cible des hôpitaux et des centres de santé dans la bande de Gaza. La déclaration européenne n’a pas condamné ces attaques, mais s’est plutôt appuyée sur le discours israélien selon lequel le Hamas utilise les hôpitaux et les blessés comme boucliers humains, se contentant d’encourager Israël à exercer le plus grand degré de retenue pour assurer la protection des civils[8].

L’analyse des déclarations et des communiqués émis par les responsables et institutions européens révèle les messages communs suivants :

  1. Condamnation de l’opération militaire menée par le Hamas dans les termes les plus forts.
  2. Confirmation du droit d’Israël à se défendre en accord avec le droit international et le droit international humanitaire.
  3. Appel à fournir une aide humanitaire urgente aux citoyens les plus vulnérables à Gaza.

Dans ces réactions, on remarque que l’Union a abandonné son discours axé sur les valeurs qui dominait jusqu’alors ses positions sur le conflit israélo-palestinien. Par le passé, les différentes institutions ne manquaient pas d’appeler à l’établissement d’un État palestinien sur les territoires occupés en 1967, de qualifier les colonies en Cisjordanie d’illégales et de souligner la nécessité de recourir à des moyens diplomatiques pour résoudre le conflit existant. Après le 7 octobre, les déclarations européennes n’ont pas directement mentionné un cessez-le-feu, elles n’ont fait aucune référence au peuple palestinien ni aux attaques de l’armée israélienne et des colons contre les habitants de Cisjordanie, un alignement sur la position de l’administration américaine biaisée en faveur d’Israël.

Divisions au sein des institutions de l’UE et des États membres

La division des positions au sein des institutions de l’Union européenne n’est pas un phénomène nouveau. Des observateurs à Bruxelles ont souligné que le président du Conseil européen, Charles Michel, se tient souvent aux côtés de Josep Borrell, affichant une rivalité ancienne avec la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, sur les questions relatives à la gestion de la politique étrangère de l’Union européenne. Dans la structure des institutions européennes, la Commission agit comme l’exécutif de l’Union en assurant la bonne application des accords européens et des décisions législatives adoptées par les institutions européennes. En outre, elle joue un rôle dans le processus législatif en proposant et en rédigeant de nouvelles lois. Aucun mandat n’est attribué à son président en matière de politique étrangère de l’Union. En revanche, le Conseil est chargé de définir les intérêts et objectifs stratégiques de l’Union dans les affaires extérieures. Son président contribue donc à la représentation externe de l’Union, là où Von der Leyen tente de concurrencer Michel et Borrell[9]. La guerre israélienne sur Gaza a rendu ces tensions internes d’autant plus évidentes. Lors d’une visite à Washington, le 20 octobre 2023, von der Leyen et Michel ont tenu des réunions séparées avec le président américain Joe Biden, alors qu’il est de coutume qu’ils rencontrent ensemble le président de l’État hôte ou son chef de gouvernement lors de visites officielles.

Au niveau des États membres et de leur position sur la guerre israélienne, la fracture est clairement apparue à l’Assemblée générale des Nations unies. Au cours du vote sur la résolution ES-10/21 du 27 octobre[10], qui appelait à un cessez-le-feu humanitaire immédiat dans la bande de Gaza et à l’arrêt des hostilités, la majorité des États membres (15 pays) de l’Union européenne ont choisi de s’abstenir de voter[11]. Huit États membres de l’Union européenne ont voté « oui » à la résolution (France, Irlande, Belgique, Luxembourg, Espagne, Slovénie, Portugal et Malte) tandis que quatre pays ont voté contre (Autriche, République tchèque, Hongrie et Croatie).

Le 12 décembre 2023, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution intitulée « Protection des civils et respect des obligations légales et humanitaires[12] », demandant aux « parties en conflit » de respecter le droit international, de procéder à un cessez-le-feu humanitaire et à la libération immédiate et inconditionnelle de tous les otages. Un débat vif a eu lieu entre les pays européens, certains exprimant leur préoccupation quant à l’absence de condamnation du Hamas dans le texte de la résolution, suggérant que cela pourrait fournir une couverture aux actions brutales du mouvement. Néanmoins, les États membres de l’Union ont montré une unité plus grande dans leur position vis-à-vis de cette résolution, contrairement à la précédente, 17 États membres l’ayant soutenue[13].

L’Union européenne semble alors divisée en trois blocs :
  1. Un bloc soutenant le cessez-le-feu à Gaza (France, Belgique, Espagne, Luxembourg).
  2. Un bloc s’abstenant de voter, frustré par l’absence de condamnation dans les résolutions proposées du terrorisme du Hamas et par le manque de référence au droit d’Israël à se défendre (notamment l’Italie, l’Allemagne, la Roumanie, la Pologne).
  3. Un bloc votant contre les résolutions, arguant qu’elles ne mettent pas suffisamment en lumière les droits d’Israël (Autriche, République tchèque, Hongrie).

Vers une approche plus équilibrée face à la guerre israélienne sur Gaza

Des manifestations importantes en solidarité avec les Palestiniens ont eu lieu dans des pays européens à la suite des crimes commis par l’armée israélienne dans sa riposte et de l’augmentation du nombre de victimes civiles palestiniennes, révélant un écart entre les positions des gouvernements et une partie de l’opinion publique. À cet égard, le Premier ministre irlandais Leo Varadkar, a indiqué que l’Union avait perdu de sa crédibilité par son incapacité à adopter une position ferme et plus unie sur la guerre israélienne à Gaza, notamment auprès des jeunes intéressés par la question israélo-palestinienne.

Des manifestations similaires avaient eu lieu à la veille de l’invasion de l’Irak dans plusieurs pays européens, ce qui n’avait pas empêché un certain nombre d’États membres de continuer à soutenir l’administration américaine et de participer à la coalition internationale qui a envahi l’Irak en 2003. Quant à la guerre en cours à Gaza, elle est désormais au cœur de la politique et des sociétés européennes et révèle le danger d’un déclin de l’expression démocratique au sein des États membres. En effet, l’espace dont disposent les citoyens européens pour dénoncer les tueries et répressions commises par Israël se rétrécit, certains pays ayant même interdit les manifestations pro-palestiniennes, dans une restriction inouïe des libertés démocratiques.

Les sociétés européennes sont profondément divisées sur la guerre israélienne à Gaza et l’utilisation de termes tels que « antisémitisme » ou « islamophobie » a atteint des niveaux sans précédent. L’augmentation du discours de haine et des crimes à motivation raciale a créé un sentiment d’insécurité parmi les communautés juives et musulmanes en Europe[14]. Porté par les gouvernements, les partis et les segments des sociétés européennes penchant à droite, le soutien inconditionnel à la réponse militaire israélienne s’est appuyé sur le discours israélien selon lequel l’Europe pourrait être le théâtre d’événements semblables à ceux qu’a connus Israël le 7 octobre. Le chancelier autrichien Karl Nehammer, a ainsi assuré le soutien de l’Autriche à Israël au titre que l’État hébreu constitue le dernier rempart protecteur de l’Europe contre les attaques terroristes, ignorant le fait que le Hamas n’a mené aucune opération militaire au-delà des frontières de la Palestine occupée. Un tel discours vise à créer de nouvelles réalités fondées sur l’effacement du conflit israélo-palestinien et ses principales causes – à savoir l’occupation des territoires palestiniens – et à dépeindre l’attaque du Hamas uniquement comme le produit de l’extrémisme islamique et du terrorisme, affichant des motivations similaires à celles des perpétrateurs des attentats en Europe et aux États-Unis de ces dernières années. Après le 7 octobre, de nombreux commentateurs européens ont considéré le conflit israélo-palestinien comme secondaire dans le meilleur des cas et comme une expression inacceptable de l’antisémitisme dans le pire des cas, se bornant souvent à identifier l’islam politique et le terrorisme comme l’unique cause de la guerre en cours. Selon cette logique, et au vu de la présence croissante des communautés musulmanes en leur sein, les pays européens devraient continuer de combattre l’immigration, intensifier la lutte contre le terrorisme et enfin soutenir inconditionnellement Israël, nation en première ligne d’une bataille civilisationnelle.

En effet, l’assimilation par Israël du Hamas à Al-Qaeda ou l’État islamique a trouvé un écho en Occident auprès de certains gouvernements et partis politiques, réveillant le narratif de la « guerre contre le terrorisme » et la perspective de Samuel Huntington du « choc des civilisations », où l’Occident fait face à un danger existentiel, rendant légitimes tous les moyens de combattre cet « ennemi » de la civilisation. Les partisans de cette approche se soucient peu du nombre de civils palestiniens tués. Si ces derniers sont des victimes inévitables d’une guerre existentielle et puisque le Hamas les utilise comme boucliers humains, ils sont rapidement ignorés[15].

Sur le plan économique, les répercussions de la guerre israélienne sur la bande de Gaza dans la zone euro doivent être surveillées. Les prix de l’énergie ont connu une augmentation nette deux semaines après le début de la guerre, en particulier les prix du gaz naturel en Europe[16]. L’impact de la guerre sur les marchés du pétrole a été relativement modéré, mais un changement substantiel des prix du pétrole pourrait survenir si les affrontements se développent sur le front nord libanais avec le Hezbollah et si la situation en mer Rouge se détériore. Il convient de noter que l’Union européenne a déjà du mal à garantir la stabilité des prix de l’énergie au niveau international suite à la guerre en Ukraine. De plus, face à la menace russe, nombre de pays européens ont relevé leurs dépenses en sécurité et défense. Si la guerre à Gaza durait davantage, elle pourrait accentuer l’augmentation de la part budgétaire de la défense et de la sécurité en Europe, affectant les budgets nationaux et limitant les dépenses dans d’autres domaines, tels que les infrastructures et les services sociaux.

Ces facteurs combinés ont conduit l’Union européenne à adopter un discours diplomatique plus équilibré vis-à-vis de la guerre israélienne sur Gaza. Joseph Borrell travaille à orienter le discours collectif de l’Union vers les racines du conflit israélo-palestinien plutôt que sur un alignement absolu avec Israël. Il a publié dans Le Grand Continent un article détaillant les propositions de l’Union européenne pour résoudre la crise entre Palestiniens et Israéliens, prenant en considération l’accusation principale lancée par les pays du Sud global concernant le « deux-poids-deux mesures » affiché par l’Union Européenne dans sa réponse au conflit en Ukraine et à celui en Palestine. Selon Borrell, l’influence de l’Europe dans le monde repose avant tout sur son soft power et sa capacité à défendre les principes et valeurs universels en tant que puissance normative. Par conséquent, l’Union doit s’ériger parmi les garants du droit international et du droit international humanitaire. Borrell a souligné que le cœur du problème israélo-palestinien est une question nationale entre deux peuples ayant le droit d’exister sur la même terre, nécessitant donc un partage, exposé dans les accords d’Oslo mais jamais mis en œuvre[17].

Lors du Conseil des affaires étrangères tenu le 13 novembre, Borrell a proposé un ensemble de principes devant guider les actions de l’Union européenne concernant Gaza, nécessitant la coopération avec les partenaires régionaux et internationaux de l’Union. Il les a résumés en trois « Non » et trois « Oui » :

Les trois « Non » :
  1. Non au déplacement forcé du peuple palestinien.
  2. Non à l’expulsion des Palestiniens vers d’autres pays.
  3. Non à l’annexion par Israël des terres de Gaza ou à sa réoccupation.
Les trois « Oui » :
  1. Oui à l’installation d’une autorité palestinienne temporaire à Gaza, sous des compétences et une légitimité définie par une résolution unanime et sans équivoque du Conseil de sécurité des Nations Unies.
  2. Oui à une participation plus forte des pays arabes en qui les Israéliens et l’Autorité palestinienne peuvent avoir confiance. Bien que les pays arabes ne soient actuellement pas prêts à discuter de l’après-guerre, leur engagement est nécessaire pour parvenir à une solution permanente, un engagement qui ne peut être uniquement financier. Leur participation ne sera pas une fin en soi, mais une étape vers la création d’un État palestinien clairement définie.
  3. Oui à une implication accrue de l’Union européenne dans la région. L’Union doit aider à construire un État palestinien pleinement souverain, capable de restaurer la dignité des Palestiniens et de faire la paix avec Israël, tout en aidant à garantir la sécurité d’Israël et de la Palestine[18].
 

Les décideurs de l’Union européenne sont conscients que, dans le contexte de cette guerre, l’Union est confrontée à une hostilité croissante dans diverses parties du monde musulman et au-delà, accusée de partialité envers Israël et de doubles standards dans son traitement de la guerre sur Gaza[19]. Si cette hostilité perdure, elle pourrait diminuer le soutien diplomatique des pays du Sud global à l’Ukraine et affaiblir la capacité de l’UE à peser sur les clauses relatives aux droits de l’homme dans les accords internationaux. L’UE ne disposant pas d’une influence comparable à celle des États-Unis pour influencer le cours du conflit palestino-israélien, elle peut néanmoins exercer un certain poids diplomatique du fait d’être l’un des plus importants donateurs pour les Palestiniens.

Ainsi, un changement relatif dans la position de l’Union peut être discerné dans la résolution adoptée par le Parlement européen le 18 janvier 2024. Il s’agit d’une résolution symbolique et non contraignante appelant à un cessez-le-feu permanent et à la reprise des efforts visant à parvenir à une solution politique, conditionnés à la libération immédiate et inconditionnelle de tous les otages et au démantèlement du Hamas. Adoptée par une majorité de 312 voix contre 131, avec 72 abstentions[20], la résolution appelle à une initiative européenne pour remettre sur les rails la solution à deux États et souligne la nécessité absolue de relancer immédiatement le processus de paix. Les membres du Parlement ont aussi appelé à mettre fin à l’occupation des territoires palestiniens et ont décrit les colonies israéliennes en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, comme illégales selon le droit international.

Le changement dans la position de l’Union européenne était aussi observable après la déclaration conjointe de la Commission et de Borrell concernant la décision de la Cour internationale de Justice sur la guerre en cours, affirmant que l’Union continuerait de soutenir la Cour, l’organe judiciaire principal des Nations Unies. La déclaration ajoutait que « les décisions de la Cour internationale de Justice sont contraignantes pour les parties et doivent être respectées, l’Union européenne s’attend à leur mise en œuvre complète, immédiate et efficace[21] ».

Conclusion

Depuis le 7 octobre, les demandes de l’Union européenne et celles de ses États membres affirmant le droit du peuple palestinien à établir son propre État indépendant conformément aux résolutions internationales, se sont peu fait entendre. La guerre israélienne sur Gaza révèle ainsi un fossé important entre les normes et la stratégie européenne guidant sa relation avec les Palestiniens et les Israéliens. En effet, aucune des déclarations européennes n’a critiqué les actions israéliennes qui sapent la solution à deux États, ou n’a mentionné les colonies, pourtant visées par une résolution européenne distinguant les produits fabriqués dans les colonies des produits israéliens ordinaires destinés au consommateur moyen. Cela indique que l’approche suivie par l’Union a prouvé aux dirigeants israéliens que la continuation de l’occupation ne met pas en péril la relation entre les deux parties, et que les cadres résultant des initiatives et des projets de l’Union n’ont pas prouvé leur efficacité. Cela s’explique par un manque de vision claire pour traiter la cause du problème palestinien – à savoir l’occupation israélienne – et réaliser une paix juste, globale et durable dans la région.

La guerre a également révélé la force de la relation stratégique entre un certain nombre de pays de l’Union et Israël d’une part, et l’alignement de ces pays sur les États-Unis d’autre part, ce qui a affaibli la capacité de l’Union à parler d’une seule voix et à influencer les politiques de l’État d’Israël envers les Palestiniens.

Enfin, on ne peut ignorer l’absence d’exigences de la part des pays arabes auprès des pays de l’UE concernant la question palestinienne. Cela doit être d’autant plus souligné que les approches de l’Union envers le monde arabe ont historiquement été fortement influencées par les crises (juin 1967, guerre d’Octobre 1973, guerre du Liban 1982) qu’a connues la région et par la pression des pays arabes pour pousser au changement des lignes européennes sur le conflit israélo-palestinien.

Notes :

[1] Message posté sur le compte X officiel d’Olivier Varhelyi le 9 octobre 2023, consulté le 18 février 2024 (https://shorturl.at/eqvN1).

[2] En juin 2006, l’Union européenne a créé le Mécanisme International Temporaire (MIT) pour fournir une aide directe au peuple palestinien, en raison du refus de l’UE de traiter avec le gouvernement formé par le mouvement Hamas après sa victoire aux élections législatives, et le rejet de ce dernier d’accepter les principes du Quartet international comprenant : la reconnaissance d’Israël, le renoncement à la violence et l’engagement envers les accords précédemment signés avec Israël. L’UE, en tant que donneur principal au peuple palestinien, a établi une équipe de travail pour continuer à répondre aux besoins sociaux de base de la population palestinienne et se concentrer sur la fourniture d’aide aux plus pauvres, en contournant le gouvernement dirigé par le Hamas. Après la formation d’un nouveau gouvernement provisoire en 2007, dirigé par le Premier ministre Salam Fayyad, l’Union européenne a renouvelé ses contacts, sa coopération et son assistance avec l’Autorité palestinienne. Le 1er février 2008, un nouveau mécanisme nommé PEGASE a été lancé pour organiser l’aide européenne à l’Autorité palestinienne, avec comme objectif ultime de contribuer à la reprise économique palestinienne et à la construction d’un État palestinien basé sur la paix et la prospérité, selon quatre domaines principaux : la gouvernance, le développement social, le développement économique et le développement du secteur privé, et l’infrastructure publique. Pour plus d’informations, voir :

“Origin of PEGASE?” Commission Européenne, 28 janvier 2008, consulté le 18 février 2024, via : https://shorturl.at/ACUVX

[3] “The European Commission Announces an Urgent Review of its Financial Assistance for Palestine”, Commission Européenne, 9 octobre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://shorturl.at/mzHV8

[4] “Statement by President Von der Leyen with Israeli Prime Minister Netanyahu”, Commission Européenne, 14 octobre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://shorturl.at/tvCJ0

[5] Aurélie Pugnet & Davide Basso, “EU Staff Criticise Von der Leyen over Israel Stance”, Euractiv, 20 octobre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://shorturl.at/rBSU6

[6] “Statement of the Members of the European Council on the Situation in the Middle East”, Conseil Européen, 15 octobre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://shorturl.at/glruO

[7] “European Council Conclusions on Middle East”, Conseil Européen, 26 octobre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://shorturl.at/ikpKY

[8] “Statement by the High Representative on Behalf of the European Union on Humanitarian Pauses in Gaza”, Conseil Européen, 12 novembre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://rb.gy/awu597

[9] Wolfgang Wessels, The European Council (Basingstoke, UK: Palgrave Macmillan, 2015), pp. 70-71.

[10] La résolution présentée par la Jordanie a été adoptée à l’Assemblée générale des Nations Unies avec une majorité de 121 voix pour, 14 voix contre, 44 abstentions, et l’absence de 14 autres membres lors du vote.

[11] Ces pays sont : l’Allemagne, l’Italie, la Bulgarie, le Danemark, l’Estonie, la Finlande, la Grèce, la Lettonie, la Lituanie, les Pays-Bas, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie, Chypre et la Suède.

[12] “General Assembly Adopts Resolution Demanding Immediate Humanitarian Ceasefire in Gaza, Parties’ Compliance with International Law, Release of All Hostages”, UN Press, 12 décembre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://rb.gy/6qwd3q

[13] Ces États sont le Luxembourg, Malte, la Belgique, la Pologne, le Portugal, la Croatie, l’Estonie, la Slovénie, la Finlande, la France, l’Espagne, la Grèce, la Suède, l’Irlande, la Lettonie, le Danemark, et Chypre. Sept pays se sont abstenus de voter : Bulgarie, Roumanie, Hongrie, Allemagne, Lituanie, Pays-Bas, et Slovaquie, et deux pays ont voté contre : l’Autriche et la République tchèque.

[14] Thomas Renard & Joana Cook, “Is the Israel-Hamas War Spilling over into Europe?” Lawfare Media, 5 décembre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://shorturl.at/blpC4

[15] Maria Luisa Fantappiè & Nathalie Tocci, “Europe is Stuck over the Israel-Hamas War”, Istituto Affari Internazionali (IAI), 10 novembre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://shorturl.at/cnFJL

[16] Doloresz Katanich, “Gas Prices Keep Climbing in Europe after Israel Hamas War”, Euronews, 16 octobre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://rb.gy/de4b50

[17] “What the EU Stands for on Gaza and the Israeli-Palestinian Conflict”, Service d’Action Extérieure de l’Union européenne, 15 novembre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://shorturl.at/diLPQ

[18] “Israel/ Gaza: Speech by High Representative/ Vice-President Josep Borrell at the EP Plenary”, Service d’Action Extérieure de l’Union européenne, 22 novembre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://rb.gy/3khvg3

[19] Andrew Gray, “EU Faces Growing Muslim Animosity over Gaza War Stance – Borrell”, Reuters, 21 novembre 2023, consulté le 18 février 2024, via : https://rb.gy/eamban

[20] “Israel-Hamas War: MEPs Call for a Permanent Ceasefire under Two Conditions”, Parlement européen, 18/1/2024, consulté le 18 février 2024, via : https://shorturl.at/dkMX3

[21] “ICJ: Joint Statement by the High Representative and the European Commission”, Service d’Action Extérieure de l’Union européenne, 26 janvier 2024, consulté le 18 février 2024, via : https://shorturl.at/mrAO5