Fin du consensus politique en Tunisie ?

Print Friendly, PDF & Email

Par l’Unité d’analyse politique

Fin du Consensus politique en Tunisie

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du CAREP ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Le président tunisien Béji Caïd Essebsi a annoncé fin septembre 2018 la fin du consensus avec le mouvement Ennahda en vigueur depuis cinq ans, c’est-à-dire depuis la formation du premier gouvernement après les élections de 2014[1]. Il a appelé en outre à la composition d’un nouveau gouvernement et, partant, au départ de celui de Youssef Chahed. Si ces déclarations n’ont surpris personne étant donné la crise politique traversée par la Tunisie depuis plusieurs mois, la scène politique tunisienne se trouve désormais ouverte à toutes les éventualités, et sa recomposition s’annonce difficile.

Une bataille entre deux présidences

Le conflit ouvert entre Carthage, le palais présidentiel, et la Kasbah, où siège le gouvernement tunisien, ne date pas de ces dernières semaines. Il remonte à janvier 2018, lorsqu’Essebsi a appelé les parties signataires du Document de Carthage[2] à se réunir à nouveau pour s’entendre sur une nouvelle feuille de route pour l’action du gouvernement, appelée par la suite « Document de Carthage 2 ». Cependant, ce second texte n’a jamais été signé à cause d’un désaccord sur un point essentiel, l’article 43, qui appelait à un remaniement ministériel et donc, implicitement, à la dissolution du gouvernement de Youssef Chahed (les autres points, consacrés aux questions économiques, sociales et sécuritaires, se contentaient de reprendre les termes du premier Document de Carthage). Le parti Nidaa Tounes et la centrale syndicale l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), ainsi que d’autres parties moins influentes insistaient pour que le gouvernement soit dissous, tandis que le mouvement Ennahda s’y opposait afin de préserver la « stabilité gouvernementale ». En conséquence, le président Essebsi a suspendu les travaux du Document de Carthage 2. La crise est alors entrée dans une nouvelle phase : la politique consensuelle qui caractérisait la scène gouvernementale depuis le « dialogue national » entamé en 2013 a cédé le terrain à une nouvelle politique basée sur l’équilibre des forces des partis et groupes parlementaires. Ennahda est en effet devenu le principal bloc parlementaire au sein de la majorité, avec soixante-huit députés, alors que le groupe de Nidaa Tounes a reculé à la troisième place à la suite de nombreuses défections dans ses rangs au profit de l’Alliance nationale de Youssef Chahed. Par ailleurs, Ennahda a renforcé sa présence sur l’échiquier politique en arrivant en tête des dernières élections municipales (2018), tandis que les listes de Nidaa Tounes se sont retrouvées là aussi en troisième position derrière les listes indépendantes[3].

Depuis qu’il a éclaté au grand jour, le vif conflit opposant la présidence de la République au Premier ministre résulte moins des divergences de vue quant au programme et aux décisions majeures du gouvernement que des multiples crises qu’a connues Nidaa Tounes dès la première année suivant les élections de 2014, lorsqu’il occupait encore le devant de la scène. Des dissensions n’ont pas tardé à diviser ses différentes composantes qui, avant les élections, faisaient bloc autour du président Essebsi pour former une entité politique capable de rivaliser avec Ennahda, sans accorder grand intérêt à l’organisation, à la structure, aux institutions et au programme. En septembre 2015, le secrétaire général Mohsen Marzouk a quitté le parti, entraînant avec lui plusieurs de ses cadres, membres et députés pour créer le mouvement Machrouu Tounes. En mars 2016, ce fut au tour du directeur du cabinet, Ridha Belhaj, accompagné lui aussi d’un certain nombre de dirigeants. De démissions en scissions, le parti a ainsi connu une réelle hémorragie, jusqu’à ce que son bloc au Parlement passe de la première à la troisième place.

En outre, des conflits d’intérêt entre les dirigeants de Nidaa Tounes ont contribué à affaiblir encore plus le parti. À sa tête depuis sa création en 2012, le président Essebsi l’a quitté une fois élu président de la République[4]. Les structures supérieures du parti ont alors connu un flottement qui s’est transformé peu à peu en un conflit larvé, puis ouvert, entre plusieurs personnalités s’estimant qualifiées pour prendre la direction du parti et combler le vide laissé par Essebsi. Si de nombreuses personnalités et centres de pouvoir sont parties prenantes dans ces rivalités, le directeur exécutif du parti, Hafedh Caïd Essebsi – qui n’est autre que le fils du président de la République – était quant à lui de tous les conflits d’intérêt au sein de Nidaa Tounes. Fondamentalement, la bataille semble donc se jouer entre différents responsables aspirant à gravir des échelons d’une part, et d’autre part le président et sa famille qui cherchent à consolider leur influence et à se positionner sur toutes les cases du futur échiquier politique.

Ennahda : bouleversements et avenir du consensus

Après avoir remporté les élections de 2014 avec une légère avance sur Ennahda, Nidaa Tounes a formé le gouvernement Habib Essid. S’il incluait quelques ministres d’Ennahda, la majorité de ses cabinets a été attribuée à Nidaa Tounes. Bien que restreinte, la participation d’Ennahda fut considérée par de nombreux observateurs comme une réel succès à une époque où, sur la scène régionale comme internationale, le discours dominant appelait à exclure et éradiquer l’islam politique. D’autres estimaient toutefois qu’il ne s’agissait pas tant d’un choix que d’une nécessité imposée par la configuration politique issue des élections : les résultats des deux partis étant très proches, le gouvernement pouvait difficilement être composé d’une seule couleur politique. Enfin, il s’agissait également de répondre aux demandes des couches populaires et aux appels extérieurs en faveur du maintien d’une relative stabilité en Tunisie, malgré ce que la participation d’Ennahda pouvait avoir de symbolique.

La participation d’Ennahda aux gouvernements qui se sont succédé après 2014 (les deux gouvernements d’Essid, puis les deux de Youssef Chahed) n’a jamais été proportionnelle à sa force parlementaire. Elle a néanmoins contribué à attiser les dissensions au sein de Nidaa Tounes, entre les partisans du consensus et ceux qui refusent toute compromis avec l’islam politique, en particulier les éléments laïcistes du parti qui, pour quelque raison, sont considérés comme gauchistes. Ceci étant, la participation d’Ennahda n’était pas la principale raison de ce conflit interne.

Parallèlement, le consensus n’a pas empêché certaines voix de s’élever de temps à autre au sein d’Ennahda pour contester cette décision qui, pour certains, a coûté très cher au parti sur les plans politique et électoral, même si les dirigeants du parti s’astreignent à promouvoir le discours consensuel[5]. Ces dissensions entre les partisans de la concorde avec le président Essebsi et ses opposants qui privilégient la stabilité du gouvernement de Youssef Chahed, ont récemment pris une nouvelle tournure. Quelques jours après l’annonce de la fin du consensus, un certain nombre de dirigeants d’Ennahda ont en effet adressé une lettre au chef du mouvement, Rached Ghannouchi, dans laquelle ils insistaient sur la nécessité de préserver le consensus avec Essebsi et de ne pas tabler sur une nouvelle alliance avec Youssef Chahed[6]. Ils craignent que le chef du gouvernement ne soit pas à même de constituer une alternative laïque forte à Essebsi ; or Ennahda a besoin de cette alliance laïque-islamiste, qui constitue également un puissant soutien au régime à l’heure de la transition démocratique. Le fait que ces divergences de vue au sein d’Ennahda aient éclaté au grand jour, alors que le parti est connu pour sa capacité à ne rien laisser savoir de ses querelles internes, est révélateur de la phase critique traversée par le mouvement. Cependant, ces désaccords n’ont pas encore conduit à l’éclatement que connaît Nidaa Tounes.

La rupture Chahed-Essebsi

Avant son entrée dans le gouvernement Essid en 2016 comme ministre du Développement local, Youssef Chahed n’était pas connu pour ses activités politiques ou militantes, si ce n’est un bref engagement au sein du parti Al Joumhouri, qu’il a quitté pour adhérer à Nidaa Tounes. Son nom n’avait pas été cité lors des discussions entre les parties réunies à l’occasion de l’élaboration du Document de Carthage qui visaient à désigner un successeur au chef du gouvernement Habib Essid, jusqu’à ce que le président de la République le propose, surprenant tous les observateurs de la scène politique tunisienne. Si ce dernier n’a pas justifié son choix, certains commentateurs ont émis l’hypothèse que le manque d’expérience politique de Chahed et son arrivée toute fraîche au gouvernement étaient peut-être précisément ce qui avait motivé Essid, car il lui était facile d’en faire un simple Premier ministre qui exécuterait sa tâche sous son autorité, lui qui s’est plaint à plusieurs reprises du fait que la Constitution accordait en principe moins de pouvoirs au président qu’au chef du gouvernement.

Si Essebsi et Chahed ont su faire preuve d’une certaine souplesse dans leur relation tout au long de la première année, les nouvelles de leurs différends n’ont pas tardé à filtrer dans les médias dès la deuxième année. Chahed ne s’est pas cantonné à un rôle de Premier ministre officiant dans le gouvernement du président, il a commencé à agir comme un vrai chef de gouvernement. Le président Essebsi était partie prenante au conflit, même si le différend affiché à l’époque opposait Chahed à Hafedh Essebsi, chef du bureau exécutif de Nidaa Tounes. Les observateurs de la scène politique tunisienne font remarquer en effet qu’il n’est pas possible d’appréhender les ambitions de Hafedh Essebsi en dehors du cadre de l’autorité de son père. Le discours de Youssef Chahed aux Tunisiens le 29 mai 2018, dans lequel il a accusé le fils du président de détruire le parti[7], indique clairement que l’éclatement de Nidaa Tounes est en train de s’aggraver et que le fossé qui s’est creusé entre les deux têtes de l’exécutif sera difficile à combler.

Jusqu’où ira la crise ?

Jusqu’ici, le président Essebsi a refusé de recourir à l’article 99 de la Constitution, qui l’autorise à demander un vote de confiance au Parlement sur la poursuite de l’action du gouvernement, bien qu’il ait conseillé à Youssef Chahed de faire lui-même appel à l’Assemblée pour qu’elle renouvelle sa confiance en son gouvernement. Il semblerait qu’il craigne que toute tentative de le désavouer soit vouée à l’échec, sachant qu’il est probable que les députés du bloc d’Ennahda, tout comme ceux qui ont fait scission avec Nidaa Tounes –lesquels, pris ensemble, représentent la majorité absolue – votent en faveur du gouvernement Chahed. Le président de la République ne semble pas prêt à subir une nouvelle défaite face au chef du gouvernement. Avec l’annonce de la fin du consensus, le recul du bloc Nidaa Tounes au Parlement au profit de celui de l’Alliance nationale et les démissions en cascade de son parti, le président de la République se trouve en position de faiblesse et, à seulement un an des élections parlementaire et présidentielle prévues fin 2019, sa marge de manœuvre est réduite à peau de chagrin. Toutefois, il a assuré aux Tunisiens que les élections auraient bien lieu à la date prévue, sans révéler pour autant le rôle qu’il comptait y jouer.

Il est peu probable qu’un vétéran de la politique comme Essebsi se retire de ses fonctions sans faire de bruit, malgré la dégradation de son influence politique depuis 2014. D’un autre côté, le débat qui anime les dirigeants d’Ennahda quant à la rupture du consensus indique malgré tout qu’ils souhaitent maintenir un minimum de communication avec le président. Quoi qu’il en soit, il y a fort à parier que cette élection ne changera pas le cours des choses et que le pays ne pourra revenir à la situation qu’il a connue ces quatre dernières années, d’autant qu’un certain nombre d’événements politiques se sont enchaînés récemment – événements épars, certes, mais les expériences précédentes ont montré qu’il n’était pas inutile de chercher les liens, fussent-ils ténus, qui les unissaient pour comprendre l’orientation des alliances. Ainsi, le 4 octobre 2018,  le Front populaire – une coalition de douze partis politiques et associations de gauche, nationalistes et écologistes, ainsi que de nombreux intellectuels indépendants – a tenu une conférence de presse pour attiser à nouveau la polarisation en évoquant l’assassinat du leader de gauche Chokri Belaïd. Il a ouvertement accusé Ennahda d’avoir créé un service secret, en collaboration avec des instances régionales et internationales, et d’être directement impliqué dans cette affaire[8]. Ennahda a nié ces accusations, tout comme le porte-parole du pôle judiciaire de lutte antiterroriste, Sofien Sliti, qui a insisté sur la nécessité d’éviter toute tentative de récupération politique et de tenir les autorités judiciaires à l’écart de toute polémique.

Cette campagne contre Ennahda, quelques jours après l’officialisation de la fin du consensus, rappelle l’expérience du Front de salut national, qui a réuni en 2013 le parti d’Essebsi, le Front populaire et d’autres voix pour faire tomber la troïka au pouvoir menée par Ennahda. Cependant, force est de constater ce qui distingue ces deux périodes, en particulier la dispersion de la coalition de 2013 et la difficulté de réunir à nouveau ses composantes. Par ailleurs, le positionnement de l’UGTT, qui appelle au départ du gouvernement Chahed (et rejoint en cela la ligne du président Essebsi et du Front populaire), constitue un élément de pression qu’il faut prendre en considération. Il semble cependant que Chahed ait plus ou moins réussi à contenir cette attaque de la centrale syndicale, en tirant parti de plusieurs grèves sauvages menées récemment par les syndicats qui ont largement mécontenté l’opinion publique. L’UGTT menace de lancer une grève générale en novembre 2018 ; la capacité de la centrale à mettre sa menace à exécution permettra d’évaluer l’équilibre des pouvoirs entre elle et le gouvernement Chahed.

Dans ce contexte agité, au vu de l’équilibre politique et parlementaire actuel, de l’exode massif du camp d’Essebsi vers celui de Chahed au sein de Nidaa Tounes, et des nombreuses percées de ce dernier sur le front intérieur – notamment dans certains bastions traditionnels de Nidaa Tounes, comme le Sahel (Monastir), Sfax, Kasserine, et d’autres régions encore – il est peu probable que le gouvernement tombe dans les semaines à venir. Tout au plus peut-on s’attendre à un remaniement partiel. Il n’est pas exclu en revanche que Chahed démissionne, à quelques mois des élections de 2019, après avoir constitué un solide bloc parlementaire et un parti influent. Ce pourrait être pour lui un préambule à la course électorale.

(traduction de l’arabe par Stéphanie Dujols)

[1] Voir « Entretien du président de la République Béji Caïd Essebsi du lundi 24 septembre 2018 sur la chaîne du Dialogue tunisien », page Facebook officielle de la présidence de la République tunisienne, 24 septembre 2018, https://bit.ly/2E8bMpl (consulté le 30 septembre 2018).

[2] Le Document de Carthage est un accord signé par neuf formations politiques, ainsi que par l’Union générale tunisienne du travail, l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat et l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche. Il définit les priorités du gouvernement d’union nationale et tient lieu de feuille de route pour le gouvernement de Youssef Chahed. Cf. « Le Document de Carthage : un accord politique définissant les priorités du gouvernement tunisien », Al Jazeera Net, 12 mars 2017, https://bit.ly/2zWJp9p (consulté le 30 septembre 2018).

[3] « Les élections municipales en Tunisie : résultats et répercussions », Évaluation de situation, Arab Center for Research and Policy Studies, 15 mai 2018, https://bit.ly/2PoSrBH (consulté le 1er octobre 2018).

[4] En vertu de l’article 76 de la Constitution tunisienne, « Le président de la République ne peut cumuler ses fonctions avec toute responsabilité partisane ».

[5] Comparées aux résultats des élections parlementaires de 2014, les parts de voix recueillies par Ennahda ont reculé, même si le mouvement est arrivé en tête aux élections municipales de 2018. Cf. « Les élections municipales en Tunisie : résultats et répercussions », art. cit.

[6] « Des dirigeants d’Ennahda adressent une lettre à Ghannouchi », Mosaïque FM, 2 octobre 2018, https://bit.ly/2C21Ta5 (consulté le 3 octobre 2018).

[7] « Discours de M. Youssef Chahed du 29 mai 2018 », YouTube, 20 mai 2018, https://bit.ly/2OJ4RqD (consulté le 3 octobre 2018).

[8] Basma Barakat, « Tunisie : retour de la rivalité entre le Front populaire et Ennahda », Al-Arabi al-Jadid, 3 octobre 2018, https://bit.ly/2OMeOUi (consulté le 4 octobre 2018).