Réconciliation dans le Golfe : contexte et sens du calendrier de sortie de crise

Date de publication : 12/01/2021
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Après quarante et un mois d’une crise qui a failli menacer son existence même, le Conseil de coopération du Golfe a mis un terme, à l’occasion de son 41e sommet organisé le 5 janvier 2021 à al-Ula dans le Nord-Ouest saoudien, au blocus contre le Qatar. Une déclaration officielle a ainsi indiqué que « les États du Conseil de coopération du Golfe formaient un seul et unique rang face à toute menace que subirait l’un des États du Conseil », réaffirmant au passage « l’inviolabilité de la souveraineté et de la sécurité de chacun de ses États membres[1] ». Le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Faisal Bin Farhan, a pour sa part garanti qu’à l’issue du sommet « l’ensemble des points litigieux avec le Qatar [avaient] été résolus » et que les relations diplomatiques entre le royaume d’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et l’Égypte d’un côté, et le Qatar de l’autre, étaient désormais pleinement rétablies[2], ce qui a été favorablement accueilli tant à l’échelle régionale qu’internationale.

Aux origines de la crise

La crise entre les pays du Golfe débute deux jours seulement après la tenue, les 20 et 21 mai 2017 à Riyad, du sommet arabe islamo-américain, auquel assistent le président américain Donald Trump ainsi que les représentants de près de cinquante pays arabo-musulmans et dont l’objectif explicite est de lutter contre le terrorisme et de contenir la menace iranienne. Dans la nuit du 24 mai, un piratage électronique visant l’agence de presse qatarienne met en ligne de fausses déclarations que le prince du Qatar, le Cheikh Tamim Bin Hamad Al Thani, aurait faites au cours d’une cérémonie de remise des diplômes à l’académie militaire. Ces propos inventés de toutes pièces fournissent un prétexte au déclenchement de la crise. S’ensuit une campagne médiatique sans précédent contre le Qatar, qui atteint son paroxysme le 5 juin avec la rupture des relations diplomatiques décidée par l’Arabie saoudite, les Émirats Arabes Unis et le Bahreïn, aux côtés de l’Égypte. Ces quatre pays décrètent également la fermeture de leurs frontières terrestres, maritimes et aériennes à tout trafic en provenance ou à destination du Qatar, et interdisent à leurs ressortissants de se rendre dans la presqu’île.

Unité d’analyse politique

de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du ACRPS ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Cette crise n’est pas la première entre le Qatar et ses voisins du Golfe, qui ont déjà rappelé de Doha, en février 2014, leurs ambassadeurs respectifs. Le litige concernait alors le coup d’État militaire mené en Égypte en juillet 2013 contre le président démocratiquement élu, Mohammed Morsi. Mais la médiation opérée alors par le Koweït avait permis de juguler la crise, donnant lieu au premier accord de Riyad puis à un second accord complémentaire après près de huit mois de négociations. À l’époque, la crise ne dépassa pas ce stade. Les ambassadeurs de l’Arabie Saoudite, des Émirats Arabes Unis et du Bahreïn réintègrent leurs ambassades à Doha, et le trente-cinquième sommet du CCG se déroula dans la capitale qatarienne, les 9 et 10 décembre 2014, en présence de l’ensemble des États membres.

Si la crise régionale ne prend pas davantage d’ampleur à ce moment-là, c’est en raison de l’inquiétude que suscite alors, chez les pays du Golfe, la politique de l’administration Obama dans la région. Cette politique américaine conciliante envers l’Iran, conjuguée au sentiment d’abandon ressenti par le Golfe et à la multiplication des attitudes hégémoniques adoptées par l’Iran, provoque un sentiment général de fragilité, qui pousse notamment l’Arabie saoudite et les Émirats à ajourner l’expression de leurs contentieux avec le Qatar. D’autant que ces premiers ont besoin du soutien médiatique, financier et militaire qatari dans la guerre au Yémen qui débute en ce début d’année 2015.

La centralité du rôle américain, de l’ascension à la chute de Trump

L’accession de l’administration Trump au pouvoir, au début de l’année 2017, transforme profondément la donne à l’échelle internationale. Les quatre pays du blocus anti-Qatar voient dans la fin de l’ère Obama une chance de renouer une relation étroite avec Washington, après des années de tensions dues aux révolutions du Printemps arabe ainsi qu’au rapprochement américano-iranien. Ce dégel sera facilité par l’hostilité affichée de Trump envers l’ensemble du legs de la période Obama, qui se concrétisera notamment par le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, ainsi que par une indifférence absolue à l’égard des dossiers ayant trait à la démocratie et aux droits de l’homme[3].

Dès le début de la crise, le Qatar tentera d’infléchir le positionnement du président Trump, considéré comme le principal point d’appui des pays du quartet dans leur offensive contre le Qatar. Il œuvre également activement auprès du Congrès, dans l’espoir de contrer le lobby israélo-émirati. Doha récoltera les fruits de ses efforts intensifs auprès de Washington, au cours de la dernière réunion entre Donald Trump et le Cheikh Tamim Bin Hamad al Thani, en juillet 2019. Suite à cette rencontre, le changement d’attitude du président Trump à l’égard de la crise du Golfe peut se lire clairement dans la déclaration commune publiée à l’issue des discussions bilatérales à la Maison Blanche, qui affirme que : « le partenariat stratégique et militaire est renforcé entre les deux pays »[4].

Ce changement d’attitude se traduit par le fait que Trump, après avoir soutenu la politique du blocus anti-Qatar, voire l’avoir initiée au début de la crise, endosse désormais le rôle de médiateur dans sa résolution, aux côtés du Koweït qui jusqu’alors a échoué à provoquer le moindre changement dans le positionnement du quartet. Au cours des trois années qui suivront, les États-Unis s’emploieront, avec différents degrés de sérieux, à trouver une sortie de crise. Leurs efforts aboutiront finalement à un accord, dans lequel le gendre et conseiller du président Trump, Jared Kushner, a joué un rôle déterminant par sa médiation entre le Qatar et l’Arabie saoudite, en coordination avec le Koweït. La communication directe entre l’Arabie saoudite et le Qatar marque une importante avancée lors de la dernière visite de Jared Kushner auprès des différents acteurs de la crise, début décembre 2020. Les deux parties en présence parviennent à s’entendre sur les termes d’une déclaration commune, l’Arabie saoudite se chargeant de convaincre ses trois alliés de donner leur accord. L’approbation de ces termes permettra au 41e sommet du Golfe de se tenir dans la ville saoudienne d’Al-Ula plutôt qu’à Manama, et en présence de l’émir du Qatar. Bien que l’accord ait été trouvé au début du mois de décembre à l’issue de négociations exclusives entre le Qatar et l’Arabie saoudite, son annonce aura dû attendre que l’Arabie saoudite parvienne à convaincre ses alliés qu’il est inutile et désavantageux de persister dans le refus d’une sortie de crise. Certains contentieux secondaires entre les pays, comme dans le cas de l’Égypte et du Qatar par exemple, seront traités dans d’autres commissions bilatérales.

Calendrier de sortie de crise

Ces trois dernières années, aucune véritable avancée n’avait été possible en vue de la résolution de cette crise, malgré les efforts déployés par le Koweït et les États-Unis. Au cours de l’année 2019, plusieurs occasions ont laissé espérer la possibilité d’une fin de crise. Ainsi, le Qatar a participé à deux reprises, à travers son chef du gouvernement, à des rencontres organisées en Arabie saoudite : aux trois sommets de La Mecque en mai 2019 et au sommet du Conseil de coopération organisé à Riyad en décembre 2019. Sans parler de la visite officieuse à Riyad du ministre des Affaires étrangères du Qatar, Mohammed Bin Abderrahman al Thani, à la fin de l’année 2019[5]. Pour autant, la crise ne sera pas dépassée à ce moment-là, et les appels du Qatar à lever le blocus dont il fait l’objet et à mener des efforts conjoints entre les pays du Conseil de coopération du Golfe face à la pandémie du Covid-19, ne trouvent aucun écho.

La situation change radicalement au lendemain des élections présidentielles américaines de novembre 2020. En effet, la défaite de Trump et la victoire de son adversaire démocrate, Joe Biden, amènent l’Arabie saoudite à revoir ses calculs. Riyad commence alors à réévaluer certaines de ses politiques, et cherche à clore plusieurs dossiers régionaux. Étroitement liée à l’administration Trump, l’Arabie saoudite redoute désormais d’être mise sous pression par l’administration Biden. Ce dernier n’a pas hésité durant sa campagne électorale à évoquer la nécessité de revoir une partie des politiques américaines en direction de l’Arabie saoudite, comme la vente d’armes, la question des droits de l’homme ou encore le soutien de Washington dans la guerre au Yémen. La base électorale du président nouvellement élu, notamment à l’extrême gauche, souhaite en effet que les États-Unis cessent de soutenir l’Arabie saoudite dans cette guerre et œuvrent plutôt à y mettre fin. Par ailleurs, Riyad craint la probable réhabilitation des politiques de l’administration Obama dans les relations américaines avec l’Iran. Le président élu a en effet promis qu’il réintégrerait l’accord nucléaire dont son prédécesseur s’est retiré en mai 2018, ce qui signifie la fin de la politique de pression maximale adoptée par Trump à l’encontre de l’Iran. Or cela n’est pas chose facile à admettre pour l’Arabie saoudite.

Dans ce contexte, l’Arabie saoudite essaie de devancer toute pression que pourrait exercer sur elle la nouvelle administration américaine, en revenant sur certaines de ses politiques dont l’inefficacité est avérée, en tête desquelles figure le blocus contre le Qatar. On peut également expliquer la motivation de l’Arabie saoudite à solder cette crise interne du Golfe, par son désir d’afficher l’indépendance de sa politique étrangère en dehors de toute pression extérieure. Il s’agit pour elle de dire au monde que la décision de résoudre la crise avec le Qatar est une décision souveraine, qui ne concerne qu’elle et n’appartient qu’à elle. De même, par son choix de résoudre la crise malgré l’opposition ouverte de ses alliés – chacun pour des raisons qui lui sont propres – l’Arabie saoudite donne l’impression d’un pays leader au sein du Conseil de coopération, un pays en passe de retrouver son statut de puissance dominante dans la région, capable de réunir les belligérants autour d’une même table et de régler les conflits entre ses alliés.

Quant à l’administration Trump, qui vit ses derniers jours, ses efforts accrus pour mettre fin à la crise du Golfe s’inscrivent dans le cadre de sa politique de pression maximale à l’encontre de l’Iran. Car aux yeux de cette administration, la réconciliation entre les pays du Golfe permettra de créer un front commun contre l’Iran. Elle sait d’autre part qu’elle est en grande partie responsable de cette crise et souhaite associer à son souvenir un succès, ne serait-ce qu’en matière de politique étrangère avant de quitter la scène. C’est pourquoi elle a ainsi maintenu la pression sur les États du Golfe et tout particulièrement sur l’Arabie saoudite, pour trouver rapidement une sortie de crise. Les médias américains ont rappelé que Kushner avait réussi l’été dernier à convaincre l’Arabie saoudite de rouvrir son espace aérien aux lignes qatariennes, dans le but de priver l’Iran des quelque 133 millions de dollars que le Qatar lui verse chaque année en échange de l’utilisation de son espace aérien. Cependant, devant le refus des Émirats arabes unis, l’idée a été abandonnée[6].

Le Qatar a répondu au souhait saoudien de mettre un terme à la crise, avant l’accession de l’administration Biden à la Maison Blanche. Cela a été facilité par le fait que l’Arabie saoudite a renoncé aux treize conditions qu’elle imposait jusqu’alors au Qatar pour entamer des négociations, et qu’elle a persévéré, contre l’avis de ses alliés, dans cette résolution de crise. De son côté, le Qatar a cherché, depuis le début de la crise, à provoquer un changement dans le positionnement saoudien – eut égard à l’importance de son influence et de sa situation géographique – à l’exclusion du reste des acteurs. La médiation koweïtienne a duré jusqu’aux dernières heures avant l’ouverture du sommet, c’est-à-dire jusqu’à ce que le Qatar annonce que son prince était disposé à assister au sommet du Golfe en Arabie saoudite, à condition que le blocus contre son pays soit au préalable levé. L’Arabie saoudite ayant donné une suite favorable à cette requête, le sommet a pu avoir lieu et la déclaration d’Al-Ula consacrant la fin de la crise a pu être signée par l’ensemble des parties.

Conclusion

Le 41e sommet du Golfe a donc mis fin à l’une des plus graves crises qu’ait connue le Conseil de coopération du Golfe, en levant le blocus contre le Qatar, en contrepartie de l’abandon par ce dernier des procédures juridiques lancées devant l’Organisation mondiale du commerce et l’Organisation de l’aviation civile internationale pour réclamer des dommages et intérêts d’un montant de 5 milliards de dollars en compensation des pertes causées par la fermeture de l’espace aérien. Les parties en présence se sont également entendues pour stopper leurs cabales médiatiques réciproques. Notons que cette crise a pris fin sans qu’aucune des parties n’en ait tiré de gain significatif. Au contraire, elle aura provoqué pour tous d’importants manques à gagner aux plans économique et politique. Les pays du Golfe ont en effet perdu près de quatre années d’un travail commun pourtant indispensable pour faire face aux importants défis économiques et politiques que doit relever la région. Ils devront donc déployer dans les temps à venir davantage d’efforts pour absorber les retombées de la crise, rétablir la confiance mutuelle et surmonter certains conflits latents, notamment avec les États qui n’étaient pas favorables à cette réconciliation. Il est en outre nécessaire de mettre en place des mécanismes pertinents et efficaces de sortie de crise, adaptés à la région du Golfe, pour prévenir la répétition de ce genre d’impasse à l’avenir. Il est enfin souhaitable que soit adopté un « code de conduite » qui empêche l’usage de la force, du boycott ou du blocus en cas de litige entre les États de la région.

(traduit de l’arabe par Marianne Babut)

Notes :

[1] البيان الختامي لقمة العلا: نهاية الخلاف الخليجي وتعزيز التعاون (« Le communiqué final du sommet d’al-Ula annonce la fin du litige dans le Golfe et le renforcement de la coopération ») , Al-Arabi al-Jadid, 5/01/2021, consulté le 7/01/2021 sur : https://bit.ly/3rVMbEZ

[2] Idem.

[3] Jonathan Weisman et Julie Hirschfeld Davis, ‟Republican Lawmakers Vow Fight to Derail Nuclear Deal” (« Les législateurs républicains jurent de tout faire pour que l’accord sur le nucléaire déraille »), The New York Times, 14/7/2015, consulté le 7/01/2021, sur : https://nyti.ms/2KF9saU

[4] أمير قطر وترامب يؤكدان تعزيز علاقات بلديهما الإستراتيجية والدفاعية (« L’émir du Qatar et Trump annoncent le renforcement des relations stratégiques et militaires de leurs pays »), Aljazeera.net, 9/07/2019, consulté le 7/01/2021 sur : https://bit.ly/2XqHPsm

[5] Warren P. Strobel et Dion Nissenbaum, ‟Qataris, Saudis Make New Bid to Mend a Long-Festering Feud (« Les Qataris et les Saoudiens font une nouvelle offre en vue de régler un litige de longue date »), The Wall Street Journal, 28/11/2019, consulté le 7/01/2021, sur : https://on.wsj.com/2Xgj7tB

[6] Dion Nissenbaum et Stephen Kalin,‟Trump Makes Fresh Attempt to Resolve Saudi, Qatar Feud” (« Trump fait une nouvelle tentative pour résoudre le conflit entre l’Arabie saoudite et le Qatar »), The Wall Street Journal, 03/06/2020, consulté le 7/01/2021, sur: https://on.wsj.com/2L34WG6

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