« Printemps arabe » an VI : retour à la « case départ » ?

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Par François BURGAT
Politologue, CNRS, IREMAM, WAFAW

Année après année, depuis qu’en décembre 2010, dans les profondeurs d’une province tunisienne, à Sidi Bouzid, le suicide d’un jeune oublié du droit à une vie décente a cristallisé un mécontentement populaire aussi ancien et profond que multiforme, il devient de plus en plus difficile de faire un bilan du « printemps arabe ». Et de proposer une lecture éclairante de cette onde de choc qui a touché le Maghreb puis le Proche-Orient, avant de s’inviter, par réfugiés ou par djihadistes interposés, dans le débat européen. Au rayon de la politique étrangère d’abord, mais aussi à celui, plus intime, de la difficile relation à l’Autre musulman. Ni l’ampleur ni la complexité de la tâche ne sauraient pour autant interdire de l’entreprendre. D’autant qu’il s’agit d’une des formes de recherche d’alternatives dans cette région.

De quoi la moisson cognitive de cette période charnière se compose-t-elle ? À quelque exception tunisienne près, la réaffirmation autoritaire qui s’est généralisée se réduit-elle à un simple retour à la case départ ? À cette formule mortifère du début des années 1990 où, sous l’œil bienveillant et complice des Occidentaux, obnubilés par leur lutte « contre les fondamentalistes », les raccourcis de la répression se substituaient aux exigences de la représentation ? Ou bien, si renouvellement il y a eu, où se situent les nouveautés ?

Le temps long du changement

Sans doute faut-il d’abord souligner que s’impose à l’analyste une contrainte temporelle, ou une patience, qui ont souvent été malmenées. La facilité relative avec laquelle, en quelques semaines, les piliers tunisien puis égyptien du vieil autoritarisme arabe régional se sont effondrés a poussé les acteurs et, avec eux, bon nombre d’observateurs, à imaginer que la temporalité de la transition entre deux « mondes », celui de l’autocratisme et celui de la démocratie pluraliste, pouvait se réduire à une paire d’années. Chacun convient aujourd’hui qu’il n’en est rien. Sans préjuger de l’issue – dépassement ou restauration de l’autoritarisme –, c’est bien en décennies qu’il paraît aujourd’hui réaliste de compter.

Second constat précieux : lorsque, pendant plusieurs décennies, les pouvoirs ont été strictement concentrés dans les mains d’un groupe dont les racines clientélistes ont eu tout le temps de s’implanter au plus profond du corps social, une majorité électorale, si elle donne juridiquement aux vainqueurs des urnes la maîtrise des appareils exécutif et législatif, ne suffit en aucune manière, ni dans l’arène nationale ni dans les enceintes régionale et internationale, à affecter durablement le rapport de force qui conditionne le pouvoir de décision. Si les vainqueurs tunisiens des urnes ont réussi un temps à mettre en œuvre une partie au moins de leurs projets politiques en arrivant « au pouvoir », leurs homologues égyptiens, confrontés à l’impressionnant iceberg de l’institution militaire, ont tardé à prendre la mesure du fait que les urnes ne leur avaient donné que très peu de prise sur les principaux leviers du pouvoir. Et que la sécurité (police et armée), l’économie, l’information et, plus encore, la justice étaient de toute évidence demeurées aux mains des hommes de l’ancien régime.

L’omniprésente diversité des islamistes

Les « printemps » ont ensuite démontré, dans la phase électorale puis au cours de la séquence contre-révolutionnaire qui a suivi, qu’au sein du paysage politique arabe tout entier les islamistes constituaient, de très loin, la première force d’opposition. Cette réalité, un temps occultée par les prévisions volontaristes de ceux des observateurs qui crurent pouvoir annoncer un énième « dépassement » voire un énième « effondrement » des islamistes de tous bords, s’est depuis lors partout vérifiée, de nombreuses manières.

Dans les urnes, en Tunisie puis en Égypte, les islamistes de toutes obédiences ont dans un premier temps remporté tous les scrutins. La démonstration s’est explicitée ensuite dans d’autres configurations moins pacifiques. En Syrie, il est devenu difficile de trouver trace, dans le champ de l’activisme militarisé, le seul laissé à l’opposition par la dérive répressive du régime, de stratégies ou de coalitions ouvertement « anti-islamistes ». Au Yémen, il semble tout aussi illusoire de vouloir produire une lecture éclairante de la crise à l’aide de la vieille boîte à outils occidentale focalisée sur le clivage entre « islamistes » et « modernistes ». Seules les appartenances tribales ou ethniques ont, ici et là, au Yémen, en Syrie, en Irak (notamment chez les Kurdes), ou en Libye (chez les Touaregs sahéliens), contesté au lexique de l’identité religieuse son évident primat.

Omniprésents sur les scènes politiques, les islamistes le sont au sein de formations d’une extrême diversité. Elles vont du courant représenté par le Tunisien Rached Ghannouchi, coauteur d’une Constitution considérée comme l’une des plus démocratiques et des plus séculières du monde arabe, à celui d’Abou Bakr al-Baghdadi, qui incarne la ligne la plus sectaire du djihad global. À côté de la mouvance frériste, elle-même non exempte de diversités « nationales », le courant salafiste est traversé par un prisme politique extrêmement varié. En Égypte, il va du Hizb al-Nour (« Parti de la lumière »), qui s’est départi de son quiétisme pour se lancer dans la compétition électorale et a choisi de faire prévaloir sa rivalité avec les Frères musulmans en s’alliant au pouvoir répressif d’Abdel Fattah al-Sissi, jusqu’au parti du cheikh Hazem Salah Abu Ismaïl, « révolutionnaire » fugitivement candidat à l’élection présidentielle de 2012 – sans oublier la puissante poussée djihadiste qui s’est développée dans le Sinaï délaissé par l’État.

L’islamisme chiite, plus souvent mobilisé « par le haut » (en Iran, en Irak, en Syrie et au Liban), par des acteurs étatiques ou paraétatiques et donc « contre-révolutionnaires », n’en a pas moins constitué le terreau (au Yémen, au Bahreïn, en Arabie saoudite) de la première vague des mobilisations protestataires.

Les gauches, pourtant auréolées de leur passé de pionnières de la contestation, ont souvent failli à leur vocation révolutionnaire, en donnant la priorité à leurs rivalités avec les islamistes. En Tunisie comme en Égypte, les rapprochements esquissés entre gauches et islamistes n’ont pas survécu à la victoire électorale de ceux-ci et, plus encore, à leur accession au pouvoir. Profondément divisées, de surcroît, sur la lecture de la crise syrienne, une partie de ces gauches, au lieu de soutenir le combat révolutionnaire contre ceux que les urnes venaient de désavouer, n’ont pas résisté à la tentation de se ranger de facto dans le camp des « ennemis de leurs challengers » – sans trop se soucier que ce camp-là ait été celui de la contre-révolution, ni parvenir pour autant à échapper à la répression, notamment en Égypte.

Défaite des islamistes ou victoire du hard power ?

Alors qu’en juillet 2013, au Caire, les Frères musulmans avaient été « facilement » expulsés du pouvoir, certains ont voulu, avec de forts relents de « wishful thinking » (« vœux pieux »), voir dans le recul consécutif d’Ennahda en Tunisie, en 2014, le séisme idéologique tant attendu du « désaveu populaire des islamistes ». Mais ni le reflux électoral en Tunisie ni, a fortiori, le triomphe en Égypte (ou au Yémen) du coup d’État qui mettait fin au mandat du premier président élu de l’histoire nationale, un temps efficacement grimé par les militaires en expression de la volonté populaire, ne permettent de conclure à une incapacité spécifique « des islamistes » à exercer le pouvoir.

Davantage qu’au prisme de considérations idéologiques ou religieuses, le recul des premiers vainqueurs des urnes doit en effet – sans doute est-ce là l’un des enseignements essentiels de la première séquence printanière – être décrypté à travers le prisme de l’évaluation des rapports de force inhérents à la transition. Il découle plus vraisemblablement de leur rôle de fer de lance de la contestation que de leur couleur politique, en l’occurrence « islamiste »[1]. C’est en effet dans une conjoncture économique particulièrement difficile (du fait notamment de l’effondrement du tourisme), avec des cadres peu préparés et dans un environnement régional, européen et arabe (Émirats arabes unis, Arabie saoudite puis Égypte, notamment) particulièrement hostile, que la coalition dominée par Ennahda a exercé le pouvoir.

Rached Ghannouchi a dû, de surcroît, imposer à son parti une ligne idéologique très conciliante qui l’a certainement privé d’une partie de sa base électorale. Des sièges parlementaires ou ministériels aux geôles ou à l’exil, de l’activisme armé à l’action humanitaire, le spectre des trajectoires des vainqueurs déchus des premières urnes du printemps se révèle aujourd’hui particulièrement large. Alors que les Frères égyptiens connaissent la prison ou l’exil, leurs homologues tunisiens ont adopté, sous la houlette avisée (par l’avertissement du coup d’État égyptien) de Rached Ghannouchi, un profil consensuel qui leur a permis de demeurer au pouvoir – fût-ce dans une posture très minoritaire – au sein d’une coalition formée avec leurs challengers vainqueurs des urnes.

Cette configuration inattendue et innovante présente bien sûr d’évidents avantages : les islamistes d’Ennahda ont fait l’économie du retour à la case prison et le pays tout entier, celle d’une nouvelle fracture politique. À peu de frais, – quelques sièges ministériels – l’hétéroclite coalition soutenant le président Béji Caïd Essebsi achète le soutien de la plus menaçante de ses oppositions potentielles. Le revers de la médaille de ce consensualisme surprenant n’est toutefois pas négligeable : l’absence de tout pôle oppositionnel crédible laisse aujourd’hui en Tunisie l’entier marché de la protestation à de dangereuses alternatives, de la protestation sociale violente à l’adhésion au djihad global (au sein duquel la Tunisie semble aujourd’hui largement surreprésentée), en passant par la périlleuse traversée des adeptes du rêve européen.

Plus systématiquement que par le passé, les frontières sectaires entre sunnisme et chiisme ont tendance à concurrencer celles, malmenées par les conflits, des États nationaux. En Syrie, en Irak, en Libye, au Yémen, le repli sur les appartenances ethniques ou confessionnelles infra ou supranationales a souvent (en Syrie et au Yémen tout particulièrement) été provoqué par les régimes soucieux de diviser le front de leurs opposants. Au nombre de ceux qui ont entrepris de se reconstruire en dehors du cadre étatique national, les Kurdes se sont mobilisés au nom d’une appartenance plus ethnique que religieuse – démontrant que celle-ci n’est pas l’unique substitut au lien national lorsque celui-ci se délite. Contrairement à une image répandue, cette dynamique de confessionnalisation des appartenances politiques n’a pas affecté les seuls acteurs sunnites du théâtre politique oriental. La mobilisation « anti-sunnite » des chiites bien sûr, mais également celle des Russes et des Occidentaux ont bien souvent flirté avec la rhétorique tristement connue de la « croisade » sectaire lancée par George W. Bush, l’initiateur américain de l’invasion de l’Irak en 2003.

« De Charybde en Scylla » ?

La déposition, en 2013, des Frères égyptiens démocratiquement portés au pouvoir a inauguré une séquence contre-révolutionnaire qui ressemble beaucoup à une copie dégradée de la formule fondatrice de l’autoritarisme arabe. Les prisons de Sissi se révèlent pires que celles de Moubarak, soulignent les observateurs. Sans surprise, d’Al-Qaïda à Daech, la violence des extrêmes djihadistes emprunte elle aussi, à l’égard des exigences humanistes les plus élémentaires, des raccourcis plus abrupts que jamais. Les réactions à l’éviction de Mohamed Morsi, en 2013, ont rappelé que l’attachement de « la communauté internationale » et en particulier des Européens au « respect de la légalité électorale » était pour le moins sélectif.

Renouant avec les ambitions impériales de l’ère soviétique, la Russie a surenchéri en Syrie avec les pires méthodes d’extermination rodées en Tchétchénie. « Drive them out », a pour sa part exhorté Donald Trump depuis Riyad, le 20 mai 2017, appelant à « combattre le terrorisme », sans se soucier du fait que ses partenaires arabes apposent ce label au spectre entier de leurs oppositions les plus légalistes. La France du président Hollande, longtemps convaincue du rôle pernicieux des pratiques du régime syrien, s’est très vite accommodée des crimes de son homologue égyptien. Et la France du président Macron semble, à en juger par la première déclaration présidentielle à ce sujet, refaire de Bachar Al-Assad, malgré ses forfaits, un possible partenaire.

Cette caution occidentale de l’autoritarisme arabe renoue avec une configuration mortifère amorcée en 1996 à Charm el-Cheikh lors d’un congrès « contre le terrorisme », où la dénonciation consensuelle du « fondamentalisme musulman » comme source de tous les problèmes de la région avait en réalité créé une forme pernicieuse de suridéologisation et une internationalisation de la répression des oppositions internes aussi bien que, dans l’arène israélo-arabe, des résistances régionales les plus profanes. Le corollaire avait été, sans trop de surprise, l’enrôlement des militants les plus décidés dans les rangs des fondateurs du djihad global.

Cette recette mortifère des années 1990 s’est aujourd’hui enrichie de quelques ingrédients nouveaux. Sur un registre populiste proche de celui promu par Donald Trump (et d’autres en Europe), la version « améliorée » par Sissi du discours de criminalisation des islamistes mobilise désormais une « préférence nationale » qui entend discréditer la vieille solidarité islamique transnationale (jugée trop « généreuse » et donc trop dispendieuse). Au Proche-Orient, des acteurs longtemps considérés comme secondaires s’affirment irrésistiblement. L’Iran et la Turquie ont réussi à jouir d’une relative émancipation qui s’exerce logiquement au détriment des magisters américain, russe et plus encore, dans le cas de la Syrie, européen. L’interventionnisme militaire émirati et saoudien s’était d’abord manifesté au Yémen contre l’influence régionale iranienne et chiite. En mai 2017, en visant le Qatar (sunnite), accusé de ne s’être pas assez clairement démarqué du mainstream oppositionnel dans la région, il a pris cette fois, avec le soutien au moins passif de Washington, une tonalité explicitement contre-révolutionnaire. La plus grande menace ne viendrait plus du concurrent régional chiite, mais bien de l’opposition intérieure sunnite, représentée, dans la Péninsule comme partout ailleurs, par le courant des Frères musulmans.

Dans l’ombre des espoirs déçus du « printemps arabe », de la lente descente aux enfers des sunnites irakiens ou syriens, ou des Palestiniens de toutes confessions, plus que jamais oubliés, la mécanique d’exacerbation et de « globalisation du ressentiment » lie les destins protestataires des théâtres politiques occidental et oriental. Et elle continue à donner au dernier avatar du djihadisme « global » une assise et un écho que rien, pour l’heure, ne paraît devoir limiter.

(Extrait de “En quête d’alternatives”, L’État du monde 2018, Bertrand Badie et Dominique Vidal (dir.), La Découverte, 2017)