Le pain de la colère : inflations et pénuries au Maghreb

Date de publication : 01/11/2022

Par Pierre Boussel

Alors que l’ère des grandes famines semblait révolue au Maghreb, la crise ukrainienne rappelle combien la région est exposée aux menaces de pénuries alimentaires. La raréfaction du blé a provoqué une forte inflation et détérioré le climat social. Les populations sont partagées entre résilience, accablement et colère.

C’est un devoir de mémoire dont l’Afrique du Nord aurait volontiers fait l’économie : se souvenir des heures sombres de la disette. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, une famine frappe le Sersou algérien sans que la puissance coloniale française ne puisse y remédier[1]. Le Second conflit mondial s’ouvre alors que le Maroc se remet d’une grande sécheresse qui affecte ses approvisionnements en galettes de pain. Deux tragédies annonciatrices de l’actuelle typologie de crise, à savoir la conjonction d’une déflagration géopolitique – ici, l’Ukraine – avec des aléas climatiques qui dérèglent les circuits d’alimentation[2].

Le Maghreb pensait avoir tourné ces pages douloureuses de son histoire : être l’exception d’un continent africain, ô combien frappé par la malnutrition. Quand le conflit ukrainien éclate en février 2022, la sidération relègue les questions alimentaires au second plan. La première des préoccupations est cet embrasement Est / Ouest qui réveille le spectre de la Guerre froide. Plusieurs semaines sont nécessaires aux filières céréalières pour évaluer l’impact du conflit sur les stocks de blé disponibles, les livraisons contractées avant l’entame des affrontements et les commandes suspendues à la désorganisation du trafic maritime.

Dès le début, les États maghrébins temporisent pour prévenir les phénomènes de peur collective. Il s’agit d’anticiper les ruées sur des produits de première nécessité ou pire, le stockage individuel de céréales, d’huile ou de lait qui crée des pénuries par la surtension de la demande. Les discours gouvernementaux sont d’autant plus mesurés que nombre de dirigeants ont déjà vécu des émeutes du pain. Ils en connaissent la fulgurance et les débordements. En 1981, une révolte est fatale à cent quatorze manifestants marocains[3] que le ministre de l’Intérieur de l’époque, Driss Basri, a nommé les chouhada koumira (martyrs de la baguette)[4]. La Tunisie compte soixante-dix morts après une hausse du prix du blé à la même période[5]. Le président Habib Bourguiba devra proclamer l’état d’urgence et décréter un couvre-feu pour ramener le calme.

 

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Pierre Boussel

Chercheur

Pierre Boussel est éditorialiste et chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Ses travaux portent sur les groupes armés dans le monde arabe et l’islam radical. Il développe un outil d’analyse prédictive, SYSTEM A, qui anticipe le risque politique et la menace terroriste.

Tension additionnelle

L’affaire ukrainienne alarme les régimes en place car elle se greffe à une autre crise, antérieure celle-ci, et également liée à l’alimentation. 2021 est l’année de tous les records inflationnistes. Le monde arabe qui importe la moitié de sa nourriture[6] connaît des hausses de prix d’une rare intensité, certaines jusqu’à + 351 %[7]. Le panier de la ménagère devenant inaccessible aux plus nécessiteux, le pain retrouve son statut peu enviable d’aliment vital aux indigents.

Au printemps, quand il se confirme que le conflit européen n’est pas l’offensive d’un jour mais un affrontement au long cours[8], l’inflation augmente. Malgré les subventions gouvernementales sur les produits de première nécessité, les boulangers algériens sont contraints de vendre la baguette jusqu’à 15 dinars (0.11 cts €), alors que le plafond est fixé à 9 dinars depuis vingt-cinq ans[9]. Au Maroc, pourtant peu dépendant des approvisionnements russo-ukrainiens, la facture d’importation des céréales et d’huile augmente de moitié[10]. La galette de pain, le fameux « deux cents grammes de farine cuite » est maintenu à 1,2 dirham (12 cts €) au prix d’immenses sacrifices budgétaires. Rabat n’a pas le choix. Au-delà, la paix sociale n’est plus garantie[11]. En 2004, une longue partie de bras de fer a opposé le gouvernement à la fédération des boulangers. L’État a finalement préféré baisser ses droits de douane sur l’import de céréales plutôt que toucher à ce prix référentiel de 1,2 dirham.

Rapidement, il s’avère que la menace de pénurie est un trompe-l’œil. Les États maintiennent tant bien que mal leurs approvisionnements par une diversification de leurs sources d’approvisionnements ; si besoin en recourant à des échanges de marchandises inattendus, allant jusqu’à faire du troc. Le Caire engage des pourparlers avec l’Inde pour échanger cinq cent mille tonnes de blé contre des produits d’exportations[12]. Certains pays s’en sortent, d’autres pas. La Libye, terre d’antagonisme entre Tripoli et Tobrouk, voit bondir le prix quintal de blé de 230 % au grand dam du syndicat des boulangers qui est reçu par le centre de contrôle alimentaire du gouvernement de l’Accord national (GNA-Tripoli)[13]. Une rencontre pour rien car les caisses de l’État sont vides. De solutions réalistes et applicables pour faire baisser les prix, il n’existe point. Les consommateurs libyens sont abandonnés à eux-mêmes.

Autopsie d’une résilience

Que l’épicentre du dossier soit l’Ukraine et que l’ampleur de la crise soit mondiale[14] aident à contenir les pulsions de colères constatées dans les zones rurales et les quartiers péri-urbains impactés par la flambée inflationniste. Les populations comprennent l’embarras de leurs gouvernements qui tentent – et bien souvent réussissent à éviter les ruptures d’approvisionnements. Les pénuries existent, c’est incontestable, mais elles sont ponctuelles. Le sucre en Tunisie. Les pommes de terre en Algérie. L’huile de tournesol au Maroc. Le carburant en Libye. Le lait pharmacologique en Égypte. À l’évidence, pareils manquements dans un contexte strictement maghrébo-maghrébin eurent été accueillies avec moins de résilience. La question se pose aujourd’hui encore dans la région : « À quoi bon se révolter et contre qui ? Si tout se joue entre Moscou et Kiev… »

Durant l’été, lorsque se produit la seconde poussée inflationniste, le prix des matériaux de construction s’envole, secteur sensible car pourvoyeurs d’emplois (mécanique, électricité, menuiserie). Le mécontentement devient alors perceptible, plus débridé. Les populations parlent, protestent, s’agacent, mais là encore, sans dérapage contestataire, juste avec un immense sentiment d’impuissance face à des hausses tarifaires que plus personne n’explique. Par exemple sur des produits de valeur annexe. Le kilo d’abricots séchés atteindra ainsi 15 euros au Maroc, somme équivalente à la paie journalière d’un ouvrier du secteur informel.

Des signaux inattendus de dégradations apparaissent. Les boulangeries libyennes bruissent de rumeurs quant à l’usage de bromate de potassium dans la confection du pain, substance interdite depuis 2005 qui permet d’accroître le volume des baguettes à la cuisson[15]. Après avoir rejeté ces accusations, les autorités sanitaires se résignent à admettre les faits. Des dizaines de boulangers sont sommés de fermer boutique jusqu’à ce qu’ils renouent avec une planification conforme aux normes de santé publique[16]. La Tunisie connaît des affaires similaires avec un trafic de farine dite « fortifiée[17] ». Là encore, des accélérateurs de fermentation gonflent artificiellement la grosseur du pain.

Face à la dégradation qualitative et l’« exubérance irrationnelle[18] » de l’inflation, la résilience du Maghreb interroge. Les incidents sont rares, circonscrits à quelques abcès de colères au hasard d’une exaspération générale : des grèves de camionneurs et de chauffeurs de taxi[19], des réunions syndicales et de corporations professionnelles. Lorsqu’une fumée noire de pneus s’élève dans le ciel de Tripoli, les manifestants protestent autant contre l’inflation que les coupures d’eau et d’électricité, l’insécurité, l’absence d’accord politique entre les Premiers ministres Abdel Hamid Dbeibah (élu) et Fathi Bachagha (désigné)[20]. Finalement, le prix du blé est un catalyseur de colères profondes qui ne franchissent pas le seuil de la violence.

Ce phénomène de « colère retenue[21] » s’explique par le discernement de la rue maghrébine qui relativise – à raison – sa situation, par exemple avec le Liban où la monnaie ne cesse de se dévaluer et les queues de s’allonger devant les stations à essence[22]. À la différence de Beyrouth, personne n’entre dans une banque tunisienne avec un pistolet pour retirer des fonds personnels. Ajoutons les désillusions contestataires des dernières décades. La guerre civile a saigné l’Algérie sans obtenir le moindre changement. Ni la violence paroxysmique ni les marches pacifiques du Hirak n’ont infléchi le régime. La révolte tunisienne inspiratrice des Printemps arabes s’est achevée par le vote d’un projet de Constitution autoritaire que Ben Ali n’aurait pas désavoué. Pour sa part, le drame libyen a abouti à une militarisation du pays et l’entrée en lice des grandes puissances dans un conflit qui paupérise la population. D’où cette question lancinante ; se révolter, oui, mais contre qui ?

Disparités et opérations coup de poing

Après que la pandémie de Covid -19 ait asséché l’épargne des plus nécessiteux, sauvés in extremis par l’économie informelle[23], le choc ukrainien se produit alors que les réserves de liquidités des familles sont au plus bas. Les disparités se creusent entre les classes émergentes, bancarisées et soumises à une forte pression fiscale, et les élites qui continuent de prospérer. La fortune personnelle du Premier ministre marocain Akhannouch a fait ainsi l’objet d’articles acerbes      dans la presse locale[24]. Crédité de deux milliards de dollars par le magazine Forbes, l’homme est un actionnaire de la firme Afriquia, leader de la distribution d’hydrocarbures sur le marché marocain. L’entreprise connaît un excellent taux de croissance[25].

Ces éléments font le désespoir des petites enseignes artisanales qui essaient de travailler au jour le jour, des travailleurs non déclarés et des épiciers de quartier qui ne s’y retrouvent plus. « Le prix d’un œuf peut augmenter de 20 % en l’espace d’une journée », déplore le bakkal d’un quartier populaire[26]. Idem en Algérie où les prix s’emballent dans les supérettes, jusqu’à + 40% sur les détergents ménagers[27]. Une Algéroise ironie : « Bientôt nettoyer son sol sera un privilège…[28] »

Dans un sursaut d’autoprotection, d’aucuns appellent à des mesures protectionnistes inspirées de l’expérience syrienne qui, percevant le risque d’émeutes dans un contexte sécuritaire déjà très dégradé, a bloqué le prix du kilo de blé et annoncé le versement d’une prime aux agriculteurs qui engageront une production céréalière[29]. Ces promesses, dont rien n’indique qu’elles seront tenues, sont révélatrices des régimes forts ou faibles, autoritaires ou laxistes qui, du Moyen-Orient jusqu’au Maghreb, n’ont pas ménagé leurs efforts pour limiter les impacts de la crise.

Après avoir signé un prêt de cinq cents millions de dollars à la Banque mondiale[30], l’Égypte a établi un système « d’approvisionnement obligatoire » garantissant une juste répartition du blé sur l’ensemble du territoire. Les agriculteurs sont tenus de vendre un pourcentage minimum de leur moisson 2022 à l’État[31]. Certains estimant que le prix d’achat est minoré et d’autres refusant de déclarer leurs exploitations au fisc, un marché parallèle s’est vite instauré sur la base du donnant-donnant, farine contre argent. Les autorités égyptiennes sont intervenues[32]. Une quarantaine de producteurs et d’intermédiaires ont été arrêtés avant d’être déférés devant les tribunaux[33].

Ces opérations « coup de poing » visant à maintenir l’ordre, et accessoirement rassurer l’opinion publique sur la thématique de l’État paternaliste, ont fait l’objet de dérapages. En Tunisie, la chambre du commerce de gros des produits alimentaires s’est plainte à maintes reprises de ces « descentes des forces de l’ordre » qui n’aboutissent à rien, si ce n’est envoyer des messages politiques et détruire injustement de la marchandise[34].

Agri-culture

La crise ukrainienne a relancé le débat sur l’indépendance alimentaire du Maghreb et pointé la marginalisation graduelle de son secteur agricole. Les métiers de la terre ont été les grands sacrifiés des politiques de captations d’IDE (Investissements directs étrangers), fort courus car favorisant la rentrée de devises et la création d’ascenseurs sociaux. Autant les apports de l’industrialisation sont incontestables en termes de qualité de vie – feuilles de salaire, bancarisation, accès à la consommation légale –, autant il convient de souligner que ces pôles d’attractivité ont drainé les jeunesses rurales dans des banlieues qui s’étendent à perte de vue, souvent sur des terres agricoles qui autrefois nourrissaient les villes.

La Tunisie en fait l’amère expérience. Le nombre d’hectares cultivés baisse dans l’indifférence générale, à tel point que la récolte 2022 sera consommée avant le mois de décembre[35]. Le palais de Carthage se prépare à ouvrir les vannes de l’importation aux coûts prohibitifs du marché international. Le plan d’autosuffisance supposé produire douze millions de quintaux l’année prochaine paraît totalement irréaliste vu l’état de cette agriculture tunisienne à bout de souffle[36].

Au Maroc, la disponibilité des terres est problématique. Des promoteurs achètent des terres à bas coûts pour y bâtir d’immenses complexes immobiliers qui, à raison de 500-700 euros le mètre carré, dégagent des profits bien plus substantiels que la culture céréalière. L’agriculture fut pourtant un chantier stratégique de feu le roi Hassan II qui mena une politique de construction de barrages et d’autosubsistance alimentaire ; un souverain lucide quant aux aspects sécuritaires du dossier. « Si le Maroc ne parvient pas à exporter ses tomates », disait-il, « dans dix ans, nous allons exporter des terroristes[37]. »

Restent les performances agricoles de l’Algérie qui n’ont jamais excellé. La crise menace son élevage. Pour juguler la tension sur les viandes rouges et blanches, Alger a décidé d’importer trois cents vaches du Mali et du Niger, ainsi qu’un millier de veaux[38]. Le but est de reconstituer le cheptel et travailler à une réécriture des circuits commerciaux. Trop de dysfonctionnements conduisent à des pénuries qui n’auraient pas lieu d’exister, comme l’huile de cuisson. Des entreprises locales pourraient couvrir quasi-totalité de la demande nationale, or les étals des épiceries se vident parfois sans raison[39].

Parmi les chantiers agricoles que l’Afrique du Nord doit urgemment engager, citons :

  • La crise des vocations. Les métiers de la terre sont traditionnellement dévalorisés alors que toutes les études agronomiques démontrent que la culture du blé s’adapte parfaitement bien aux climats chauds[40]. Si les marchés locaux sont prometteurs, il demeure l’astreinte des tâches agricoles, les revenus aléatoires car liés à la saisonnalité et les coûts d’investissements élevés pour moderniser les fermes existantes.
  • Le défi de la santé publique. Dans un Maghreb où la malbouffe carence les enfants de micronutriments et conduit 30 % des femmes à l’obésité[41], la crise affecte désormais la qualité nutritionnelle de l’alimentation. L’Égypte, pourtant en situation de grande incertitude quant à ses approvisionnements, a eu le courage d’interdire l’accostage d’un navire indien transportant cinquante-cinq mille tonnes de blé car celui-ci refusait de se soumettre à un contrôle sanitaire. Sa cargaison avait déjà été refusée par la Turquie.

Diplomatie et influence

La diplomatie du blé engagée par la Russie au début de la crise a réveillé les souvenirs amers du Rideau de Fer, époque où les capitales arabes étaient tenues d’interpréter une partition diplomatique qui n’était pas la leur, tiraillées entre des contingences locales et des orientations géopolitiques souvent en décalage avec le terrain. L’agriculture algérienne ne s’est ainsi jamais remise du collectivisme inspiré par son grand frère soviétique. Quand le mur de Berlin est tombé (1989), Alger s’est retrouvée comme nombre de pays de la Ligue arabe, si ce n’est abandonnée, livrée à elle-même.

Dès le déclenchement des hostilités ukrainiennes, Moscou a engagé une campagne de sensibilisation auprès de ses partenaires arabes. Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, s’est rendu en Russie avec une délégation du Groupe de contact arabe pour procéder à un tour d’horizon de la situation. Si la question des livraisons de céréales n’était pas inscrite à l’agenda officiel, les diplomates n’ont pu dissimuler leurs inquiétudes quant à l’hypothèse d’un conflit qui en s’éternisant assécherait les stocks de céréales.

L’objectif du président Poutine qui souhaite maintenir une politique arabe très engagée, n’est pas d’affamer la sous-région. Pour autant, il se trouve dépassé par un conflit dont il a été l’instigateur. Ses initiatives de solidarité[42], essentiellement des promesses sans lendemain[43], ont été dépassées par la puissance financière d’organismes internationaux tels que le G7 qui s’est massivement mobilisé pour les pays pauvres ou en développement.

Notons que le monde arabe a fait preuve de pragmatisme. Il n’a pas attendu Moscou ni même Washington pour se prendre en main. Une initiative de sécurité alimentaire conduite par un consortium de fonds d’investissements arabe s’est engagée à hauteur de dix milliards de dollars pour couvrir les frais d’importation des produits de base tels que les semences, les céréales et les engrais[44]. Le Maroc s’est constitué une réserve stratégique de blé[45] et Tunisie a décidé de lutter contre la pénurie d’engrais et l’accès aux semences.

Ces orientations ont été médiatisées auprès d’une opinion publique maghrébine qui connaît les limites des effets d’annonces et qui sait que l’argent n’achète pas tout. Le ministre libyen du Plan, Mohamad Zaidani, s’en est clairement expliqué cet été, quand la contestation grondait dans les rues de Tripoli. Il a rappelé que trois milliards de dollars ont été investis dans le réseau électrique libyen depuis 2013 et que les coupures de courant n’ont jamais cessé[46]. L’apport massif de fonds ne préserve pas de la mauvaise gestion et du clientélisme. Parfois même, de l’irréalisme. Souvenons-nous qu’au fait de sa puissance, le colonel Kadhafi voulait reverdir la Libye en creusant une rivière dans le Sahara[47]. La richissime Arabie saoudite a elle-même renoncé à un projet d’autonomie céréalière pour des raisons évidentes de viabilité économique au cœur du désert[48]. Riyad s’est finalement diversifié en s’orientant vers l’acquisition de terres fertiles à l’étranger, par exemple en Australie[49].

Malgré la promesse de six cents millions d’euros, l’Union européenne s’est révélée peu entreprenante depuis le début de la crise ukrainienne[50]. L’initiative Food on Agriculture Resilience Mission (FARM) défendue par le président Macron au sommet du G7 a beau reposer sur une analyse rationnelle, un risque de « famine inéluctable[51] », les mécanismes bilatéraux de coopération sont en deçà des enjeux immédiats. L’Agence française de développement (AFD) campe le credo institutionnel[52] et les scientifiques déployés sur le continent africain, notamment au Maghreb, organisent des ateliers de formation peu connectés à l’urgence alimentaire[53]. À l’évidence, la pandémie de la Covid-19, ajoutée à la campagne présidentielle puis à la guerre en Europe, a éloigné Paris de ses partenaires maghrébins. La dégradation des relations bilatérales avec Rabat et Tunis, nonobstant le cas algérien toujours délicat à gérer, n’ont guère contribué à l’émergence d’un élan de solidarité.

Durant les deux grandes crises de la décade, l’une sanitaire, l’autre alimentaire, Paris a été le grand absent du Maghreb. Il y avait pourtant une place à occuper, celle de la solidarité interétatique ; inexistante entre les pays de la sous-région et déclinante sur l’axe Nord-Sud.

Détonateur social

En définitive, si la crise ukrainienne a eu un effet salvateur, c’est de tirer la sonnette d’alarme. À n’en pas douter, le cas égyptien fera école. Lié à la Russie et l’Ukraine pour 85 % de ses importations de blé[54], il démontre l’obligation de reconsidérer des notions aussi fondamentales que l’autonomie céréalière et la diversification des pays d’importations. À défaut de peser sur l’échiquier international et pouvoir faire entendre raison aux belligérants, le Maghreb n’a pas d’autre choix que de renforcer son secteur agricole pour garantir la survie des populations et écarter le risque des révoltes de la faim. Le président Tebboune l’a formulé sans ambages, l’Algérie doit produire les neuf millions de tonnes de céréales qu’elle consomme annuellement. Et le chef d’État d’ajouter : « Je ne demande pas l’impossible[55]. »

Cette crise adresse enfin un message annonciateur de la prochaine crise à venir, bien plus aigüe car sans solution d’appoint : l’eau. Cet été, la Jordanie dont quatre grands barrages sont asséchés[56] a demandé une aide de 30 millions de mètres cubes à la Syrie. Damas a refusé. L’eau potable commence à être rationnée au Liban[57]. Des paysans irakiens abandonnent leurs fermes décaties par les tempêtes de poussière. Au Maghreb, la situation s’aggrave. Le niveau onusien du stress hydrique est atteint, ce seuil fatidique où un territoire prélève 25 % – ou plus – de ses ressources renouvelables en eau douce. Une course contre la montre est engagée. Des pays espèrent dessaler l’eau de mer[58], d’autres construisent des barrages pour irriguer leurs plaines agricoles[59] ; l’urgence est là.

Cette tension n’est en rien chimérique, car la crise alimentaire actuelle, tant qu’elle se maintient à ce niveau, est finalement gérable. Les régimes arabes ont l’expérience du risque de révolte, ils savent qu’une règle arithmétique peut parfois juguler une poussée contestataire. En revanche, la problématique de l’eau potable n’offrira que peu d’alternatives ; voire aucune. En Égypte, le mot pain se dit aish ; traduisez « Vis ta vie / Fais ta vie ». Qu’adviendra-t-il le jour où l’eau potable viendra à manquer ? À cette question, nul ne sait répondre.


Notes :

[1] Amar Belkhodja, « La famine dans le Sersou : II – La Famine de 1920 », DK News, 14 février 2014. https://cutt.ly/eL68udM

[2] Au XVIIIsiècle, la Tunisie perd un cinquième de sa population, emportée par la faim et la maladie.

[3] Faute de bilan officiel, ce chiffre résulte d’une enquête conduite par l’Instance équité et réconciliation (IER). Les estimations produites par les partis d’opposition, les ONG et des acteurs de la société civile oscillent entre 600 et 1 000 morts.

[4] « Maroc. Les victimes de la « révolte du pain » ont enfin une tombe », Courrier International, 9 septembre 2016. https://cutt.ly/iZbzbQx

[5] En 1983, le Premier ministre tunisien décide de réduire les subventions sur le pain (à la demande du FMI) . La rue tunisienne s’enflamme. Ce lien causal « hausse tarifaire → embrasement social » opère également dans le secteur énergétique. La Jordanie connaît plusieurs journées d’émeutes en 2012 à la suite d’une augmentation du prix de l’essence.

تظاهرات في الأردن عقب رفع الحكومة أسعار المشتقات النفطية, Al Hurra, 14 novembre 2012.  https://cutt.ly/zZXj1A4

[6] Les pays de coopération du Golfe sont les plus dépendants : 90 % de leur alimentation est importée.

[7] Moyenne de l’inflation en zone MENA durant l’année 2021 : 21 %.

Ayat Soliman, Ferid Belhaj, “MENA Has a Food Security Problem, but There are Ways to Address it”, Asharq al-Awsat, 26 septembre 2021. https://cutt.ly/BZmDhSW20

[8] Le référent temporel est la bataille de Marioupol, de février à mai 2022.

[9] Rafik Tadjer, « Hausse du prix du pain : le gouvernement répond aux boulangers », TSA, 5 janvier 2022.  https://cutt.ly/qZbcxSo

[10] La facture des importations marocaines blé + huiles a atteint 15,8 milliards de dirhams en mai 2022 contre 10,7 à la même période de l’année précédente. Rabat importe principalement ses céréales d’Amérique Latine. L’Ukraine et la Russie représentent 15 % de l’import. Sur ce point : « Salée, la facture céréalière ! », Finance News Hebdo, 14 juillet 2022. https://cutt.ly/aVITqRQ

[11] « Gouvernement : Pain noir au menu », Aujourd’hui le Maroc, 15 janvier 2004.  https://cutt.ly/OXenUZo

[12] Abdel Latif Wahba, “Egypt Says It’s in Talks With India on a Wheat-for-Goods Deal”, Bloomberg, 3 juin 2022. https://cutt.ly/rZPVLap

[13] Daniel Abascal, « Peur en Libye d’une révolte du pain due à la hausse des prix », Atalayar, 16 janvier 2021.

[14] “Hunger Hotspots FAO-WFP early warnings on acute food insecurity June to September 2022 Outlook”, PAM, 6 juin 2022. https://cutt.ly/IZPKUs1

[15] Abdulkader Assad, “Libyan Food and Drug Control Center denies « potassium bromate » presence in bread”, Libya Observer, 6 août 2022. https://cutt.ly/vZM4Kq6

[16] Sami Zaptia, “Over 100 random tests found no potassium bromide in bakeries: Economy Minister Hwej”, Libya Herald, 17 août 2022. https://cutt.ly/0XIeHJc

[17] « Nabeul : Saisie de 76,5 tonnes de farine à Kélibia », Tunisie Numérique, 7 septembre 2022. https://cutt.ly/rCn4spt

[18] Vivien Levy-Garboua, Gérard Maarek, « Les deux inflations. Essai de modélisation », Revue française d’économie, 2021, pp. 3-38.

[19] اتحاد التاكسي الفردي يعلن عن إضراب مفتوح يوم الأربعاء, Jawhara, 18 septembre 2022. https://cutt.ly/wVsQwgw

[20] Wael Al Ghoul, ليبيا.. غضب في الشارع وجدل حول « أزمة تشريعية مرتقبة, Al Hurra, 5 juillet 2022.  https://cutt.ly/6XrSQie

[21] Edwin Megargee, Undercontrolled and overcontrolled personality types in extreme antisocial aggression, Psychological Monographs, 1966.

[22] « Liban : des habitants s’insurgent contre les files d’attente interminables pour le pain », AFP, 31 juillet 2022.

[23] Jacques Charmes, « De l’économie traditionnelle à l’économie informelle : la réinvention d’une économie de subsistance en situation de crise et d’ajustement », IRD-ResearchGate, janvier 1993.

[24] « Maroc : une campagne sur les réseaux sociaux contre le Premier ministre face à la hausse du prix des carburants », TV5 Monde, 4 août 2022. https://cutt.ly/OXgof4k

[25] Afriquia Gaz a annoncé une progression de 51  % de son chiffre d’affaires consolidé en juin 2022.

[26] Entretien avec l’auteur, septembre 2022.

[27] « Produits alimentaires : les prix flambent encore en Algérie », Algérie 360°, 19 septembre 2022. https://cutt.ly/WVhj1Nj

[28] Entretien avec l’auteur, septembre 2022.

[29] Le régime syrien a fixé le prix du kilo de blé à 1 700 livres auxquelles s’ajoutent 300 livres par kilo si la céréale est produite en région dite « sûres » et 400 livres en zone dangereuse.
[بتوجيه من الرئيس الأسد… مؤتمر الحبوب يرفع سعر شراء القمح من الفلاحين, SANA, 14 mai 2022. https://cutt.ly/rZM57E1] Notons que les zones rebelles syriennes n’échappent pas au phénomène. Elles aussi font preuve de réactivité. Dans la province de Idlib tenue par le groupe Hayat Tharir al Cham (HTC) privilégie la tonne de blé produite localement pour stimuler les agriculteurs.

 إدلب.. “الإنقاذ” ترفع سعر شراء القمح من المزارعين , Enab Baladi, 11 juin 2022. https://cutt.ly/XZFa3u8

[30] Le pain est l’aliment de base de 70 millions d’Égyptiens. Tunis a également creusé sa dette en contractant un prêt de cent trente millions de dollars auprès de la Bird.

[31] Le ministre de l’Approvisionnement et du Commerce intérieur, Ali Al-Moselhi, a ordonné que chaque cultivateur vende à l’État égyptien 12 ardeb (Unité de mesure égyptienne) par acre.

Adel Sabri, مصررحلة التدبير المستحيل لـ6 ملايين طن قمح, Al Araby, 1er juillet 2021.  https://cutt.ly/WXqfUAH

[32] Hamza Hendawi, “Egypt gets tough with farmers amid soaring wheat prices”, The National News, 17 mai 2022. https://cutt.ly/sZ1tgwW

[33] Le Liban rencontre également de grandes difficultés. Son ministre de l’Économie, Amin Salam, estime que la contrebande de farine vers la Syrie touche 40 % de la production nationale. Pour sa part, l’Algérie a adopté un texte de loi contre la spéculation en janvier 2022, donc antérieur à l’affaire ukrainienne, pour mener la lutte contre les resquilleurs qui tentent de prospérer en périodes de crise. Sur ce point, « La loi relative à la lutte contre la spéculation illicite publiée dans le Journal officiel », Algérie Eco, 7 janvier 2022. https://cutt.ly/jCluUJO

[34] « Tunisie : La chambre de commerce de gros appelle à mettre un terme aux descentes et saisies des marchandises », Gnet News, 16 mars 2022. https://cutt.ly/1Vhb4LW

[35] Najla Ben Salah, أزمة الحبوب في تونس : وعود الدولة لا تقنع الفلاحين, Nawaat, 12 août 2022. https://cutt.ly/RCnt8VJ

[36] Idem pour la fabrication du sucre. Les unités gouvernementales sont tenues de produire entre 150 000 et 180 000 tonnes pour une consommation nationale estimée à 360 000 tonnes. Les derniers travaux de rafraîchissement des infrastructures sucrières datent des années 1990. Quand bien même la récolte mondiale de cannes serait satisfaisante, la question du traitement de la matière première demeure. Sur ce point, Mohamed Ben Abderrazek, « La pénurie des produits de base continue et fait flamber les prix », Tunisie Numérique, 26 juillet 2022. https://cutt.ly/dZFtAhD

[37] الحسن الثاني للأوروبيين: إذا لم تسمحوا لنا بتصدير الطماطم فانتظروا أن نصدر لكم الإرهابيين, Lakome2, 15 juin 2016. https://cutt.ly/bZe5le6

[38] « Viandes rouges : une nouvelle stratégie pour casser les prix », Algérie 360, 7 septembre 2022. https://cutt.ly/pCn7new

[39] Mussa Acher, Hanna Devaud, « Pommes de terre, huile, lait : l’Algérie hantée par les pénuries », Slate, 25 janvier 2022. https://cutt.ly/fCmuMJG

[40] Olivier Dubost, « Le blé du Sahara peut-il contribuer à l’autosuffisance de l’Algérie ? », Bulletin de l’Association des Géographes Français, 1991, pp. 1991-320. https://cutt.ly/0Cmi361

[41] Enquête nationale sur la nutrition (2019-2020), Ministère marocain de la Santé et de la Protection sociale, 2020. https://cutt.ly/8CKGkIT

[42] Dmitry Polyakov, Путин солидаризируется с арабским миром, EurAsia Daily, 10 mars 2022.

[43] « Путин: Запад искусственно раздувает истерику по вопросу доставки украинского зерна », TASS, 24 juin 2022. https://cutt.ly/gVq44cx

[44] Afshin Molavi, Tackling MENA’s Food Security Challenge, Emirates Policy Center, 1er août 2022.  https://cutt.ly/gCvOPJt

[45] Hayat Gharbaoui, Stock de sécurité : 1.36 million de quintaux sécurisé pour deux mois, Média 24, 25 avril 2022. https://cutt.ly/sXqtQaV

[46] « L’exécutif de Tripoli tente d’apaiser la contestation », L’Orient-Le-Jour/AFP, 4 juillet 2022. https://cutt.ly/jCC4Ouq

[47] Sébastien Palluault, « L’achèvement de la Grande Rivière artificielle en Libye : et maintenant, quelle gestion de l’eau ? », Méditerranée, 2012, pp. 9-16.

[48] Il s’agissait de produire 3,35 millions de tonnes de blé pour couvrir sa consommation annuelle.

[49] La compagnie saoudienne de l’agriculture et de l’élevage (Salic) a acheté 200 000 hectares dans le grand ouest de l’Australie. Sur ce point, Hélène Sauvage, « L’Arabie saoudite investit dans les pays producteurs de blé », Cultivar, 8 novembre 2019. https://cutt.ly/7CBnCFY

[50] Sécurité alimentaire : l’UE va renforcer son soutien aux pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique en réponse à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Commission européenne, 21 juin 2022. https://cutt.ly/pCcUbeJ

[51] « Crise alimentaire : comment l’UA et l’UE veulent faire face », Jeune Afrique, 26 mars 2022. https://cutt.ly/NCcOsiv

[52] « Stratégie Maroc 2022-2026 », AFD, septembre 2022. https://cutt.ly/kVaP4FW

[53] « Gestion et partage des données de la recherche : aspects juridiques, éthiques et techniques », IRD, juin 2022. https://cutt.ly/zCcHFiS

[54] “Ukraine and Russia cover 85 % of Egypt’s wheat demand”, APK Inform, 30 août 2021.  https://cutt.ly/1ZPHHzF

[55] Céréales : « Nous avons les moyens pour produire les 9 millions de tonnes que nous consommons », Algérie Éco, 25 septembre 2022. https://cutt.ly/KVA5uqG

[56] “CPI rose by 3.34 pct in H1 of 2022”, Jordan News Agency, 25 juillet 2022. https://cutt.ly/wZ3wx5L

[57] Ce chantier délicat incombe à la société Beirut and Mount Lebanon Water Corporation.

[58] Sadiki : « Le développement de l’aval des filières agricoles demeure une priorité de Generation Green », Finance News, 10 septembre 2022. https://cutt.ly/4CD7gAc

[59] Signalons que la Tunisie a perdu 20 % de ses capacités de stockage en l’espace de deux ans.

Mahrez Mejri, أزمة مياه خانقة في تونس وتزايد الطلب يدخلها في مرحلة الشح, Independant Arabia, 8 septembre 2021. https://cutt.ly/ZViS5Dw. Selon la Banque mondiale, la guerre en Ukraine a creusé le déficit commercial tunisien de 56 % au cours des six premiers mois de 2022 pour atteindre 8,1 % du PIB. La courbe inflationniste se maintient. La baguette peut coûter jusqu’à 4 dinars.

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