Dimensions et perspectives de la crise entre la Turquie et les États-Unis

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Par Islam Ozkan

Dimensions et perspectives de la crise entre la Turquie et les États-Unis

Islam Ozkan

Le journaliste Islam Ozkan a été rédacteur en chef et directeur de l’Information dans différents médias turcs et arabes. Il poursuit actuellement sa thèse à l’université de Marmara sur « La politique et l’armée : comparaison entre l’Égypte et la Turquie, de 2013 à 2016 », et intervient régulièrement sur diverses chaînes satellitaires turques et arabes, comme analyste des enjeux politiques dans la région.

Introduction

Tout au long de la guerre froide, les relations entre les États-Unis et la Turquie[1] se sont caractérisées par un esprit de coopération, la situation géographique de la Turquie étant stratégique d’une part, et les États-Unis n’ayant pas d’alternative de l’autre. Une exception est à mentionner cependant, lorsqu’en 1974 le gouvernement américain décrète un embargo sur les armes à destination de la Turquie, en raison du débarquement des troupes turques dans l’île de Chypre, ainsi que de la reprise de la culture du pavot, interdite depuis 1971 sous la pression américaine. Mais il aurait alors été déraisonnable de la part de la Turquie de quitter l’OTAN ou de détériorer davantage ses relations avec Washington, étant donné l’importance des aides économiques et militaires que lui fournissaient les États-Unis à l’époque.

À l’issue de la guerre froide, les Américains apparaissent clairement indécis sur la nature du système qu’ils comptent mettre en place dans la région, mais également sur la nature des rapports qu’ils entendent désormais entretenir avec leurs anciens alliés, dans ce nouvel ordre mondial qui vient déstabiliser les relations entre les deux parties.

Le 14 août 1974, suite à une deuxième œuvre militaire turque à Chypre, les États-Unis prennent des mesures de rétorsion à l’encontre d’Ankara, qui entreront en vigueur le 5 février 1975. Mené par Bülent Ecevit, le gouvernement turc réplique alors avec une véhémence comparable, en fermant l’accès de l’ensemble des bases militaires présentes sur son sol aux Américains – dont celle hautement stratégique d’Incirlik– et en annulant l’accord de coopération et de défense commune signé en 1969. De même, le parlement turc vote l’arrêt de toutes les activités militaires américaines au sein des bases rattachées à l’OTAN.

Malgré cela, les États-Unis maintiennent leurs représailles pendant trois ans, jusqu’à ce que la révolution iranienne se dessine à l’horizon. Pressentant alors que la Turquie allait lui redevenir nécessaire, le Congrès américain décide d’annuler les sanctions. La levée est officiellement annoncée par le Jimmy Carter, le 26 septembre 1978.

Les relations turco-américaines à l’issue de la guerre froide

La guerre froide terminée, la Turquie et les États-Unis ne parviennent plus à définir leurs intérêts communs. Le spectre de la création d’un État kurde – que ce soit en Syrie ou en Irak –avec l’aide et la bénédiction des Américains contribue à nourrir la défiance d’une Turquie qui s’est toujours perçue comme une puissance régionale, jouissant d’une large marge de œuvre et d’une indépendance lui permettant d’élargir son périmètre d’influence. Aussi, les décideurs turcs s’attendent à ce que leur pays soit respecté et pleinement intégré dans le nouvel ordre mondial qui se met en place. Mais les États-Unis ne semblent pas l’entendre de cette oreille. Certainement redoutent-ils, si l’-guerre froide offrait à la Turquie l’occasion de devenir une grande puissance régionale, de ne plus pouvoir en contrôler les agissements.

La Turquie n’a cependant jamais renoncé, en dépit des nombreuses difficultés et des crises récurrentes, au projet d’une complémentarité avec la civilisation occidentale. On peut même affirmer que personne, en Turquie, ne défend l’idée de rompre les liens avec les pays occidentaux. Si certains prétendent que Recep Tayyip Erdogan, dans son célèbre article publié par le New York Times[2], a remis en question la possibilité pour la Turquie de poursuivre ses relations avec les États-Unis et les États occidentaux, rien ne vient étayer leur propos. En effet, les protestations d’Ankara face à certains agissements américains ne signifient pas pour autant que la Turquie adopte l’axe sino-russe comme allié stratégique. Elles ne sont rien de plus qu’une caisse de résonance de la colère de l’opinion publique turque. À l’heure où les grandes puissances reparamètrent l’ordre régional, la Turquie veut que ses revendications soient prises en compte. Aussi, lorsque Erdogan désigne les États-Unis comme un allié majeur, il faut y voir l’intention véritable de la Turquie d’améliorer ses relations outre-atlantiques.

Il semblerait que la pomme de discorde turco-américaine réside dans l’invasion de l’Irak et ses répercussions dans la région. Rappelons que la Turquie est sortie de la première guerre du Golfe sans rien gagner, à cause des mauvais calculs du gouvernement de l’époque. Elle est également sortie perdante de la deuxième guerre du Golfe, tant sur le plan économique que politique. Le coup a donc été d’autant plus dur, lorsque ses relations commerciales avec l’Irak se sont brusquement effondrées sans que les États-Unis ne lui offrent aucune compensation, en dépit du considérable soutien politique apporté par Ankara à Washington. Par ailleurs, sur le plan politique, les signes précurseurs de la constitution d’une entité politique kurde dans le nord de l’Irak commencent à apparaître. À cela vient s’ajouter en juillet 2003, l’arrestation dans le nord de l’Irak de plusieurs militaires turcs, embarqués avec des sacs sur la tête par des soldats américains. Cet incident provoque une vague d’indignation dans l’opinion publique turque : il est interprété comme un acte de vengeance de la part des États-Unis, visant à punir la Turquie d’avoir refusé à leurs troupes l’utilisation de son territoire comme base arrière pour envahir l’Irak.

Les relations turco-américaines à l’ère du Parti de la justice et du développement (AKP)

La position de l’AKP face aux États-Unis ces derniers temps relève en partie du pragmatisme – notamment lorsqu’on considère la possibilité d’une fermeture des bases américaines, à la manière de celle décidée par le gouvernement turc en 1974 – mais pas uniquement. En effet, sa méfiance envers la politique des grandes puissances en Syrie et sa réticence à s’en remettre aux Russes, sont autant de facteurs qui empêchent également la Turquie de tenir des positions inflexibles face aux États-Unis. Si les réactions d’Ankara dans la dernière crise en date paraissent virulentes en apparence, elles demeurent toutefois souples dans le fond. Car elles sont largement fonction d’enjeux politiques circonscrits, qu’il s’agisse de la demande par la Turquie d’extradition de Fethullah Gülen, ou du différend concernant la présence de ses troupes à Manbij. De fait, les deux pays font tout leur possible pour sauver leurs relations. Lorsqu’on analyse les déclarations de hauts responsables turcs comme Mevlut Cavusoglu, le ministre des Affaires étrangères, il est facile d’y lire la volonté turque de ne pas perdre son allié stratégique américain, en dépit de leurs nombreux désaccords.

En revenant sur les années d’ascension de l’AKP, on constate que l’actuelle position turque face aux États-Unis trouve sa source dans l’invasion de l’Irak et la nature du régime politique que les Américains tentent d’y instaurer. Arrive ensuite le printemps arabe, qui pousse la diplomatie turque à revoir sa politique du « zéro problème » avec ses voisins et marque d’abord d’un sceau positif les relations turco-américaines. En effet, c’est de concert que la Turquie et les États-Unis agissent dans la plupart des pays secoués par les révolutions. Mais la collaboration des États-Unis avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis dans le coup d’État de 2013 en Égypte d’une part, et l’absence de considération américaine pour les attentes turques de l’autre, viennent rouvrir la plaie entre les deux parties.

Parallèlement à cela, la Turquie prend conscience qu’elle est la grande perdante en Syrie à tout point de vue, et qu’il lui faut par conséquent revoir sa politique à l’égard de la Russie et de ses alliés. L’élément révélateur pour elle, réside dans la montée en puissance des Kurdes et leur expansion dans différentes zones septentrionales de la Syrie – avec la perspective de la création d’un État kurde indépendant ou quasi-indépendant– conjuguées à la reprise par le régime syrien de la plupart des régions jusqu’alors tenues par les groupes rebelles. Ces évolutions sont un signal clair que l’aventure dans laquelle la Turquie s’est embarquée en Syrie touche à sa fin. Quant à l’opération militaire menée dans la ville d’al-Bab en périphérie d’Alep – au moment où la priorité des États occidentaux passe du renversement de Bachar al-Assad à la lutte contre le terrorisme – il s’agit pour la Turquie de s’affirmer face aux alliés occidentaux, en même temps que de casser le prestige et l’influence des Unités de protection populaire kurdes (YPG). À compter de cette date, la Turquie sait pertinemment que ses relations avec les États-Unis ne seront plus ce qu’elles étaient. Aussi, lorsque Donald Trump remporte les présidentielles américaines, Ankara y voit une aubaine pour sauver ce qui reste de ses intérêts en Syrie. Mais Trump s’avère ne prêter aucune attention aux revendications turques dans le nord de la Syrie. Au contraire, il poursuit la politique de ses prédécesseurs avec l’armement des Unités kurdes et prend d’autres mesures antagonistes, comme celle de transférer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem[3]. Plus grave encore, Trump fait passer au premier plan ses intérêts économiques avec l’Arabie saoudite et les Émirats, ce qui achève de compromettre les attentes et espoirs que la Turquie avait placés dans le nouveau président américain.

Conséquences de la crise turco-américaine sur les relations avec la Russie

Côté russe, cette tension entre la Turquie et les États-Unis a des effets bénéfiques immédiats. La Russie en retire en effet d’importants avantages, à commencer par les clivages que cela implique au sein de l’OTAN, mais également les concessions auxquelles doit se plier la Turquie, notamment dans les échanges commerciaux. Côté turc, il est probable que la Russie ne représente une alternative aux États-Unis qu’à court terme. Sur le long terme, cela semble difficilement concevable, la Turquie ne pouvant s’autoriser trop de distance avec l’axe occidental étant donné les liens économiques qui les lient, quand bien même ils seraient sujets à crise. Or au niveau économique, il est concrètement impossible que la Russie vienne remplacer les partenaires occidentaux de la Turquie.

En outre, imposer des sanctions économiques à la Turquie aurait pour effet de pousser cette dernière à recourir à des politiques d’autosuffisance économique. En observant attentivement les crises qu’a connues la Turquie au cours des dernières années, il semble improbable que les États-Unis aient l’intention d’acculer la Turquie à rejoindre l’axe sino-russe, ou à adopter des politiques qui affaibliraient son lien à l’industrie américaine, notamment dans le secteur de la défense.

La Russie a parfaitement conscience des opportunités que représente pour elle la Turquie dans de nombreux domaines. C’est pourquoi Moscou fait actuellement tout son possible pour ne pas lui causer préjudice, notamment dans les dossiers stratégiques qu’Ankara considère cruciaux. À ce titre, l’accord d’Astana[4] n’est rien d’autre qu’une cérémonie d’intégration de la Turquie – lésée jusqu’alors par son alliance avec l’axe occidental en Syrie– dans le processus des négociations pour une solution pacifique en Syrie, qui l’intronise comme un acteur proche de la Russie et la place sous surveillance de cette dernière. Il semblerait que les Américains et les Russes aient compris combien les équilibres sur lesquels tient aujourd’hui la Turquie sont délicats, et qu’ils souhaitent éviter tout faux pas risquant de la pousser dans les bras du camp adverse.

Il est probable que la manière dont le Pentagone a pris les commandes exclusives des opérations militaires dans le nord de la Syrie affecte l’avenir des relations turco-américaines. A fortiori dans un contexte où le rôle du Secrétaire d’État américain – qui consiste à mettre en œuvre la diplomatie et aplanir les conflits– se voit neutralisé, et où le Pentagone opte pour le langage des armes, y compris parfois avec ses propres alliés. Cela laisse à penser que l’amélioration des relations entre la Turquie et les États-Unis aura certainement encore besoin de temps.

L’avenir des relations turco-américaines

Aujourd’hui, la question qui se pose sur le plan stratégique est la suivante : comment améliorer les relations turco-américaines afin que se résolvent les problèmes actuels entre les deux parties ?

La réponse semble désormais dépendre d’un changement de la politique américaine dite de « protection du clan Gülen », ainsi que de la dissolution des Unités de protection populaire kurdes avec lesquelles l’administration américaine entretient des relations privilégiées. Mais plus important encore, il s’agirait d’aplanir les tensions dues au non-respect par la Turquie des sanctions imposées contre l’Iran, considéré par les États-Unis comme un ennemi dans la région[5]. Se pose également la question du degré auquel la Turquie souhaite, ou non, endosser le rôle que lui réservent les États-Unis au sein de l’ordre régional. Or, on peut s’attendre à ce que la tension perdure entre les deux parties, dans la mesure où l’ordre régional que les États-Unis entendent mettre en place ne convient pas aux ambitions turques à moyen terme. De plus, l’administration américaine a des réserves sur la nature des politiques menées par le gouvernement turc, là où ce dernier critique âprement les Américains pour avoir renoncé à l’objectif de renverser le régime de Bachar al-Assad, et dénonce le grave manquement que cela constitue[6]. Ankara reproche également aux Américains d’avoir préféré les Unités de protection populaire kurdes à leur allié stratégique qu’est la Turquie dans le cadre de l’OTAN. De son côté, l’administration américaine allègue que la Turquie n’a pas rempli sa part du contrat dans la guerre contre l’organisation Daech, et que c’est cela qui l’a contrainte à se tourner vers une collaboration avec les Unités kurdes, la seule force laïque ou non-extrémiste ».

Conclusion

La tension continue de prévaloir dans les relations turco-américaines. Dans cette crise, la réaction américaine s’est concrétisée par l’imposition de sanctions financières à l’encontre de deux ministres du gouvernement turc. Les prétextes à cela ont dépassé la seule affaire du pasteur américain Andrew Brunson, pour accuser la Turquie de violer les droits de l’homme et de la liberté d’opinion. Il est possible de dire que l’élite politique turque a sous-estimé la portée de l’affaire du pasteur Brunson, qu’elle n’a pas su anticiper le rôle que joueraient dans ce dossier les évangélistes, ni l’ampleur de leur influence au sein de l’administration américaine. Il semblerait par ailleurs que le gouvernement turc ait mal évalué les concessions qu’il pouvait espérer obtenir de la part des autorités américaines. Choisissant délibérément ne pas utiliser les canaux diplomatiques, Donald Trump et son vice-président Mike Pence ont préféré s’en prendre directement au gouvernement turc dans leurs déclarations officielles, imposant ainsi une joute verbale avec la Turquie sous le regard du monde entier. C’est ce procédé provocateur qui a déterminé la nature de la riposte turque.

S’il n’est pas impossible, le retour à la voie diplomatique ne sera pas chose aisée. Ce qui est certain, c’est que la surenchère des invectives faites en public a rendu le travail diplomatique bien plus difficile.

(traduction de l’arabe par Marianne Babut)

 

[1] Cf. “الأزمة التركية – الأميركية: هل بدأت أسس التحالف المشترك تتمزق؟” (« Crise turco-américaine : les piliers de l’alliance commenceraient-ils à s’effriter ? », Arab Center for Research and Policy Studies, Évaluation de situation du 16/08/2018), consulté le 18/09/2018 sur :  https://bit.ly/2MD9Gg4

[2] Cf. Recep Tayyip Erdogan, “Erdogan: How Turkey Sees the Crisis With the U.S.” (« Erdogan : comment la Turquie perçoit-elle la crise avec les États-Unis ? ») The New York Times, 18/08/2018, consulté le 16/09/2018 sur  : https://nyti.ms/2Me39NS

[3] Cf. “أنيس قاسم وآخرون، ملف ندوة: “قرار نقل السفارة الأميركية ووضع القدس القانوني والسياسي  (Anis Qasem et al., « La décision du transfert de l’ambassade américaine et le statut juridique et politique de Jérusalem », Arab Center for Research and Policy Studies, Actes de conférence du 11/09/2018), consulté le 18/09/2018 sur : https://bit.ly/2pb5vyR

[4] Cf. “اتفاق أستانا الثلاثي: خلفياته وفرص نجاحه” (« L’accord tripartite  : Toile de fond et chances de réussite », Arab Center for Research and Policy Studies, Évaluation de situation du 09/05/2017), consulté le 18/09/2018 sur : https://bit.ly/2Nh2StR

[5] Cf. “العلاقات الأميركية – الإيرانية بعد فرض العقوبات: احتمالات التصعيد والاحتواء” (« Les relations américano-iraniennes après l’imposition des  : probabilités de surenchère et de retenue », Arab Center for Research and Policy Studies, Évaluation de situation du 09/08/2018), consulté le 18/09/2018 sur  : https://bit.ly/2MAH0oc

[6] Cf. “نقاشات إدارة ترامب حول الضربة العسكرية للنظام السوري وغياب إستراتيجية أميركية” (« Les débats de l’administration Trump sur la frappe militaire contre le régime syrien, ou l’absence de stratégie américaine », Arab Center for Research and Policy Studies, Évaluation de situation du /04/2018), consulté le 18/9/2018 sur : https://bit.ly/2OsKTNC ; et cf. “تدهور العلاقات الأميركية – التركية وتضارب المصالح في سورية” ( « La dégradation des relations américano-turques et le conflit d’intérêts en Syrie », Arab Center for Research and Policy Studies, Évaluation de situation du 22/02/2018), consulté le 18/09/2018 sur : https://bit.ly/2p8KAfT