Égypte : les mille et une guerres d’Abdel Fattah al-Sissi

Date de publication : 15/07/2020
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Old black boot in Sinai desert, Egypt

Par Claire Talon
Chercheur principal au CAREP Paris

Depuis son accession au pouvoir en juillet 2013, le général Abdel Fattah al-Sissi a déployé des efforts considérables pour renforcer la capacité militaire de l’armée égyptienne. Alors qu’elle était encore fortement dépendante des États-Unis sous le « règne » de Hosni Moubarak, l’Égypte a réussi en quelques années à diversifier ses partenaires et à tripler ses importations d’armes en signant en moins d’une décennie une série de contrats (notamment avec la France, la Russie, l’Allemagne, l’Italie) qui ont contribué à renforcer, en outre, sa marine de guerre. Au point de devenir en 2020, selon un rapport du Stockholm International Peace Research Institute, le troisième pays importateur d’armes au monde. Un classement publié par l’organisation Global Fire 2020, et rapporté avec force détails par la presse égyptienne, place la puissance militaire égyptienne à la 9e place sur 138 , le pays gagnant trois places depuis 2019.

Si la France entérinait dès le coup d’État du 30 juin 2013, la légitimité du nouveau dictateur égyptien avec qui elle signait en 2014 le premier d’une série de contrats d’armements de plusieurs milliards d’euros, le retour en grâce des militaires, responsables du pire massacre de l’histoire de l’Égypte contemporaine[1], était officiellement entériné en juillet 2018 par le secrétaire d’État américain Mike Pompeo qui débloquait une aide militaire de 195 millions de dollars préalablement suspendue suite au massacre de Rabaa et rapidement augmentée de 1,2 milliard de dollars.

Dernier en date de plusieurs deals majeurs signés par l’armée égyptienne avec des puissances de premier ordre : l’achat de deux frégates italiennes par l’armée égyptienne et la négociation de nouvelles exportations d’armes pour un montant qui pourrait aller jusqu’à 11 milliards d’euros. Ce dernier contrat, discuté en secret et malgré la pression des organisations de défense des droits humains, qui comprendrait en outre 4 nouvelles frégates, 24 avions de combat et un satellite militaire, constituerait la vente d’armes la plus importante de l’Italie depuis la seconde guerre mondiale. Il représentera surtout, s’il se concrétise, un succès diplomatique majeur pour le gouvernement égyptien, dont les relations avec l’Italie avaient été mises à mal par l’assassinat en 2016 du chercheur italien Giulio Regeni, mort sous la torture entre les mains des services de sécurité égyptiens dans des circonstances encore non élucidées.

La propension des partenaires européens et américain à passer outre les violations massives des droits humains perpétrées par les forces armées et les services de sécurité égyptiens sous la houlette du général Al-Sissi pour conclure des contrats d’armement juteux, n’a d’égal que l’ambition du dictateur de voir l’Égypte retrouver son rôle de leader régional.

Mais Abdel Fattah al-Sissi n’est pas le seul à vouloir rendre à l’armée égyptienne une place centrale dans le nouvel équilibre régional post-2011. Américains et Israéliens voient le général égyptien comme un rouage essentiel de leurs desseins proche orientaux, qui prévoient notamment l’annexion de la Cisjordanie ; les Français ont fait de l’Égypte, avec qui ils partagent un même soutien au Maréchal Haftar, leur allié stratégique en Libye ; la Russie, l’Arabie saoudite et les Émirats ont érigé le pays (engagé dans la coalition saoudienne au Yémen) en avant-poste de la contre-révolution arabe. De quoi alimenter durablement les rêves de grandeur et la mégalomanie d’un général dont l’ambition affichée est de renouer avec la popularité de Gamal Abdel Nasser au temps de sa grandeur.

Force est pourtant de constater que ni le nouvel équipement des forces militaires égyptiennes, ni ces nouvelles alliances n’ont permis à Abdel Fattah al-Sissi de venir à bout de l’insurrection islamiste au Sinaï, encore moins de voir son favori Haftar l’emporter en Libye.

Les forces armées, qui sont enlisées depuis huit ans dans une guerre à huis clos avec les islamistes dans le Sinaï et, depuis février 2018, dans une opération « antiterroriste » désormais élargie au désert occidental, tentent tant bien que mal de dissimuler le bilan de leurs pertes militaires dans des régions interdites aux journalistes en persécutant toute personne qui s’avise de donner une estimation des pertes subies. Ces manœuvres dissimulent mal un fiasco interminable : en mai 2020, un attentat de l’État islamique a encore tué 10 militaires à Bir al-Abd dans le Nord Sinaï.

En Libye, alors qu’il a beaucoup investi sur le Maréchal Haftar depuis six ans, voyant en lui la promesse de l’instauration d’un même régime militaire autoritaire et contre-révolutionnaire similaire au sien, Abdel Fattah al-Sissi a pris de plein fouet les revers militaires de son favori, aujourd’hui chassé des faubourgs de Tripoli et replié dans l’Est libyen : malgré ses tentatives de médiation, il est désormais marginalisé dans le dossier libyen par les Turcs et la Russie.

Ses alliances et le soutien de l’administration Trump n’ont pas non plus empêché Al-Sissi de perdre la main sur les négociations tendues qui entourent la construction par l’Éthiopie du barrage de la Renaissance, qui menace l’approvisionnement en eau de l’Égypte. Face à l’échec des négociations menées sous l’égide du Conseil de sécurité par les alliés de l’Égypte (France et États-Unis), le dossier est aujourd’hui repris en main par l’Union africaine à l’initiative de l’Afrique du Sud.

Au regard de ces revers, il est difficile de ne pas considérer les dernières menaces d’interventions militaires directes proférées par Al-Sissi contre la Turquie et l’Éthiopie comme des déclarations avant tout destinées à s’assurer le soutien de ses alliés, Arabie saoudite et Émirats arabes unis en tête.

Ce soutien est en effet devenu indispensable au régime égyptien pour faire face aux mille et un fronts ouverts sur une autre scène, intérieure celle-ci. Loin de se contenter de tenter de juguler la crise économique sans précédent que traverse le pays (l’Égypte a accepté en mai dernier un prêt d’urgence de 2,8 milliards de dollars du Fonds monétaire international, destiné à aider l’économie du pays à surmonter les défis posés par la pandémie de Covid-19), le dictateur ne cesse de multiplier les fronts contre des ennemis intérieurs toujours réinventés : après les Frères musulmans, les révolutionnaires, les activistes, les défenseurs des droits humains, les journalistes, les chercheurs, les homosexuels et les « méchants » (Ahl al sharr) de manière générale, le régime arrête désormais les médecins qui ont le malheur de dénoncer la gestion de la crise sanitaire ou plus simplement de rendre public le nombre de cas de contamination au coronavirus. Le Covid19 est, à cet égard, le dernier en date de ces ennemis de la nation décrétés par l’armée qui, également en charge de la gestion de la crise sanitaire, n’hésite pas à diffuser l’idée selon laquelle l’épidémie est partie prenante d’un complot international qui cherche à déstabiliser le pays depuis la révolution de 2011.

Les guerres sans fin menées par Abdel Fattah al-Sissi contre ses opposants présumés sont de nature à démentir l’affirmation d’Emmanuel Macron qui en visite au Caire en 2019 a trouvé bon de déclarer pour justifier les ventes d’armes française : « il s’agit, sans ambiguïté possible, de protéger et défendre le territoire égyptien contre des ennemis provenant de l’extérieur. » L’image d’une armée qui se projette, au contraire, avant tout à l’intérieur est confortée à la fois par la prise en main par les forces armées égyptiennes de la lutte antiterroriste, domaine autrefois réservé au ministère de l’Intérieur, par l’ampleur démesurée prise par l’économie militaire à l’échelle nationale (développement de l’économie militaire et des entreprises affiliées à l’armée, lancement de projets immobiliers et d’infrastructures pharaoniques, notamment la nouvelle capitale), et par l’ampleur de la propagande nationale déployée à la gloire de l’armée. Comme le prouve également l’utilisation répétée de blindés français dans des opérations de répression interne, l’ennemi d’Abdel Fattah al-Sissi est d’abord un ennemi intérieur : il s’agit de toute personne susceptible de remettre en cause la domination politique et économique de l’armée sur la société égyptienne.

Et à ce titre, la frénésie d’importations d’armes et la surenchère guerrière orchestrée par les généraux égyptiens doivent avant tout être envisagées à l’aune de ce besoin vital des militaires de s’assurer l’admiration, le soutien et la soumission d’une société muselée comme jamais par une dictature violente après quelques mois d’une expérience démocratique d’une intensité unique dans l’histoire du pays.


Notes :

[1] Le 3 juillet 2013, plus de 1000 manifestants protestants contre le coup d’État militaire orchestré par Abdel Fattah al-Sissi ont été assassinés au Caire par les forces de sécurité. Human Rights Watch a mis en cause la responsabilité directe de l’État-major de l’armée dans ce massacre.

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