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Le 19 juillet 2019, des unités de la marine iranienne ont arraisonné un pétrolier battant pavillon britannique en mer d’Oman et l’ont conduit vers le nord, au port de Bandar Abbas, pour l’y retenir avec l’équipage. Selon l’Iran, il avait enfreint le code maritime et failli entrer en collision avec un bateau de pêche iranien, ce qui avait nécessité l’intervention. La Grande-Bretagne dément, juge illégal le comportement iranien et réclame la libération immédiate du navire.

Une guerre de pétroliers ?

Quelles que soient les justifications iraniennes de la saisie du pétrolier Stena Impero, battant pavillon britannique, il est clair qu’il s’agit d’une réaction à une autre saisie, celle du pétrolier iranien Grace 1. Chargé de deux millions de barils de pétrole, il a été arraisonné lors de son passage au détroit de Gibraltar, le 4 juillet, par le gouvernement de Gibraltar, qui dépend de la couronne britannique. La Grande-Bretagne affirme qu’il se dirigeait vers la Syrie et explique qu’elle a agi en vertu de son obligation d’exécuter les sanctions de l’Union européenne contre le régime syrien, et non pas dans le cadre des sanctions américaines contre l’Iran. L’Iran réclame la libération du navire, mais la Grande-Bretagne met comme condition que l’Iran s’engage à ce qu’il ne se dirige pas vers la Syrie, engagement que l’Iran refuse pour l’instant de donner. Téhéran avait menacé de saisir un navire britannique dans le Golfe si la Grande-Bretagne ne relâchait pas le sien, et en effet, durant les deux premières semaines de juillet, il a plusieurs fois essayé de mettre ses menaces à exécution. Une de ces tentatives avait failli réussir et c’est seulement l’intervention de la marine britannique qui a fait échouer l’opération des vedettes iraniennes. Finalement, les Iraniens ont réussi à mettre la main sur le Stena Impero. L’Iran semble ainsi vouloir contraindre la Grande-Bretagne à relâcher son pétrolier et sa cargaison de pétrole d’une valeur de plus de cent millions de dollars américains, par le biais d’un troc autour des navires détenus de part et d’autre.

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du ACRPS ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

La réaction de Téhéran

La saisie du navire britannique est le dernier épisode en date d’une série d’actions et réactions qui vont crescendo depuis le début du mois de mai, date à laquelle l’administration du président américain Donald Trump a décidé d’abolir les exemptions qui permettaient à huit pays d’importer près d’un million et demi de barils de pétrole iranien. Cette décision a provoqué une baisse des exportations de pétrole iranien, désormais inférieures à quatre cent mille barils par jour[1], ce qui est d’autant plus douloureux que les revenus pétroliers représentent environ quarante pour cent du total des recettes budgétaires iraniennes. Depuis, l’administration Trump a ajouté des sanctions, d’abord contre le secteur minier iranien (qui représente dix pour cent du total des exportations du pays), ensuite contre le secteur pétrochimique (dont la valeur des exportations est estimée à quelque quatorze milliards de dollars par an). Encore plus récemment, elle a décrété des sanctions contre des dirigeants iraniens, dont le Guide suprême Ali Khamenei en personne, mesure dont la valeur symbolique n’a pas manqué de provoquer la colère de Téhéran.

Afin de le dissuader l’Iran d’une quelconque réaction militaire contre cette politique des sanctions qui vise à l’étrangler économiquement, les États-Unis ont continué de renforcer leur présence militaire dans le Golfe. Le but est également de pousser Téhéran à revenir à la table des négociations et à faire de nouvelles concessions quant à ses programmes nucléaire et balistique ainsi qu’à son influence régionale. Mais cela n’a pas empêché l’Iran de réagir, à deux niveaux :

  • Premier niveau : l’Iran menace de fermer le détroit d’Ormuz et d’empêcher les autres pays d’exporter leur pétrole tant que lui-même ne peut exporter le sien. Par ailleurs, Washington accuse l’Iran d’attaquer – ou essayer de le faire – des pétroliers dans la région, ce que l’Iran dément. Le 13 mai 2019, quatre pétroliers ont subi un sabotage aux larges du port de Fujairah, aux Émirats arabes unis. Puis, un moins plus tard, deux autres pétroliers ont été visés par des mines navales en mer d’Oman. Le Pentagone a diffusé des images en disant qu’elles montrent une vedette iranienne essayant d’enlever une mine de la coque de l’un d’eux.

Selon l’Iran, la saisie du pétrolier Grace 1 à Gibraltar s’inscrit en réalité dans la politique de Trump qui consiste à empêcher toute exportation iranienne de pétrole. En saisissant à son tour un pétrolier, le britannique Stena Impero, l’Iran veut montrer qu’il ne se laissera pas faire et qu’il y aura un prix à payer pour celui qui essayera d’appliquer cette politique. Il veut empêcher que la saisie de son pétrolier à Gibraltar ne devienne un précédent, et que la même chose ne se reproduise dans d’autres pays, sous pression américaine. Il faut savoir que l’Arabie Saoudite avait retenu un pétrolier iranien dans le port de Djeddah, sous prétexte de non-paiement de droits de port et frais de réparation, évalués à plus de dix millions de dollars. L’Arabie Saoudite avait en effet contribué à son sauvetage lorsqu’il avait subi une avarie en mer Rouge[2], et l’a laissé repartir seulement quand l’Iran a fini par payer.

  • Deuxième niveau : par rapport au traité nucléaire, l’Iran a violé deux de ses engagements. Le premier concerne les quantités d’uranium enrichi à 3,67 pour cent qu’il a le droit de détenir. En effet, l’Iran a annoncé l’arrêt des opérations de vente d’uranium enrichi et d’eau lourde. Selon les termes de l’accord, il n’a pas le droit de détenir, à aucun moment, plus de trois cents kilogrammes d’uranium enrichi, ni plus de cent trente tonnes d’eau lourde. Or l’Iran a annoncé qu’il a commencé à enrichir de l’uranium à 4,5 pour cent, alors que le taux était de 3,67, selon les termes de l’accord.
  • Par-dessus le marché, il semble que la multiplication des attaques houthistes contre des installations vitales saoudiennes – dont des aéroports et des installations pétrolières – n’est pas sans lien avec l’escalade irano-occidentale.

La réaction de la Grande-Bretagne à la saisie du pétrolier

La Grande-Bretagne a refusé toute idée d’un troc avec l’Iran. Elle considère que sa saisie du navire iranien à Gibraltar est un acte légal alors que celle du navire britannique par l’Iran en mer d’Oman relève de la « piraterie ». Ainsi, la Grande-Bretagne menace de prendre des mesures si l’Iran ne le libère pas. Il paraît que Londres s’oriente vers une saisine du Conseil de sécurité de l’ONU, après avoir adressé à celui-ci une lettre pour se plaindre de l’attitude des Iraniens et pour réfuter leur discours sur une violation du code maritime. Étant donné que la crise perdure, il est probable que la Grande-Bretagne adopte elle aussi des sanctions, dont le gel des avoirs iraniens. Elle pourrait également, dans un deuxième temps, réclamer le retour des sanctions onusiennes et européennes, qui avaient été levées après la signature de l’accord nucléaire en 2015. Toutefois, cela ne sera pas chose facile, puisqu’il faut s’attendre à ce que la Russie, et probablement aussi la Chine, utilise son droit de véto contre tout projet de résolution présenté par la Grande-Bretagne à ce sujet au Conseil de sécurité. Au niveau européen, la Grande-Bretagne a certes obtenu l’expression de solidarité, notamment de la part de la France et de l’Allemagne, cosignataires comme elle de l’accord nucléaire, mais le rétablissement des sanctions européennes pourrait là aussi se heurter, à ce stade, à des résistances de la part de Paris et de Berlin. Car cela signifierait de facto la fin des derniers espoirs de sauver l’accord nucléaire, accord autour duquel les deux pays déploient des efforts exceptionnels afin de le préserver.

La coalition de pays « volontaires » pour protéger la liberté de navigation

De plus, la Grande-Bretagne qui avait demandé à ses navires d’éviter temporairement les eaux du Golfe, s’oriente désormais vers un renforcement de sa présence militaire dans la région. Cela s’inscrira probablement dans le projet de Washington de créer une coalition internationale pour la protection de la liberté de navigation dans le Golfe et pour y empêcher les attaques contre les pétroliers. Dans ce contexte, Washington envisage la tenue d’une conférence Varsovie 2, à Manama, qui réunirait les mêmes pays qui ont participé à la conférence de Varsovie en février 2019, dirigée à l’époque par le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, dans le cadre d’une mobilisation diplomatique face à l’Iran.

Il semble que Washington avance dans ce sens. En effet, le Commandement central américain a annoncé qu’il procédait « au développement d’un effort maritime multilatéral », sous le nom de Sentinelle, pour améliorer la surveillance et la sécurité dans les principales routes maritimes au Moyen-Orient. Et cela « dans le but de renforcer la stabilité maritime, d’assurer le passage sûr et de diminuer les tensions dans les eaux internationales partout dans le Golfe arabique, dans le détroit d’Ormuz, dans le détroit de Bab Al-Mandeb et dans le golfe d’Oman »[3]. Le Commandement central a également déclaré que « les pays [participants] pourront escorter les bateaux navigant sous leur drapeau en bénéficiant de la coopération des pays participants pour ce qui est de la coordination et de la conscience améliorée du domaine maritime et de sa surveillance »[4]. De même indique-t-il que « les responsables américains poursuivent leur coordination avec les alliés et les partenaires en Europe, en Asie et au Moyen-Orient autour des détails et des capacités requises pour l’opération Sentinelle afin de permettre la liberté de navigation dans la région et la protection des voies maritimes vitales ».[5]

Les États-Unis ont profité de la saisie du pétrolier britannique pour donner un grand coup d’accélérateur à leur projet de créer une coalition de pays « volontaires » destinée à resserrer l’étau autour de l’Iran. Ils s’en sont servis pour convaincre ceux qui hésitent et pour neutraliser ceux qui s’y opposent, alors qu’au départ, ils avaient rencontré des difficultés à engranger du soutien international. En effet, nombreux étaient ceux qui ont considéré que c’étaient avant tout les Américains qui étaient responsables de la crise, puisque c’étaient eux qui avaient rompu l’accord nucléaire. Or désormais, c’est l’Iran qui attaque des navires et qui nuit à la stabilité des approvisionnements et des prix, avec ce que cela signifie pour l’économie mondiale. Beaucoup de pays pourraient changer d’attitude puisque personne ne souhaite que l’on puisse s’en prendre à la liberté de navigation dans les eaux internationales, surtout aux couloirs et détroits stratégiques, quelles qu’en soient les raisons ou motivations. Même la Chine, qui a toujours été très proche de la position des Iraniens, envoie des signaux qui indiquent qu’elle ne s’opposera pas à la mise en place d’une coalition internationale dirigée par Washington pour protéger la liberté de navigation dans le Golfe, quand bien même elle refuse d’y participer. La Chine importe plus de trois millions de barils de pétrole de la région du Golfe (environ quarante-quatre pour cent de ses approvisionnements), et ne veut pas d’interruption de ce flux. Cela serait en effet lourd de conséquences pour son économie, qui connaît déjà de vraies difficultés, avec une croissance qui n’est plus que d’environ 6,4 pour cent, suite à la guerre commerciale avec les États-Unis. D’où son souhait d’éviter toute secousse supplémentaire[6].

Conclusion

La saisie du pétrolier britannique par l’Iran a fait monter d’un cran les tensions dans le Golfe. Cela est d’autant plus vrai que les Américains poursuivent leurs préparatifs en vue de l’annonce d’une coalition internationale pour la protection de la liberté de navigation dans la région et qu’on peut s’attendre à une forte augmentation de la présence militaire internationale. Certes, jusqu’à présent il est clair que l’administration Trump ne souhaite pas d’affrontement militaire avec l’Iran, mais la persistance des attaques contre des pétroliers d’une part, d’autre part la détermination des États-Unis et de leurs alliés à protéger les couloirs maritimes internationaux et à assurer la continuité de l’approvisionnement pétrolier en provenance du Golfe pourraient effectivement finir par provoquer un tel affrontement. L’Iran ne se résoudra pas à considérer l’interdiction d’exporter son pétrole comme un fait accompli contre lequel il ne puisse rien faire. Si les deux partis n’arrivent pas rapidement à ouvrir une voie diplomatique pour sortir de cette impasse, ce à quoi beaucoup de pays s’emploient et dont le ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif a essayé de sonder la possibilité lors de sa présence à New York [pour assister à une réunion de l’ONU le 17 juillet], les hypothèses d’un affrontement militaire ne cesseront d’aller croissant.

(traduit de l’arabe par Philippe Mischkowsky)


Notes :

[1] “إلى أين تتجه المواجهة الإيرانية – الأميركية بعد الهجمات على ناقلات النفط؟” (« Attaques contre des pétroliers : jusqu’où ira le bras de fer entre l’Iran et les États-Unis ?») , ACRPS,  17 juin 2019, traduit en français sur le site du CAREP Paris : https://www.carep-paris.org/publications/breves-politiques/attaques-contre-des-petroliers-jusquou-ira-le-bras-de-fer-entre-liran-et-les-etats-unis/ (consulté le 22 juillet 2019).

 [2]  “السعودية تفرج عن ناقلة نفط إيرانية بعد إصلاحها في جدة” (« L’Arabie Saoudite libère un pétrolier iranien après sa réparation à Djeddah »), Russia Today, 20 juillet 2019, https://bit.ly/2OakmsQ (consulté le 22 juillet 2019).

 [3] Note du traducteur : « The goal of Operation Sentinel is to promote maritime stability, ensure safe passage, and de-escalate tensions in internationales waters throughout the Arabian Gulf, Strait of Hormuz, the Bab el-Mandeb Strait (BAM) and the Gulf of Oman. », U.S. Central Command, Statements, 19 juillet 2019, https://www.centcom.mil/MEDIA/STATEMENTS/Statements-View/Article/1911282/us-central-command-statement-on-operation-sentinel/utm_source/hootsuite/ (consulté le 25 juillet).

 [4] Note du traducteur : « This maritime security framework will enable nations to provide escort to their flagged vessels while taking advantage of the cooperation of participating nations for coordination and enhanced maritime domain awareness and surveillance. », ibid.

 [5] Voir le communiqué du Commandement central américain sur l’opération Sentinelle, série de messages sur Twitter, 20 juillet 2019, https://bit.ly/2LxCbjh (consulté le 22 juillet 2017).

 [6] Emanuele Scimia, To prevent war with Iran, China could endorse a US-led Gulf military escort scheme, South China Morning Post, 18 juillet 2019, https://bit.ly/2YqwhGZ (consulté le 22 juillet 2019).